HISTOIRE DE MADEMOISELLE AURORE DE LIVRY
— Et que devint mademoiselle de Livry ? demanda la marquise au bout de l'aveu.
1 Voltaire ne prit pas longtemps sa passion au sérieux ; il écrivait en môme temps dans son Epilre au due de Sully : .
Quant à mou ami Géiiouville, Il a toujours le même style Et toujours la même gaîié.
Je sais que, par déloyauté, Le fripon naguère a lâté De la maîtresse tant jolie Dont j'étais si fort entêté.
Il rit de celle perfidie, Et j'aurais pu m'en courroucer; Mais je sais qu'il faut se passer Des bagatelles dans la vie.
Et ce vers célèbre qui frappe si souvent juste :
^'ous nous aimions tous trois, que nous étions heureux'.
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— Elle devint marquise tout comme vous.
— Achevez-moi doue l'histoire!
— Génouville ne la captiva pas bien longtemps; elle avait la passion de la comédie ; elle aimait les enlèvements : un mauvais comédien, bâtard de Baron, l'enleva à Génouville çl la conduisit en Angleterre, dans une troupe recueillie un peu partout. Cette troupe de hasard débarqua dans un cabaret ayant pour enseigne VEcu de France. Après six semaines d'attente, les comédiens et les comédiennes purent enfin montrer leur talent et leur figure sur un méchant théâtre de la Cité. Mademoiselle de L\\vy, qui jouait les rôles de la Lecouvreur, fut seule applaudie; mais elle ne put sauver la troupe du naufrage : elle demeura au cabaret pour répondre de la dette de ses compagnons. Comme elle était belle et charmante , l'hôtelier ne voulut point se venger sur elle de tous les mauvais tours que lui avaient joués ces comédiens sans feu ni lieu, sans foi ni loi. Loin de lui faire des reproches, il lui dit qu'elle pouvait demeurer dans son cabaret sans s'inquiéter de sa nourriture ni de son logement, ajoutant qu'il serait trop heureux d'avoir une si belle fille pour
enseigne.
Les belles filles sont comme les hirondelles : elles portent bonheur à la maison.
J'ai dit un cabaret, j'aurais pu dire un café. La maison était partagée en deux salles bien distinctes : d'un côté, la bière, la pipe et les gens de rien; de l'autre côté, le café, la tabatière et les gens de bonne compagnie, tous Français pour la plupart.
Mademoiselle de Livrv , bien entendu , ne se montrait ni d'un côté ni de l'autre. Elle vivait avec beaucoup de
réserve clans une chambre en haut, attendant que la fortune la tirât de là. Çà et là cependant elle traversait le café avec la légèreté d'une fée, au retour de la promenade ou de la messe, car elle avait toutes les faiblesses, même celle du confessionnal.
L'hôtelier, quand elle passait ainsi avec tant de grâce adorable, ne manquait pas de dire à ses habitués qu'il avait sous son toit la perle des belles filles.
Parmi ses habitués, se trouvait d'aventure le marquis de Gouvernet, qui jusque-là avait dépensé ses revenus pour les fleurs rares. Vous avez ouï parler, marquise, de sa fureur pour les tulipes. Celle qu'il appelait Madame de Parabi're avait coûté mille pistoles. Ce maître fou serait allé au Pérou pour y cueillir une rose bleue.
Dès qu'il vit mademoiselle de Livry, il sembla oublier sa passion pour les fleurs. Cependant, la première fois qu'il essaya de lui parler, ce fut avec un bouquet qui lui avait bien coûté cinquante écus. Mademoiselle de Livry regarda le marquis, prit le bouquet, et s'enfuit sans trop savoir pourquoi.
Elle avait pris le bouquet malgré elle , comme si le diable eût conduit sa main. Le marquis demanda à monter chez elle, elle lui refusa sa porte tout net; il insista, elle résista; il n'était pas homme à abandonner le siège, lui qui avait montré tant de vaillance et tant d'acharnement contre les plus belles tulipes de Harlem.
— Je veux aller chez elle, dit un matin le marquis de Gouvernet à l'hôtelier.
— Cela ne se peut pas! dit cet homme, qui connaissait la fierté et la vertu de mademoiselle de Livrv (il v a de la vertu partout}.
— Il faut bien que cela se puisse, dil le marquis. Où est donc la difficulté d'entrer dans une chambre? Qu'on m'apporte chez elle mon chocolat et mes gazettes.
L'iiùtelier n'osa point répliquer. Le marquis monta l'escalier de l'air d'un homme qui ne s'arrêtera pas en chemin; l'hôtelier le suivit avec une tasse de chocolat, la Gazette de Hollande et le Mercure de France. La clef était sur la porte, le marquis ouvrit et entra gaiement, comme si c'était la chose du monde la plus simple.
— Eh! mon Dieu! s'écria mademoiselle de Livry, qui entre ainsi chez moi avec tant de fracas?
— C'est un homme, dit le marquis. Il n'y a pas de quoi vous recommander à Dieu.
Et s'adressant à l'hôtelier :
— Eh bien ! mettez donc tout cela sur la table, car j'ai faim. Madame, asseyez-vous, vous voyez que je m'assieds moi-même.
— Monsieur, dit mademoiselle de Livry, vous devriez être debout et vous en aller, car je ne reçois pas la visite d'un inconnu.
— Mais je suis très-connu : on m'appelle le marquis de Gouvernet, j'ai couru le monde, je ne suis pas méchant, je n'ai jamais coupé la tête qu'à des roses ou à des tulipes, et encore en ai-je souffert chaque fois que cela m'est arrivé. Aimez-vous les tulipes, mademoiselle? Mais il s'agit bien de tulipes quand le chocolat est servi! Prenez-vous du chocolat avec moi ou sans moi? Comme vous voudrez.
— Cet homme m'assassine, dit mademoiselle de Livrv eu regardant l'hôtelier.