‹ Philosophes et comédiennesChapitre 22 sur 68 · LA DERNIERE HEURE D AMOUR · texte numérisé non relu

LA DERNIERE HEURE D AMOUR

M. de Voltaire ne revit plus qu'une fois mademoiselle de Livry ; c'était peu de jours avant sa mort ; il se fit poudrer, il prit trois ou quatre tasses de café ; il monta en carrosse et donna Tordre au cocher du marquis de Villelte de le conduire à l'hôtel Gouvernet.

Cette fois, les portes s'ouvrirent à deux battants : la marcjuise avait été prévenue; d'ailleurs, elle pouvait le recevoir sans conséquence, elle avait plus de quatrevin!:rts ans.

Voltaire, tout essoufflé, lui prit la main et la baisa.

— Voilà tout ce que nous pouvons faire aujourd'hui, marquise, dit-il en hochant la tète.

Elle n'en pouvait revenir de le voir si cassé et si vieux.

— Ah! mon ami Voltaire, lui dit elle avec un sourire mélancolique, qu'avons-nous fait de nos vingt ans ? Ce jeune fou et cette jeune folle qui s'aimaient si gaiement

1 Ovide, — les Tnitcs,— liv IV.

ET MxVDEMOlSELLE DE LIVUY. 31)

dans la rue Cloclie-Porche ou dans la rue Saint-Audrédcs-Arts, ce n'est ])lus vous, ce n'est plus moi.

— C'est vrai, dit Voltaire , on meurt tous les vingt ans, on meurt tous les jours jusqu'à l'heure suprême où le corps n'est plus qu'un linceul qui recouvre des os. Bien heureux ceux qui ont vécu ! Là-dessus, marquise, vous n'avez point à vous plaindre, ni moi non plus.

— Moi, grâce à Dieu! ma vie a été un roman facile à lire; mais la vôtre, quelle lutte éloquente et désespérée! Vous avez repris la guerre des Titans.

— Oui, oui, j'ai déchaîné Prométliée : j'en ai encore les mains toutes sanglantes; c'est égal, maintenant que j'ai tracé mon sillon d'angoisses, j'ai oublié le labeur et les larmes pour ne plus me souvenir que des roses qui ont fleuri sous mes pieds. Ah! Philis, quelle fraîcheur printaniére sur tes joues de vingt ans ! Je n'ai jamais cultivé de pêches à Ferney sans en baiser une tous les ans en ton honneur. Ah! madame, les vanités du monde vous ont-elles jamais permis ces belles heures fdées d'amour et de temps perdu que nous dépensions il ^ a plus d'un demi-siècle?

— Hélas! dit la marquise, qui ne regardait plus le Voltaire cacochyme chargé de quatre-vingts hivers, et qui voyait encore dans son imagination le Voltaire peint par Largillière, je donnerais bien mon hôtel, mes fermes de Ceauce et de Bretagne, mes diamants et mes carrosses, avec mon suisse par-dessus le marché, pour vivre encore une heure de notre belle vie.

— Et moi, dit Voltaire en s'animant, je donnerais mes tragédies et mon poëme épique, mes histoires et mes contes, toute ma gloire passée, tous mes droits à la posté-

rilé, avec mon faïUciiil à l'Académie par-dessus le marché, pour vous prendre encore un seul des baisers du bon temps!

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QUÀiND 0>' EST M on T.

S'embrassèrent-ils? L'histoire ne le dit pas.

La marquise était devenue dévote. Un prêtre qui vivait à sa table et qui l'endormait le soir avec des oraisons vint brusquement se jeter entre les vieux amoureux.

Quand Voltaire fut parti, ce prêtre épouvanta la marquise en lui disant qu'elle venait d'accueillir l'antechrist dans sa maison; elle voulut faire pénitence de ce retour vers des joies condamnées. Elle avait toujours gardé le portrait de Voltaire; le lendemain un grand laquais apporta ce portrait chez M. de Villette, sur le quai des Théatins, où Voltaire était venu de Ferney pour mourir. Voltaire donna ce portrait longtemps aimé à sa nièce, selon le vœu de madame deGouvernet, qui voulut cacher ses craintes de l'antechrist sous un air de bonne grâce '.

Le 50 mai 1778, M. de Voltaire rendit son âme cà Dieu, et mademoiselle de Livry, marquise deGouvernet, s'en

A Ce portrait de Largillière, connu par quelques copies médiocres ou détestables, témoin celle du Musée de Versailles à la salle des académiciens, est aujourd'hui au cliàleau de Villetle, dans une galerie d'illustres personnages des dix-septième et dix-huitième siècles.

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iilla chez les morts. On peut dire qu'ils ont tait le voyage ensemble.

Vivant, la France n'avait pas voulu de Voltaire; mort, elle le proscrivit encore. Il s'était préparé une tombe dans le cimetière deFerney, sous le ciel où il avait vieilli et où il avait fait du bien ; on ne voulut point lui accorder ce coin de terre qui était à lui; on décida que celui qui avait fait bâtir l'église n'avait pas droit de cité dans le cimetière. Pondant que la dépouille de Voltaire frappait vainement à toutes les portes des églises et des cimetières, madame la marquise dcGouvernet était enterrée en grande pompe dans l'église de Saint-Germain-des-Pres.

Se sont-ils revus là-haut, auprès de Celui qui, selon Voltaire,

A daigné tout nous dire en nous disant d'aimer?

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