‹ Philosophes et comédiennesChapitre 23 sur 68 · TLA TON LE DIVIN ET JESUS FILS DE DIEU · texte numérisé non relu

TLA TON LE DIVIN ET JESUS FILS DE DIEU

Éludions cette République où tant de législateurs et de philosophes, depuis Jésus-Christ jusqu'à saint Augustin, depuis Plutarque jusqu'à Jean-Jacques Rousseau, ont passé et ont cueilli des fruits savoureux ou sauvages. Ce n'est pas trop, aux jours solennels des révolutions politiques comme aux jours agités d'anarchie littéraire, d'accorder une heure à l'illustre cénacle des anciens. On y respire quelque chose d'âpre et de vivifiant comme si on passait dans la forêt sous les chênes séculaires.

Cette République d'ailleurs n'est pas tout à fait aujourd'hui de l'histoire ancienne; elle est un peu sœur de la nôtre. Elle a plus d'un bon conseil et plus d'un

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éloquent exemple ù lui donner. Allons donc écouter au Sunium le verbe de la sagesse grecque sous les colonnes majestueuses qui retentissent encore de l'éloquence du fils d'Ariston.

Il n'a manqué ù Platon, pour être couronné dieu, que les épines qui ont ensanglanté le front de Jésus-Christ.

Mais si Jésus-Christ a été reconnu fils de dieu, Platon a été reconnu divin.

Et, en effet, le soleil couchant du monde ancien n'avait-il pas répandu dans les esprits les rayons sacrés qui ont illuminé le monde nouveau?

Platon a été le précurseur de Jésus-Christ. Il avait pressenti, il a révélé le Fils de Dieu, c'est-à-dire le Juste. Le Juste de Platon est pauvre, calomnié, maudit; on lui verse l'ignominie, on l'accable de fers, on le cloue sur la croix !

Platon, comme Jésus, reconnaît que la vérité donne à ses disciples, quand ils ont soif, un calice amer : — la calomnie. — Socrate lui-même avait dit comme Jésus : (( Si quelqu'un veut me suivre, qu'il marche sur mes pas en portant sa croix. »

Platon était un contemplateur sublime qui vivait dans l'infini, qui fuyait le monde visible pour aller retremper son ame à la source invisible du beau. Sa Piépublique, il n'y croyait pas.

Jésus était un révolutionnaire qui portait en lui l'idée de Dieu; qui voulait vivre et mourir pour le triomphe de cette idée. Jésus n'était pas seulement un rêveur, c'était un homme d'action. Il n'écrivait pas, il parlait. Son style est plein d'images; il peignait, il évoquait le bruit des vagues et des tempêtes. C'est l'éloquoncc de la terre et

du cieL Fraternel aux pauvres et aux faibles, il frappail le rocher afin que l'eau vive de l'amour jaillît pour tous ceux qui avaient soif comme lui. — A Madeleine comme à Lazare, il disait : Buvez.

Platon était une idée, Jésus était un homme. Platon s'élevait à Dieu à force d'amour et de raison \ Jésus descendait du ciel pour montrer Dieu aux hommes sous la ligure d'un homme.

Platon était un philosophe grand seigneur qui n'aurait pas consolé la courtisane, il la bannissait comme une herbe folle dans son champ; Jésus était un philosophe plébéien qui reconnaissait dans la courtisane une sœur conseillée par la pauvreté, une sœur que l'amour avait perdue, mais que l'amour pouvait sauver.

Platon ne parlait qu'à ses disciples, présents ou futurs, c'est-à-dire aux philosophes, dans le langage des initiés. Jésus parlait à tout le monde, éclairant chaque vérité par une parabole; aussi son Évangile est-il tout rayonnant, même pour les aveugles.

Platon ne voulait pas que le mal fût vaincu par la révolte : il croyait que la révélation du bien serait toute pacifique. Il n'était pas de ceux qui descendent dans la rue. Jésus, qui connaissait mieux les hommes, qui avait souffert leurs douleurs et pleuré leurs larmes, prêchait la révolte soudaine. Il courait les villes et les campagnes en agitant la passion. Quand il mourait sur la croix, il voyait avec un saint enthousiasme son sang ruisseler sur la terre : il savait que chaque goutte, emportée religieu-

1 « Dieu, dit Platon, nous a doiuiL- deux ailes pour aller à lui : l'amour el la raison. »

senieiU aux saiiilalos lU's apùtres, irait seiiici" la révolte du bien contre le mal sur toute la terre.

s 0 31 51 A I R E DU LIVRE DE PLATON.

Pour bâtir le monument impérissable de sa République, Platon a appelé à l'œuvre Lycurgue et Socrale, les lois bumaines et les lois divines.

L'œuvre de Lycurgue est en ruine depuis longtemps, parce que c'était le côté bâti sur le sable mouvant de la politique; l'œuvre de Socrate est toute debout, consacrée par plus de vingt siècles, parce que c'est l'œuvre immortelle de la philosophie, parce qu'elle est bâtie sur les divins principes du bien et du beau, parce que c'est la république des âmes.

Platon a écrit ce beau livre presque toujours inspiré du ciel pour donner une souveraine leçon au monde. Le ciel s'était voilé; il pressentait la nuit qui est venue, il a voulu ressaisir le rayonnement qui avait éclairé aux meilleurs jours le front des sages de l'Inde, de l'Egypte et de la Grèce.

Il a voulu survivre à sa patrie dans son monument idéal comme Phidias dans son temple visible, il a dit à la postérité : —Voilà quelle fut la Piépublique de Lycurgue, et voilà ce qu'elle eût été avec mes lois. 0 vous qui m'écouterez quand je ne serai plus, réalisez mon rêve ! — ^ Or, quel était ce rêve? comment peindre avec réalisme

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celte fiction qui a les pieds sur la terre et le front dans l'infini ?

Platon croit qu'on peut établir le meilleur des gouvernements dans une société sans luxe, sans ambition et sans injustice, où l'intelligence et la vertu seraient seules appelées au pouvoir suprême. Jusqu'ici tout est bien; mais, absolu dans ses principes, Platon va dicter des lois impossibles.

La République est divisée en dix livres. On sait que c'est un dialogue entre Socrate, Céphale, Polymarque, son fils, Glaucon et Adimante, les frères de Platon, le sophiste Thrasymaque et Clitophon,filsd'Aristonynie. C'est Platon ({ui parle sous le nom de Socrate, comme s'il eût voulu perpétuer son maître. La scène du dialogue est au Pirée, dans la maison du vieux Céphale. La première page est vivement peinte. C'est une mise en scène toute pleine de mouvement et de lumière. Traduisons-la à grands traits. Socrate (c'est-à-dire Platon) va au Pirée avec Glaucon pour faire sa prière à Diane un jour de fête. Comme ib retournent à la ville, Polymarque et ses amis viennent à eux et les retiennent de force. « Ne savezvous pas qu'il y aura ce soir à cheval la course des flambeaux en l'honneur de la déesse; de plus il y aura une veillée : nous irons après souper, et nous nous entretiendrons avec des sages et des fous. » Socrate retourne au Pirée et entre chez Polymarque, où ii y avait assemblée de famille et d'amis. Le vieux Céphale y était avec une couronne sur la tête, parce qu'il avait fait ce jour-là un sacrifice domestique. On prend place sur des sièges disposés en cercle. Dès les premiers mots on reconnaît la première école de philosophie. Le vieux Céphale débute

par ces mots : « Socrate, lu viens trop rarement au Pirée; cependant j'aime tant ii t'entendre ! Si j'avais assez de forces pour aller à la ville, je t'épargnerais la peine de venir ici. Ne sais-tu donc pas qu'à mesure que le corps s'en va, Tame se nourrit du fruit sacré de la sagesse! Il y en a qui se plaignent de vieillir; est-ce que l'àme vieillit? Est-ce qu'il faut regretter l'esclavage des passions du corps? Je me souviens que, me trouvant autrefois avec le poëte Sophocle, quelqu'un lui demanda si l'âge lui permettait encore de goûter les joies de l'amour. « A Dieu (( ne plaise! répondit-il; il y a longtemps que j'ai secoué « le joug de ce maître furieux et brutal. » Oui, lorsque la violence des passions s'est amortie, on se trouve délivré d'une foule de tyrans forcenés. »

Ainsi, dès que le volume est entr'ouvert, on respire l'air fortifiant de la sagesse, on détache son âme sans regret de la terre et de ses passions.

Tout ce premier livre est consacré à la souveraineté de la justice, mère féconde de la sagesse et de la vertu. C'est avec de telles compagnes de voyage que Platon part pour les régions idéales de sa République.

Dans le livre second, Platon analyse le bien et le mal en deux principes qui se combattent dans le monde sans arriver jamais à une lutte décisive, parce qu'ils vivent l'un par l'autre.

C'est au livre troisième que Platon bannit les poètes de sa République, parce que les poètes, par leurs fictions, compromettent le caractère sacré des dieux et le pieux souvenir des héros, parce qu'ils amollissent le courage des guerriers et égarent l'imagination des enfants. Après ce bannissement sacrilège, Platon veut que la tem-

pérance bannisse les médecins, et que la justice bannisse les juges. Nous avançons à pas de géant vers la république impossible. Platon étudie Uégalilé et aboutit à l'inégalité. Il divise l'État en trois races : les races d'or, d'argent et d'airain, les guerriers, les magistrats et les mercenaires.

Au livre quatrième, la République est toute constituée. Platon en a proscrit l'opulence et la pauvreté. La République est forte parce qu'elle est juste. Le citoyen est maître de lui-même, parce que c'est l'àme qui gouverne le corps, et que la pensée s'élève victorieuse au-dessus des branches envahissantes des passions.

Dans le livre cinquième il est question de l'éducation des femmes. Platon en fait des hommes. Il détruit la famille pour détruire les privilèges de la naissance. Tous les germes stériles du communisme sont semés ici. Les femmes sont communes; elles appartiennent à tous, et donnent des enfants que la République, la seule mère, arrache à leur sein. Le même livre est consacré à l'étude de l'esclavage et aux lois de la guerre.

Le livre sixième est l'éloge de la philosophie. Le philosophe seul, selon Platon, est digne de commander aux hommes. Il faut que les philosophes deviennent rois, ou que les rois deviennent philosophes. Platon commence ensuite cette sublime peinture du monde visible et du monde invisible : le monde visible, où tout est illusion et mensonge; le monde invisible, où tout est vérité, puisque c'est Dieu qui l'habite.

Le livre suivant est toute une aspiration vers le beau. Platon compare le monde à une caverne ténébreuse, où les hommes vivent enchaînés dans leurs passions. Ceux-

là qui ne brisent pas leurs chaînes pour aller s'épanouir à la lumière ne sont pas des hommes, mais des ombres qui vivent dans le tombeau ; ceux-là ne seront pas appelés au pouvoir dans la République de Platon. C'est la contenn)lation du monde divin qui enseigne à gouverner le monde d'ici- bas.

Dans le livre huitième, Platon passe en revue les cinq espèces de gouvernement, l'aristocratie, la timocratie ou gouvernement de l'ambition, l'oligarchie ou gouvernement des riches, la démocratie qui, à force de liberté, enfante la licence et la tyrannie, deux enfants du même lit. Platon, irrité sans doute par les jaloux et les ambitieux de Lacédémone, par la morgue, l'avarice et l'ignorance des riches de son temps, par le laisser-aller et par le mépris de certains démocrates pour toute élévation, par Podieux règne du tyran que trop souvent la démocratie a aPiaité, accorde au premier des cinq gouvernements son suffrage solennel. Mais l'aristocratie que Platon est sur le point de faire proclamer par un héraut n'a aucune similitude avec l'aristocratie des siècles modernes. Le philosophe-roi ou le roi-philosophe de Platon ne s'appuie que sur la vertu et sur la justice. Pour gouverner dans la République de Platon, il faudrait que Dieu lui-même descendît sur la terre.

Dans le livre dixième, Platon cherche si au delà de sa République il n'y a rien : il sonde les mystères de la tombe; la tombe est à ses yeux le chemin du ciel. Ce dernier livre est une sublime révélation de l'immortalité de l'àme.

Maintenant que j'ai indiqué le sommaire de ce livre où Platon institue l'éducation d'un peuple et illumine la jus-

tice trun rayon tout divin, je vais étudier quelques points capitaux ou seulement curieux.

DE L OI-IGARCHIE, DE LA D E il 0 CT. A T I E , DE LA TYRA^"^•IE.

« Qu'entends-tu par oligarchie? — C'est le règne de l'argent, c'est une forme de gouvernement où le cens décide de. la condition de chaque citoyen, où les riches commandent impérieusement aux pauvres. Le luxe intérieur et extérieur devient contagieux, on se précipite avec fureur sur l'argent — sur l'argent d'autrui — pour dorer les hochets de la vanité. Plus le règne de l'argent s'élève, plus celui de la vertu s'efface. L'argent et la vertu ne sont-ils pas comme deux poids mis dans une balance, dont l'un ne peut monter que l'autre ne baisse? Aussi la vertu et les gens de bien sont moins estimés à proportion qu'on estime davantage les richesses et les riches. L'ambition n'est plus que de l'intrigue. On fixe par une loi les conditions exigibles pour participer au pouvoir. Il faut payer le cens pour être admis au gouvernail ; aussi, où va le vaisseau? — Cet Etat, par sa nature, n'en est point un, ou plutôt il renferme deux États : celui-ci composé de riches, celui-là de pauvres qui habitent le même sol, et qui travaillent sans cesse à se détruire les uns les autres. » N'est-ce pas un peu le tableau du règne du dernier roi? Pendant que les eu-

richis de hi veille passaient les heures î\ compter leur argent pour se convaincre qu'il leur en resterait pour vivre au delà du tombeau, pendant que leurs femmes couraient les promenades et les aventures avec des chevaux de luxe, pendant que leurs fils se moquaient d'eux avec des fdles connues de tout le monde parce qu'elles avaient été à tout le monde, le peuple, qui pressentait déjà la souveraineté de l'intelligence, donnait courageusement son dernier sou pour acheter un livre — le pain de la pensée. A l'heure où les riches comptaient leur argent, le peuple comptait les jours qui le séparaient encore de la régénération prêchée par le Christ.

Platon peint ensuite avec de vives couleurs le démocrate et le tyran ; car, selon lui, selon la loi humaine, l'oligarchie mène à la démocratie, et la démocratie à la tyrannie. Le démocrate de Platon vit au jour le jour, cueillant tous les fruits de la vie qui pendent sur sa route. Aujourd'hui il fait ses délices de l'ivresse et des chansons bachiques, demain il édifiera ses concitoyens en jeûnant et en buvant de l'eau. Il passe gaiement de l'oisiveté au travail, et du travail à l'oisiveté. Tout à coup le voilà philosophe, tribun, homme d'État. Il parle et il agit, mais sait-il ce qu'il dit et ce qu'il fait? Libre comme le vent qui va à tous les points, il se tournera vers le commerce pour acquérir des richesses, ou vers la guerre pour y montrer son héroïsme. En un mot, cet ami de l'égalité réunit en lui toutes sortes de mœurs et de caractères. Il inscrit sur son drapeau : liberté, égalité, variété. Il est tout et il n'est rien; pauvre et obscur aujourd'hui, il aura le pouvoir demain. Il ne se soumet qu'à ses passions et à ses caprices, il s'amuse avec tout et s'amuse de tout. S'il vit

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quelquefois pour sa patrie et pour son cœur, ne vit-il pas souvent pour sa curiosité?

Le démocrate, c'est l'épanouissement, c'est l'expansion, c'est la vie à torrents impétueux. Cependant le monde est soumis aux révolutions. Quelque belle que soit la République, après avoir dévoré ses premiers enfants elle sera dévorée par les derniers : car elle enfantera la tyrannie. « Lorsqu'un Etat démocratique, pris d'une soif ardente de liberté, est gouverné par de mauvais échansons qui la lui versent toute pure et le font boire jusqu'à l'ivresse, alors dans les fumées de ce vin violent l'État démocratique s'abandonne à toute licence; à la première répression il accuse ses gouvernants et les renverse sous prétexte qu'ils s'opposent à la liberté. Tous ceux qui ont du respect pour la loi sont des gens de néant, des esclaves volontaires. Alors, à force de liberté, on tombe en pleine anarcbie : tout le monde est magistrat et applique la loi, mais nul ne veut reconnaître la loi. Les vieillards sont moins écoutés que les jeunes gens. Le fils donne des conseils à son père, les disciples entraînent leur maître. Les femmes deviennent des hommes, mais la vertu n'y gagne rien; l'amour s'appuie en riant sur les hanches orgueilleuses de la violence. N'oublions rien, et, selon l'expression d'Eschyle, disons tout ce qui nou^ viendra à la bouche. )) Ici, Platon raconte sérieusement comment « les petites chiennes y sont sur le même pied que leurs maîtres ; » comment « les ânes, accoutumés à marcher tète levée et sans se gêner, heurtent tous ceux qu'ils rencontrent, si on ne leur cède le passage. » Qui se doutait, parmi nous, que l'anarchie donnât un tel privilège aux ânes et aux petites chiennes!

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Le vaisseau n'a plus de voiles ui de gouvernail. Le eapitaine n'ose lutter oontre le vent, car il provoquerait uue révolte de tout l'équipage. Le capitaine n'existe que de nom ; le dernier matelot est plus écouté que lui. Or, comme on va toujours d'un excès à l'autre, si on remet les voiles au vaisseau, c'est pour aller à plein vent de la démocratie à la tyrannie. Tout est ainsi dans le monde : l'hiver au manteau de neige enfante le printemps couronné de roses; l'automne joyeux, couronné de raisins, enfante l'hiver, le vieux tyran sans cœur. La servitude est mère de la liberté, la liberté reproduit la servitude dans ses jours de licence, quand elle devient follement amoureuse des tribuns bruyants qui parlent toujours et ne pensent jamais, qui ferment la bouche a la vérité si la vérité les effraye, qui se font rois de la populace en portant une main coupable sur la fortune des riches — qui sont devenus riches par le travail. Que font-ils de cette fortune qu'ils méprisent hautement? Ils en donnent quelques bribes aux pauvres et gardent la part du lion. Les riches, se voyant dépouillés, veulent se défendre, ils se plaignent au peuple; mais les autres les accusent de vouloir conspirer contre la liberté du peuple. Le peuple, qui n'a que sa liberté pour toute richesse, passe du côté de la calomnie. Il arrive que les riches qu'on accusait hier d'être oligarchiques et qui ne l'étaient pas, le deviennent aujourd'hui. Cependant le tyran est né de la tige des protecteurs du peuple. Ce n'est encore qu'un protecteur, mais il va devenir un tyran En Ârcadie, dans le temple de Jupiter Lycéen, on disait^ que celui qui avait goûté des entrailles ' humaines , mêlées à celles des autres victimes , était changé en loup : pareillement, lorsque le protecteur du

peuple abreuve sa langue et sa bouche du sang de ses concitoyens, quand il trempe sa main impie dans les entrailles de ses proches et de ses amis, quand il décime l'Etat par le sang et par l'exil, quand il propose l'abolition des dettes et le partage des terres, ne doit-il pas périr de la main de ses ennemis ou devenir le tyran de la République! Le tyran, c'est le loup — le loup habillé en berger.

Platon passe en revue les actes du tyran. Pour mieux dominer, il commence par se faire esclave : il flatte servilement les passions du peuple; il lui parle de complots contre le protecteur du peuple; il demande des gardes pour faire respecter la souveraineté du peuple ; le peuple, toujours le peuple, comme celui qui parle toujours d'amour et dont le cœur ne bat jamais. « Que font les derniers riches? Ils prennent pour eux l'oracle adressé à Crésus : // fuit vers le fleuve Hermus et ne craint pas les reproches de lâcheté. Et ils ont raison, car on ne leur donnerait pas l'occasion de craindre deux fois de pareils reproches. En effet, il leur en coûte la vie s'ils sont pris dans leur fuite. Le protecteur cependant ne s'endort pas : il monte ouvertement sur le char de l'État, renverse à droite et à gauche tous ceux qui ont du courage, des richesses, de la pi'udence, de la grandeur d'àme. Il fait le contraire des médecins qui purgent le corps en ôtant ce qu'il a de mauvais. Il appelle dans sa garde les frelons du pays qui lui viennent par essaims ; après avoir ruiné les riches, dépouillé les temples, dévasté la fortune publique, il porte ses mains sacrilèges jusque sur les moissons. Le peuple, qui est le père du tyran, le nourrira lui et les siens. »

DE PLATOiN. ryl

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