POURQUOI HOMERE EST BANNI DE LA RÉPUBLIQUE
Platon bannissait les Muses, parce que les Muses étaient les courtisanes de l'esprit. Elles entraînaient les jeunes imaginations dans toutes les folies des songes, dans tous les symboles mensongers. Platon, poëte lui-même pour créer cette République, d'où il repousse les poètes, aimait Hésiode et Homère, tout en déclarant, d'un ton de pédagogue, que les poètes, « ceux du présent comme ceux du passé, ne font d'autre métier que de débiter des fables pour anniser le genre humain. )> Il ne pardonne pas à Homère ses fictions olympiennes; il veut que toute poésie soit dans le beau ; or, le beau, à ses yeux, c'est le vrai dans sa splendeur. Platon, d'ailleurs, n'est pas d'une rigoureuse logique; en condamnant les images, l'accent, le caractère de la poésie, il repousse la vérité elle-même. Il n'admet pas, je lui en sais gré, que l'art soit l'imitation de la nature, comme son mauvais disciple Aristote ; partant, sa vérité est celle des poètes comme le mystérieux réalisme de Reml)randt.
Il ne craint pas seulement Homère pour ses mensonges, mais aussi pour ses vérités. « Quand tout cela serait vrai, ce ne sont pas des choses à dire devant des enfants dépourvus de raison. Il faut les ensevelir sous le silence. » Ne voyez-vous pas dans la République de Platon, comme
56 DE LA nKPL'BLinUE
une épée de Danioclès, les ciseaux de la censure sur la pensée en germe?
Platon aimait trop la vertu pour ne pas trop lui sacrifier. En la dépouillant de son auréole poétique, la fera-t-il aimer? Ne va-t-il pas stériliser les jeunes imaginations en les condamnant à une culture unique? La nielle appauvrit le blé à l'heure de la moisson, mais qui voudrait rejeter les bluets à Laube printanière? Les bluets, c'est la couronne des amants, c'est la poésie de la jeunesse.
Mais Platon ne voulait pas élever sa Piépublique ^ur des fictions; il ne voulait pas bâtir le palais de sa pensée sur le sable mouvant de la fable, n'admettant guère que la fable est un flambeau que la vérité porte à la main. Quand son palais sera bâti par les maçons, il appellera peut-être les ornementistes et les sculpteurs pour en égayer les colonnes et les frontons: mais, avant tout, il veut que les lois de sa République soient inscrites sur des murs dairains. Si Homère ne lâchait la bride à son imagination, cavale sauvage, enivrée par la course, par l'odeur du pampre qu'elle foule, par la fraîcheur agreste des forêts de Diane qu'elle traverse ; si Homère ne s'appuyait que sur sa sagesse pour traverser le monde idéal, Platon baiserait sa sandale vénérée et lui dirait : « Mon frère, le monde que je crée est à vous;» mais Homère est plus qu'un sage de la Grèce, c'est un demi-dieu, c'est un poète. Platon l'admire et lui défend sa porte. En effet, ce radieux et sublime bohème des siècles olympiens ferait fleurir l'impiété dans l'église platonicienne. N'est-ce pas lui qui dit : a Je préférerais à l'empire des morts la condition d'esclave chez un homme pauvre, qui vit du travail de ses mains. » Platon s'indigne avec raison, et s'écrie :
(( Ceux qui sont destinés ù vivie libi'es doivent préférer la mort à la servitude. » Le législateur ne veut pas que l'enfer dllomère soit connu dans sa Uépublique : a Effaçons du poëme d'Homère ces noms odieux et formidables de Cocyte, de Styx, de Mânes, et autres semblables qui font frissonner les plus résolus. Craignons que la fiayeur qu'ils inspirent ne refroidisse et n'amollisse le courage de nos guerriers. ); En effet, combien qui braveraient la mort, se trouveraient arrêtés par le Styx ou le Cocyte! Mahomet, qui était aussi un grand législateur, semble s'être souvenu de ce passage quand il a créé le dogme du fatalisme. Mahomet a été plus loin, il a indique au delà du tombeau la réalisation de toutes les poésies du rêve oriental. Il a lleuri et parfumé le chemin de la mort.
Voici comment Platon formule ses actes d'accusation contre les poètes : « Si nous voulons que les défenseurs de notre République aient en horreur les dissensions, ne leur parlons pas des combats des dieux. Et si nos poètes gardent le silence, que nos artistes, dans leurs tableaux et leurs tapisseries, ne représentent jamais les discordes de l'Olympe. Qu'on n'entende jamais dire que Junon a été mise aux fers par son fds, et Vulcain piécipilé du ciel par son père. Qu'Homère ne dise pas : Les dieux vont de ville en ville, déguisés sous des formes élran- (jères, car ce sont des métamorphoses indignes de la divinité. Que les mères ne bercent pas leurs enfants dans ces fictions qui ébranleraient plus tard leur foi et leur vaillance. Qu'Eschyle ne fasse pas mentir odieusement Apollon, le dieu de la lumière et de la vérité, car Eschyle dit par la bouche de Thétis : Apollon, assislant a mes
noces, avait chanté dans le festin que je semis une mère fortunée. Je croyais à l'oracle et non au mensonge. Cependant, ce dieu qui a chanté mon bonheur et m'a prédit toutes les joies de l'hyménée, ce dieu est le meurtrier de mon fils.
(( Rayons des poëmes d'Homère tous les vers impies, comme : Hélas ! il ne reste donc plus de nous, après la mort, quune ombre, une vaine image privée de sentiment et de raison. »
Il faut constater avec chagrin que les accusations de Platon (j'ai reproduit les plus terribles) ne sont que des chicanes dont l'esprit rappelle trop l'ancienne critique française, qui mettait des lunettes pour voir les détails d'une œuvre sans s'inquiéter de l'harmonie générale. Il faut pardonner à Platon en faveur de son dédain pour les raisonnements tragiques.
Homère est donc banni de la République de Platon, comme le serait aujourd'hui Lamartine dans la nôtre, si Lamartine n'en était çà et là le Platon et l'Homère. Lamartine-l'homme-d'État a répété à Lamartine-le-poëte les paroles de Platon : « Si tu venais. chez nous pour faire admirer ton art, nous te rendrions hommage comme à un homme divin, ravissant et merveilleux, mais nous te dirions que notre République n'est pas faite pour posséder un homme comme toi; nous te bannirions après t'avoir versé des parfums sur la tète et l'avoir ornée de bandelettes sacrées. )>
Platon est trop poëte pour ne pas adorer la Muse d'Homère. i( Je l'aime depuis l'enfance \ mais je le condamne,
* Platon avait débuté par la poésie ; la musc tVIIomèrc l'a al-
parce que les égards que je dois d un homme sont moin dres que les égards dus à la vérité. » Mais en même temps Platon est trop philosophe pour oublier que, d'ancienne date, la poésie a fort mal mené sa sœur la philosophie, « cette chienne hargneuse qui aboie contre sa maîtresse... La troupe des sages veut s'élever au-dessus de Jupiter... Ces contemplatifs subtils à qui la pauvreté aiguise l'esprit. » Cependant le divin Platon s'élève au-dessus de ces querelles de famille, et, tout en s'attristant de voir les poëmes et les tragédies amollir les âmes dans les larmes, il permet à Homère de venir défendre sa cause devant les chefs de la République, soit dans une ode, soit dans un ïambe, soit dans un hymne. Permettre à Homère de venir défendre sa cause, c'est lui permettre fraternellement un triomphe. Cependant, si Homère triomphe, il ne chantera désormais qu'en l'honneur des dieux et des grands hommes. « La Muse voluptueuse, soit épique, soit lyrique, est à jamais bannie, » si Homère ne prouve pas à l'Aréopage que la poésie a des vertus républicaines, qu'elle s'appuie sur la raison et sur la vérité. « N'imiterions-nous pas, dit Platon, la conduite des amants qui se font violence pour s'arracher à leur passion après qu'ils en ont reconnu le danger? » Le législateur imitera Ulysse qui se faisait attacher au màt du navire pour passer devant les sirènes ; il s'enchaînera de toutes ses forces à la rai-
laité. On lui allribiic ces vers sur le miroir de Laïs, que la courtisane, dans sa vieillesse, avait dédié à Vénus :
Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle ; Puiquc la vcriié pour moi sort île son pu ils. Je ne saurais me voir, dans le miroir lidèle, Xi telle que j'étais, ni telle que je suis.
son pour traverser sans danger les enchantements des Muses, ces sirènes des âmes.