DE LA COMMUNAUTE DES FEMMES ET DES ENFANTS
Le cinquième livre est le plus curieux. Platon aurait pu y accueillir les rêveries des poètes quand il juge « à propos de mettre les femmes en scène après y avoir mis les hommes. » Je débute par cette comparaison : « Croyonsnous que les femelles des chiens doivent veiller comme eux à la garde des troupeaux, aller à la chasse et faire tout en commun? .) Il se demande si plutôt elles doivent rester au chenil, faire des chiens et les nourrir. Il se décide pour la communauté du travail. Il conclut de là qu'il faut donner à la femme l'éducation réglée pour les hommes. Les femmes s'exerceront à la musique et à la gymnastique ; elles se formeront à l'état de la guerre; elles apprendront à manier les armes et à monter à cheval. Elles se présenteront toutes nues dans les gymnases, où elles lutteront avec les hommes. Mais la pudeur? La pudeur ne rougit pas devant la nudité sérieuse et austère comme celle du marbre. C'est une innovation qui éveillera la verve des railleurs, mais Platon ne s'inquiète pas des railleurs. Cependant il se rappelle qu'il a dit dans les
premiers livres qu'il y avait un abîme entre la nature de l'homme et celle de la femme ; or comment admettre la communauté du travail ? Platon hésite. « Nous sommes dans le même cas qu'un homme qui est tombé à l'eau. Oue ce soit dans un étang- ou dans la pleine mer, peu importe; il y périra s'il ne se met à nager. Imitons-le : mettons nous à la. nage pour nous élever au-dessus de ce reflux. Peut-être quelque dauphin viendra-t-il nous prêter son dos. )) Platon s'échappe à la nage et touche à la rive idéale de sa République. Les femmes sont des hommes d'une autre couleur, mais ce sont des citoyens pour l'État. Elles partageront les devoirs des citoyens, elles iront à la guerre. (( Elles quitteront leurs vêtements puisque leur vertu leur en tiendra lieu. )) Platon s'irrite contre celui qui plaisante à la vue des femmes nues « qui exercent leur corps pour une bonne fin. » Le philosophe rapporte ces paroles de Pindare : '( 11 cueille hors de saison les fruits de la sagesse. » Après la communauté du travail, Platon aboutit à la communauté des femmes. « Les femmes de nos guerriers ou. plutôt nos guerrières seront communes à tous ; car aucune d'elles n'habitera en particulier avec aucun d'eux; les parents ne connaîtront pas leurs enfants. Cette communauté fournira une famille universelle. « Comme ils ne posséderont rien personnellement, que tout sera commun entre eux, maisons, salles de bains et salles à manger; ils seront toujours ensemble. » Or, se trouvant ainsi tous et toutes comme les eaux de la mer, ils se confondront dans un hyménée enivrant et fécond. C'est l'unité de l'amour. Du reste, toute liberté de cœur :. la violence est bannie de la République. Vénus donnera sa ceinture, mais nul n'arrachera la ceinture de Vénus.
Oïl se prendra avec t'iïusion dans la soleuniléd'un devoir patriotique. C'est l'harmonie idéale des rêveurs qui n'entendent que les bénédictions de la terre au ciel. « Les j)Iaisirs et les peines seront en commun. Ce qui divise un État, c'est que la joie et la douleur y sont personnelles; or, supposez tous les citoyens également touchés par la joie ou la douleur, l'État est en parfaite harmonie. Lorsque nous recevons quelque blessure au doigt, aussitôt l'àme, en vertu de l'union intime établie entre elle et le corps» en est avertie.- Qu'il arrive à un citoyen du bien ou du mal, tout l'État y prendra part comme s'il le ressentait lui-même, car l'État est l'àme; il s'en réjouira ou s'en affligera avec lui. » C'était possible, c'était sublime dans la République de Platon, qui comptait à peine quelques milliers d'hommes; mais dans les républiques à millions d'hommes cette image n'est plus juste. Dans les républiques de la Grèce tout le monde se connaissait comme dans une nombreuse famille, comme dans certains coins des provinces. L'habitude de vivre ensemble rapprochait tous les cœurs, on pouvait dire alors que l'État, c'est-à-dire tout le monde, tressaillait de joie ou de douleur à toute joie ou douleur isolée; mais, dans une ré- 'publique comme la nôtre, l'unité intime ne s'établira jamais profondément. Un homme pourra pleurer à Béziers la mort de sa femme sans que la ville de Saint-Omer achète une robe de deuil. Parce que l'hiver sera rigoureux à Calais, faudra-î-il s'en attrister à Yaucluse où le printemps sourira? Il n'en faut pas moins reconnaître le grand cœur et le grand génie de Platon.
Platon, qui déjà a exprimé sa sympathie pour ceux qui sont beaux, parce qu'il est de ceux qui disent : <( Le beau
renferme le bien, » est plein de soUiciliide pour les générations qui vont couvrir le monde. L'amour n'est pas un fruit défendu dans le paradis de sa République, mais il n'appelle sous l'arbre que ceux et celles dont Phidias et Praxitèle voudraient éterniser la beauté dans le marbre. Les femmes ne seront mères que durant vingt saisons florissantes depuis leur vingtième année; les hommes ne seront admis à l'hyménée fécond qu'âgés de trente ans ; Platon admet leur virilité jusqu'à cinquante-cinq ans. « Mais s'il arrive à quelqu'un, soit au-dessus, soit audessous de cet âge, de donner des enfants à la République, nous le déclarerons coupable d'injustice et de sacrilège ; nous dirons que son enfant est un ouvrage du tombeau, puisqu'il n'aura été précédé ni des sacrifices ni des prières que les prêtres et les prêtresses élèvent aux dieux pour la prospérité des mariages. » Mais quiconque se renfermera dans les limites de l'âge consacré pourra se marier quand il lui plaira, avec qui bon lui semblera et toutes les fois que l'amour le lui dira. Toute alliance est défendue entre les citoyens et les citoyennes d'une même famille, hormis entre les frères et les sœurs quand l'oracle d'Apollon le décidera. Mais, direz-vous, puisque les enfants ne connaissent pas leur père ni leur mère, pareils aux vagues de l'Océan qui ne savent plus à quelles montagnes le fleuve les a prises? Platon a tout prévu : la République, qui est la vraie mère, reconnaîtra les origines et détachera les branches de l'arbre pour les planter dans la forêt. Il n'y aura dans chaque ville qu'un même bercail pour tous les enfants. Ceux qui naîtront robustes seront l'espoir de l'État ; ceux qui naîtront chèlifs et difformes seront exilés. « On les cachera comme
il convient dans quelque endroit secret qu'il sera interdit de révéler et qu'il sera défendu de découvrir. C'est le seul moyen de conserver la pureté des races d'or ou d'argent. On conduira les mères au bercail dès le jour de l'éruption du lait; on empêchera qu'aucune d'elles ne puisse reconnaître son enfant. »
Platon, qui n'avait pas d'enfants, n'était pas digne de fonder une République. S'il avait vu sous son toit la mère sourire au nouveau-né, oublier par l'espérance toutes les douleurs de l'enfantement; s'il avait vu l'enfant grimper avec amour au giron et au sein de sa mère, il aurait compris que celle qui avait durant neuf mois porté une espérance ne devait pas au bout des neuf mois offrir son sein tout plein de lait à des lèvres étrangères. Ce qui amène aussi Platon à la communauté des biens, c'est qu'il ne veut dans sa République ni opulence ni pauvreté, parce que toutes les deux engendrent l'amour du nouveau: l'une par envie de mal faire, l'autre par ennui. Or l'amour du nouveau engendre les révolutions. « Et puis, si l'opulence est la mère de la mollesse et de la fainéantise, la pauvreté est la mère de la bassesse. » Le pauvre par le travail pourrait devenir riche : Platon, au nom du travail, ne le veut pas. « Le potier, devenu riche, s'embarrasserat-il beaucoup de son métier? Il deviendra de jour en jour plus négligent et plus oisif. D'un autre côté, parce qu'il sera devenu riche, son voisin sera devenu pauvre; il n'aura plus le moyen de renouveler ses outils; son travail en souffrira, les ouvriers qu'il formera en seront moins habiles. » Platon, qui ne veut ni opulence ni pauvreté, n'est ici ni un philosophe ni un poète. L'humanité n'est pas un troupeau qui vit des mêmes appétits. Dieu
(18 DE LA HEPL'BLinUE
ne la pas chassée devant lui comme un paire grossier (jui ne cherche que l'herbe verte. Dieu a créé la gamme (les passions puur le cœur humain. Dieu connaît toute l'amertume mais aussi toute la saveur des larmes. Il en est qui sont plus belles que les diamants et les perles. 11 a voulu qu'il y eût des riches et des pauvres. Le mal est antérieur au bien. La justice est née de l'injustice. D'ailleurs, s'il n'y avait point de riches, tout le monde serait {)auvre, — hormis à Sparte. — La richesse est un fleuve (|ui vient des montagnes, qui arrose et fertilise tout ce qu'il touche dans sa chute. Supprimez les montagnes, passez le niveau sur la terre, le fleuve ne coulera plus.
Et pourtant la propriété appauvrit la destinée humaine. S'il ne possédait rien, en effet, l'homme serait vraiment riche. L'athlète ne va-t-il pas nu au combat? Au lieu de fixer le regard sur un champ qui a dévoré toutes ses forces, qu'il a arrosé de sueurs et de larmes, un champ que ravage la lèpre de l'impôt et des hypothèques, un champ qu il aura vu vendre avant sa mort par expropriation ou même par son fils, il regarderait le ciel et la terre, les montagnes et les forêts, les étoiles du firmament et les fleurs de la vallée, tout en disant : j'ai ma part de toutes ces merveilles, j'ai ma place à ce spectacle et à cette fête.
Mais laissons au pauvre comme au riche son morceau du globe, puisque c'est sa conquête ou celle de son père. Laisson.s-lui ce rocher amer qu'il roule à toute heure comme Sisyphe.
Tout est dans Platon : tous les systèmes politiques, toute la philosophie ancienne et moderne, Socrate et Malebranche, .lésus-Christ et Jean-Jacques Rousseau, Fénelou et Dabeuf. Quel est le rêveur moderne qui ne s'est pro-
DE PLATON. m
mené une heure avec Platon au cap Sunium? C'est la source vive (jui tombe en cascade du haut des Alpes et qui parcourt éternellement la vieille Europe.
IMaton est communiste, il est impossible de le nier. Il a pensé, comme plus tard Spence et Babeuf, que la terre était la fei-mc du peuple comme le ciel était sa lumière. Dieu, en nous envoyant sur la terre, ne nous en a livré que les fruits ^ Jésus-Christ, le lils de Dieu, est né dans
' (Ju(,'lle iiiimoi'lelle salirc, iiuo celte r.iblc de la Foiilaiiie :
Ou palais d'un jcuno lapin
Daiiiobclcito, un beau malin.
S'onipara : c'est une rusée.
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée. Elle porta chez lui ses i)énates, un jour Uu'il était allé faire à l'aurore sa cour
Parmi le thym et la rosée.
.\près qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours, Jcannol lapin retourne au\ souleir.iins séjours. La belette avait mis le nez à la fenêlre.
— 0 (lieux liospitaliep, que vois- je ici paraître? Dit l'animal chassé du paternel luijis.
Holà ! madame la beleite,
Que l'on délogo sans trompette, Oii je vais avertir tous les rats du pays. La dame au nez iiointu répondit que la terre
Était au premier occupant.
Celait un beau sujet de guerre, Qu'un logis oi) lui-même il n'entrait (ju'en rampant !
— Et quand ce serait un royaume, Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait l'octroi A Jean, (ils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi.
Jean lapin allégua la coutume ei l'usage :
— Ce sont, dit-il, leurs lois qui ni'onl de ce logis Rendu maître et seigneur, et qui, de père en lils, L'ont, de Pierre à Simon, puis à moi, Jean, iransmi».
une élable. Que ceux qui naissent dans l'étable trouvent
leur coin de terre à l'heure du travail, et qu'enfin « les
riches ne réunissent plus terres à terres jusqu'à ce qu'il
ne reste plus de place pour les pauvres, ); comme a dit
l'Évangile.
Mais les communistes, quel que soit leur drapeau, n'ont-ils pas pris trop au sérieux les rêves de Platon qui ne croyait pas à sa République, ou qui ne la bâtissait que pour un coin de la Grèce? Aujourd'hui le monde est fait, le monde est vieux. Si vous dites que le monde est éternellement jeune comme la vie, comme la nature, on vous répondra que chaque berceau est entaché du péché originel, que chaque enfant a sucé dans le lait de sa mère la soif ardente de la possession, que la vie entière est pour lui résumée dans ce mot avoir jusqu'au delà du tombeau, puisqu'il tient encore aux six pieds de terre où reposent ses os.
— Le pieniuT occupant, (.■!>t-ce une lui plus sage?
Or bien, sans crier davantage, Ra|»portons-nous, dit-elle, à Raminagrobis. C'était un cliat vivant comme un dévot ermiie,
Un dial faisant la cliaiteniite, Un saint bommc de chat, bien fourré, gros et gras,
Arbitre expcit sur tous les cas.
Jean lapin pour juge l'agrée.
Ucs voilà tous deux arrivés
Devant sa majesté fourrée.
Grli»peminaud leur dit : — Mes enfants, approchez, Approchez ; je suis sourd, les ans en sont la cause. L'un et l'autre approcha, ne craignant nulle chose. Aussitôt qu'à portée il vil les contestants,
Grippeminaud, le bon apoire, Jetant des deux ciblés la griffe en mênie temps. Mil les plaideurs d'accord en croquanl l'un et l'autre.