‹ Philosophes et comédiennesChapitre 28 sur 68 · L E C. I E I, ET LA TERRE · texte numérisé non relu

L E C. I E I, ET LA TERRE

Platon, après avoir démontré qu'il faut fuir les joies de l'injuste et accepter les douleurs du juste, va fonder son

État. (( Dans une république, tout dépend du comniencoment. Si elle a bien commencé, elle va toujours en s'agrandissant comme le cercle. » Il veut qu'on veille avec religion sur l'éducation des enfants, les enfants qui portent gaiement l'avenir dans leurs cœurs. Après avoir contraint les poètes « d'offrir dans leurs vers un modèle de bonnes mœurs ou de n'en pas faire du tout, » il se demande s'il ne faudra pas encore <i avoir l'œil sur tous les autres artistes et les empêcher de nous donner, soit en peinture, soit en architecture, soit en quelque autre genre, des ouvrages qui n'aient ni grâce, ni noblesse, ni proportions. Quant à ceux qui ne pourront faire autrement, ne leur défendrons-nous pas de travailler chez nous, dans la crainte que les gardiens de notre République, élevés au milieu de ces images vicieuses, comme dans de mauvais pâturages, et se nourrissant, pour ainsi dire, chaque jour de cette vue, n'en contractent à la fin quelque grand vice dans l'àme, sans s'en apercevoir? Il nous faut, au contraire, chercher des artistes habiles, capables de suivre à la trace la nature du beau et du gracieux, afin que nos jeunes gens, élevés parmi leurs ouvrages, comme dans un air pur et sain, en reçoivent sans cesse de salutaires impressions par les yeux et les oreilles, que dès l'enfance tout les porte insensiblement à imiter, à aimer le beau, et à établir entre lui et eux un parfait accord. N'est-ce pas aussi pour cette raison, mon cher Glaucon, que la musique est la principale partie de l'éducation, parce que le nombre et l harmonie s'insinuant de bonne heure dans l'àme s'en emparent, et y font entrer à leur suite la grâce et le beau, lorsqu'on donne cette partie de l'éducation comme il convient de la donner, au lieu que

le contraire arrive lorsqu'on la néglige ! Le plus beau des spectacles pour celui qui pourrait le contempler, serait celui d'une ànie et d'un corps également beaux, unis entre eux, en qui se trouveraient toutes les vertus dans un parfait accord. — Mais ce qui est très-beau est aussi très-aimable. — Celui qui est vraiment musicien ne saurait donc s'empêcher d'aimer ceux en qui il rencontrera cet accord. »

Cette page est sublime. Toute l'histoire de la lutte entre l'esprit et la chair, l'âme et le corps, le ciel et la terre, est là qui palpite. Platon lui-même avait voulu confondre par les lois de l'harmonie ces deux forces toujours en lutte. Il ne disait pas comme Moïse : u Prenez garde à vos yeux. » Il ne disait pas comme Job : « J'ai fait un pacte avec mes yeux pour ne pas même penser à une fille. )) Il ne disait pas comme plus tard Bossuet, écho retentissant des Pères de l'Église : « Malheur à la terre! malheur à la terre encore une fois! malheur à la terre d'où sort une si épaisse fumée, des vapeurs si noires qui s'élèvent de ces passions ténébreuses qui nous cachent le ciel et la lumière! » Il appelait avec amour l'enivrant hyménée de l'âme et du corps.

QUE LA B E r U B I, I Q U E DE PLATON ETAIT UNE RÉPUBLIQUE IDÉALE.

Platon ne croyait pas plus à sa République que le vieil Homère à ses dieux.

« Crois-lii, dit-il au livre v, qu'un peintre en fût moins grand, si, après avoir peint le plus beau modèle d'homme qui se puisse voir, et donné à chaque trait le dernier accent, il était incapable de prouver que la nature peut produire un homme semblable? n IMaton est donc le peintre de l'idéal.

Cependant, comme tout est possible dans ce monde, dont les destinées déjouent tous les raisonnements, pourquoi ne pas croire à la réalisation de la république impossible? Heraclite s'imaginait que le soleil s'éteignait chaque soir et se rallumait chaque matin. On ne traitait pas Heraclite de fou parce qu'il parlait des apparences visibles ; pourquoi nier le monde que Platon a créé dans sa pensée au delà de l'horizon visible? Quand il a résolu qu'il fallait dans son État un roi-philosophe ou un philosophe-roi, il soutient qu'il y a eu, qu'il y a, ou qu'il y aura une république comme la sienne. « S'il est arrivé dans l'espace des siècles, si un vrai philosophe a pu prendre en main autrefois le gouvernail de l'État, ou si cela arrive à présent, dans quelque contrée dont la distance la dérobe à nos yeux, ou enfin si elle doit arriver un jour, nous sommes prêt à soutenir qu'il y a eu, qu'il y a ou qu'il y aura un État tel que le nôtre lorsque la muse de la philosophie y possédera la suprême autorité. »

La philosophie, c'est la reine des intelligences; la République de Platon est donc, sous ce point de vue, la souveraineté de l'intelligence.

Dans le ix« livre, Platon croit que, s'il a vu quelque part le modèle de sa République, c'est en tournant son âme comme un pur miroir vers le ciel. « Au reste, peu importe, dit-il avec le superbe dédain du génie créateur.

peu importe que cet État existe ou doive exister un jour; ce qui est certain, c'est que le sage ne consentira jamais à en gouverner d'autre que celui-là. ))

Page 1