‹ Philosophes et comédiennesChapitre 36 sur 68 · LKS CENT ET UN TABLEAUX · texte numérisé non relu

LKS CENT ET UN TABLEAUX

(l'uvrc do maître. Tardif avait lui-même sur sa forlunc palrimouiale prélevé de quoi acheter des tableaux à ses amis les peintres vivants et de ses amis les peintres morts. Son cabinet était renommé à ce point que le duc d'Orléans y alla un jour avec Noce, ce qui acheva de tourner la tête à Tardif. Toutefois, s'il n'avait eu que cette belle folie, qui témoigne d'une noble aspiration vers la poésie du beau, ce brave homme eût conservé de quoi vivre avec honneur jusqu'à la fin; mais il donna, lui aussi, dans la triste folie de l'argent pour l'argent : il se laissa piper au système de Lavv. C'est dire assez qu'il perdit, dans cette révolu.ion des fortunes françaises, tout ce qu'il avait, hormis ses tableaux.

Il fallait vivre cependant. D'autres eussent mis leurs chefs-d'œuvre à la porte; Tardif n'y mit que ses domestiques. « Allez, mes amis, courez le monde, allez où va l'argent ; moi, je ne puis vivre maintenant qu'avec des personnages qui ne mangent pas : mes tableaux me tiendront compagnie. » Tardif était vieux déjà, les passions de la vie n'avaient plus de prise sur son cœur, il ne lui fallait plus qu'un peu de soleil dans son cabinet pour y vivre content.

11 lui restait du vin dans sa cave; il y descendit et s'aperçut avec joie que son vin, maintenant qu'il n'avait plus table ouverte, durerait plus que lui ; qu'il pourrait même, au jour des gais souvenirs, appeler ^Yatteau et Audran pour écouter avec eux le glouglou chanteur des bouteilles.

Comme il remontait de sa cave avec une bouteille à chaque main, il rencontra le vieux Gillot dans l'escalier. « Watteau et Audran, passe encore, dit Tardif, mais Gillot! le tonneau des Danaides! »

Il n'avait point achevé ces mots que le vieux peintre,

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ami du vin, avait saisi imo bouteille et l'avait apimyée tendrement sur son cœur. — Mon pauvre vieux Gillot, voilà ce qui me reste.— Eh bien! dit Gillot, chacun sa bouteille

Car Gillot n'avait jamais rei^ardé dans l'avenir jusqu'au lendemain. — Ami Tardif, poursuivit-il, tu sais que je viens dîner avec toi? — Bien volontiers, ami Gillot, mais nous n'avons pas grand'chose à mettre sous la dent.

Ils entrèrent. Tardif mit sur la table un morceau ôe. pain. — Diable! dit Gillot en déployant sa serviette, tuas là une manière de vivre qui te débarrassera des parasites.

Cependant Tardif mordait bravement dans son pain en promenant ses yeux autour de lui sur ses chers tableaux. — Que m'importe! dit-il, désormais ce n'est pas avec ce pain et avec ce vin que je composerai mon régal ; je déjeunerai avec un Téniers et un Ruysdaél, je dînerai avec un YanDyck ou un Murillo, je souperai avec un Santerre ou un Watteau. Dans mes grands festins je me servirai mon Paul Yéronèse; dans mes jours de tristesse, quand je n'aurai pas d'appétit, je grignoterai tes petits chefsd'œuvre si gais, ami Gillot. — Bien dit et bien vu, s'écria Gillot en se versant à boire. Si tous ces chefs-d'œuvre étaient à moi, je les mangerais aussi, mais ii si belles dents, qu'au bout de quelques années il n'en resterait plus. Crois-moi, ami Tardif, ne te séquestre pas du monde avec ces personnages muets qui se moquent déjà de toi. La mère nature ne t'a pas donné une bouche pour te nourrir de chimères. Tu ressemblerais à ce chien de la fable qui mange son ombre et qui devient enragé. — .\mi Gillot, comme il te plaira. Si tu n'aimes pas ma manière de vivre, tu ne viendras plus l'asseoir à ma table. Pour moi, je trouve que mon esprit a plus faim que ma bouche!

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En effet, Tardif persista à vivre de pain et de vin en face de ses chefs-d'œuvre.

Il dunna sa montre et ses breloques à une hareugère qui ouvrait des huîtres en face de ses fenêtres à la porte d'un cabaret, moyennant qu'elle viendrait tous les matins lui apporter son pain, faire son lit et balayer son appartement. Cette femme avait quelque fraîcheur encore, certain ressouvenir de la beauté du diable, qu'on perd à vingtcinq ans et même plus tôt quand on vend des huîtres aux hùtes d'un cabaret. Elle chantait avec gaieté, elle riait toujours de ce beau rire des lèvres rouges et des dents blanches. Avec son bonnet de travers et sa jupe courte, son vif entrain, c'était un tableau de plus dans la galerie, et non pas le plus mauvais.

Tardif, tout vieux qu'il fût, s'habitua à ce tableau comme aux autres; et, comme il avait la volupté de la ligne et de la couleur, il lui arrivait même à son insu, pour ce tableau comme pour les autres, de porter la main avec enthousiasme sur les plus beaux fragments. Laharengère riait un peu plus haut, et tout était dit.

Les choses en étaient là lorsque Tardif, qui a de rares intervalles se montrait encore dans le monde, rencontra chez l'abbé le Ragois, le grammairien, familier de l'hôtel Boufllers au temps où Tardif était seciétaire du maréchal, le révérend père Dequet, jésuite alors célèbre et procureur du noviciat du faubourg Saint-Germain. En voyant ce saint homme rôder autour de lui, Tardif voulut s'en aller, éclairé vaguement par je ne sais quel pressentiment; mais le révérend père se fit alors présenter à Tardif par l'abbé le Ragois. — Monsieur, dit le père Dequet. j'ai su par mon ami que vous pos.sédez un des [dus curieux cabi-

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nets de tableaux qui soient au monde : ne me ferez-vous pas la grâce de m' ouvrir votre porte? Les tableaux sont la seule joie un peu profane que je permette à mon esprit.

Tardif, qui n'aimait pas les visiteurs et qui n'estimait que médiocrement les jésuites, n'osa pourtant pas fermer sa porte au père Dequet, Celui-ci vint deux jours après, accompagné de l'abbé le Ragois. Il loua tout, les madeleines comme les vierges, les bacchantes comme les madeleines, avec un enthousiasme expansif qui enivra le vieil amateur. — Je vous avoue, dit-il au père Dequet, que je ne suis pas précisément prévenu en faveur des jésuites. Votre morale n'est pas à beaucoup près celle de l'Évangile ; vous avez une manière d'interpréter les livres saints qui n'est pas la mienne. Mais à mes yeux vous n'êtes plus de la congrégation, vous êtes un amateur de tableaux, et comme tel vous trouverez toujours ma porte ouverte.

Le révérend père revint souvent s'extasier dans le cabinet de Tardif, qui peu à peu avait fini par lui accorder son amitié. Ses autres amis, les anciens, les vrais amis, ceux qui buvaient son vin et lui parlaient des belles années, se moquaient bien un peu de son engouement pour le père Dequet. Ils lui prédisaient qu'il finirait par entrer, lui et ses tableaux, dans la compagnie de Jésus. 11 riait luimême et paraissait sans inquiétude sur sa destinée.

D'un autre côté, le père Dequet ne perdait pas son temps. Il représentait à Tardif, avec une douceur évangélique, les dangers de la solitude quand on possède des œuvres de maître et des œuvres de prix. Il lui entr'ouvrait d'une main discrète mais entraînante la porte du noviciat du faubourg Saint-Germain. — Rien ne sera changé dans vos habitudes, vous vivrez en païen si vous voulez, comme

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vous laites maiiitenanl. Si vous loniboz malade, vous n'aurez pas un seul étranger à votre lit de douleur, car nous serons tous là, nous autres qui sommes les frères de celui qui souffre. Vous n'aurez pas à craindre le pillage autour de vous, car, vous le savez, on prend un tableau comme un livre ; nous pouvons vous préparer parmi nous une grande chambre à coucher où vos cent et un tableaux seront tous accrochés. — Cent et un! vous les avez donc comptés? dit malicieusement Tardif au père Dequet. — Comptés, non pas, répondit en balbutiant le jésuite. Si j'en sais si bien le nombre, c'est que vous me l'avez dit. — \\ comprit qu'il avait été trop loin ou que le moment n'était pas encore venu; il se hûta de battre en retraite pour ne pas perdre toute la bataille. — Mon amitié m'aveugle peut-être, reprit-il tristemento Ce que je veux, mon ami, c'est que vous viviez longtemps sans inquiétude sur vos chers tableaux. Croyez-moi, vous avez trop de confiance en vos voisins : par exemple, cette harengère qui vient à toute heure, qui entre et qui sort sans contrôle, qui sait ce qu elle vous réserve? Croiriez-vous, mon ami, que je l'ai rencontrée trois ou quatre fois chez le marchand de tableaux du pont Notre Dame?

Tardif bondit comme un daim blessé; le coup avait frappé juste. — Gersaint, s'écria-t-il, un coquin, qui a empêché Watleau de me vendre sa plus belle Fête galante, Cythcre assiégée. Si elle retourne jamais chez Gersaint, je lui ferme ma porte au nez. — Mais, mon ami, vous ne le saurez pas, vous n'avez plus assez de jambes pour suivre cette gaillarde-là ; elle se gardera bien de vous dire où elle va et d'où elle vient. — Vous avez raison , mon ami. — Mon Dieu ! c'est le père Ragois qui m'a ouvert les yeux sur ce

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(.'lia})ilre. — Mais, si je ne veux plus de ses serviees, qui est-ee qui va m'apporter mon pain, aller ;\ la cave et faire mon lit? — Uien n'est plus simple, je vous enverrai quelqu'un du noviciat. — En vérité, j'aime mieux me servir moi-même, car, je vous l'ai dit, à part quelques esprits supérieurs, comme vous et le Uagois, je n'aime pas l'odeur de la prètraille. J'ai pris mon parti d'être damné jdutùt que de mourir en bon chrétien. Toutefois, éclairé sur un vrai danger, je ne veux plus revoir cette femme, et je ne permettrai plus à qui que ce soit, hormis à deux ou trois amis fidèles, de pénétrer dans mon cher sanctuaire.

En effet, Tardif déclara à l'harengère qu'il n'avait plus besoin de personne, et, à partir de jour-là, il vécut dans une solitude rigoureuse, se figurant que tous ses voisins et que tous ceux qu'il voyait de sa fenêtre passer dans la rue n'étaient préoccupés que d'une seule idée, celle de pénétrer chez lui et d'emporter ses tableaux.

Il descendait lui-même le matin chercher son pain; il ne parlait à personne. S'il se hasardait jusqu'à la prochaine boutique de brocanteur en souvenir du beau temps où il achetait encore des tableaux, c'était en serrant d'une main agitée la clef de sa maison. 11 rencontrait souvent la harengère, il détournait la tête pour ne pas entendre ce qu'elle lui disait. « Ah! mon pauvre monsieur Tardif, j'ai opinion que vous devenez fou; les robes noires vous ont troublé la vue; les corbeaux ont passé sur votre chemin; ma chanson valait bien celles qu'ils vous chantent. — C'est vrai, se disait à lui-même ce pauvre Tardif, mais mes tableaux! » Toutefois il ne pouvait s'empêcher de regretter ces jours si près de lui encore où l' harengère ré-

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