‹ Philosophes et comédiennesChapitre 37 sur 68 · LES CENT ET UN TABLEAUX · texte numérisé non relu

LES CENT ET UN TABLEAUX

pandait un air de gaieté dans son appartement et dans son cœur.

Le P. Dequet lui demanda un soir s'il avait des héritiers. — Oui, j'ai des héritiers, un frère et une sœur; mon frère a quelque bien au soleil; ma sœur a beaucoup d'enfants, c'est tout ce qui lui reste. Je suis bien désolé d'avoir tout perdu dans le système, car j'aurais pu un peu plus tôt prouver à ses enfants combien j'aimais leur mère. Le père Dequet fit trois ou quatre fois le tour du cabinet, s'arrêtant devant chaque tableau avec un soupir. — N'estce pas une désolation, murmura-t-il, de prévoir qu'un si précieux cabinet sera un jour dispersé! — Jamais! s'écria Tardif. — Vieil enfant! poursuivit le jésuite, que voulezvous donc que fassent de vos tableaux vos neveux ou vos arrière-neveux? — Vous avez raison. Les Bourguignons aiment la couleur, mais c'est la couleur du vin. — Oui, mon pauvre Tardif, on vendra vos tableaux au plus offrant et dernier enchérisseur. Les uns iront chez votre ennemi Gersaint, les autres chez quelque juif qui les cachera, qui ne leur donnera pas la lumière dont ils vivent. Ceux-ci iront en Amérique, ceux-là partiront pour la Chine; ce beau Festin de Véronèse, qui sait s'il ne sera pas exposé aux injures des quais?

Tardif était devenu pâle comme la mort. — Vous m'assassinez, dit-il au jésuite en joignant les mains. El il iît lui-même le tour de son cabinet en jetant un regard désolé sur tous ses tableaux. — Vous ne savez pas, dit-il en se retournant tout à coup vers le père Dequet, la nuit, quand je ne dors pas, ce qui m'arrive souvent, il me vient un désir étrange que je n'ose avouer à personne, c'est de me faire b;\tir une galerie souterraine où je m'enterrerais

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moi-mOme avec mes tableaux. Mais c'est de la folie, je suis d'ailleurs détourné de ce dessein par l'idée que ces belles toiles ne verraient plus le soleil ; mais de ijrûce, mon ami, ne parlons plus de cela, vous m'avez donné la fièvre; je ne souperai pas aujourd'hui.

Le père Dequet s'en alla, laissant Tardif en proie aux plus sombres angoisses et qui se coucha à moitié mort. Le lendemain la fièvre ne l'avait pas quitté. Il ne voulut recevoir personne, pas même son ami Gillot, son bon génie.

Le surlendemain la fièvre était plus violente; la mort elle-même vint frapper à sa porte. Il n'ouvrit pas, mais elle resta sur le seuil. Quand se présenta le père Dequet, elle entra avec lui. Déjà Tardif n'avait plus sa tête. II manquait d'eau et demandait à boire. — Ah! mon pauvre ami, lui dit le père Dequet, je ne croyais pas vous trouver dans votre lit.

Il descendit lui-même chercher de l'eau. Quand Tardif eut bu, il lui exprima sa reconnaissance, mais d'une voix si altérée et en des expressions si singulières que le père Dequet se dit : Voilà la dernière station. Durant deux heures il resta assidûment au chevet du malade, cherchant à dominer cette raison affaiblie, qui jusque-là s'était hérissée sous ses caresses. Ce qu'il dit au malade, on n'en a rien su. Mais au bout de deux heures, ce qui est certain, c'est que le père Dequet avait entre les mains ces lignes éloquentes écrites par Tardif :

« Je donne au Noviciat des jésuites tous mes tableaux,

« en considération du père Dequet, mon ami, qui peut

« les enlever dès à présent.

« Paris, ce 20 mai 1728.

" Tardif. >•

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