DE TARDIF
une pièce au noviciat pour ces tableaux, dont la i)lupart n'étaient pas très-catholiques.
Tardif, tiré tout à coup d'un assoupissement, sort la tète du lit et appelle le pèreDequet. Pour la première fois de sa vie le silence l'effraye. Il se demande s'il est déjà dans le tombeau. Il se précipite vers son cabinet.
Voyant les murailles nues, il crie au voleur, il court à la fenêtre, il l'ouvre, il s'arrache les cheveux, il appelle la harengère, qui était comme de coutume t^aiement assise à la porte du cabaret, souriant à tous ceux qui mangeaient des huîtres et qui buvaient à sa santé.
Quand Tardif l'appela, elle se leva et vint sous la fenêtre.— Accourez donc, lui dit Tardif, vous ne vovez donc pas que je vais mourir; encore si ce n'était que cela; mais on m'a volé mes tableaux. La haren^fère monta chez Tardif; elle n'avait pas de rancune. D'ailleurs elle aimait Tardif parce qu'il lui contait des histoires et lui parlait de ses beaux yeux. Quand elle arriva dans sa chambre, elle le trouva évanoui sur le carreau. Elle le prit dans ses bras et le porta dans le lit. « On ne peut pourtant pas, se disait-elle à elle-même, le laisser mourir comme un chien. » Quand le malade rouvrit les veux, elle était là avec son éternel sourire. Elle avait appelé un médecin qui arriva bientôt. Ce médecin prévit que Tardif ne passerait pas la nuit. — Avez-vous une famille? lui demanda-t-il. — On m'a tout pris, répondit le moribond, les meilleurs sont partis; il en reste quelques-uns, mais qu'est-ce que cela! Tardif ne donna pas d'autres éclaircissements.
Gillol survint. A la vue de cette figure aimée, le pauvre Tardif sembla letrouver un rayon de son intelligence.
182 1-ES CENT ET UN TxVBLEAUX
— Ah! mon ami Gillot, pourquoi as-tu été si longtemps sans venir me voir? il y en a encore plus d'une à la cave qui nous attend, couchée dans le sable comme j'y serai bientôt moi-même; mais moi, je ne suis plus qu'une bouteille vide. Gillot prit les mains du malade et essaya de lui prouver qu'il se tirerait de ce mauvais pas. — Moi, je ne suis pas médecin, mon ami Tardif, mais, si tu m'en crois, tu enverras chercher quatre bouteilles de vin, une pour moi, une pour toi, une pour ton médecin et une pour la mort si elle se présente. — C'est bien dit, s'écria la harengère. Seulement, vous oubliez que je suis là. Tardif souriait de son bon sourire des jours faciles, mais tout à coup une pâleur subite traversa son visage. — Mes tableaux! mes tableaux! mes tableaux! Vous m'avez tous volé mes tableaux. Tardif se souleva et retomba épuisé.
11 ne dit plus un mot. Gillot et la harengère le veillèrent tout le soir et toute la nuit. S'ils burent de son vin, cela n'est pas douteux, mais ce fut tout ce qu'ils eurent de la succession.
Tardif rendit le dernier soupir au point du jour. Le soir, son agonie avait déjà commencé, quand le père Dequet se présenta pour enlever les derniers tableaux. La harengère se chargea de lui faire un accueil digne de la sacristie et digne des halles. Gillot, tout attristé qu'il fût par la lin prochaine de son ami Tardif, ne put s'empêcher de prendre plaisir à l'éloquence si pittoresque et si colorée de cette brave fille. Le père Dequet, qui y allait, voulut vertement repousser la harengère pour pénétrer jusqu'au lit du malade ou plutôt jusqu'au cabinet de tableaux. Il y eut un commencement de lutte assez épineuse pour le révérend père, car la harengère mettait en avant