‹ Philosophes et comédiennesChapitre 41 sur 68 · ELOGE DE LA FOLIE · texte numérisé non relu

ELOGE DE LA FOLIE

Madame de Bez, veuve de bonne heure, jolie et eoquetie, avait la passion du bel esprit. Elle voulait, sur la lin de la régence, continuer un peu la tradition de riiùtel Uambouillet. Marivaux surtout était l'oracle de son cercle; il fallait qu'il la suivît partout, même à la campagne. Elle l'emmenait souvent à sa terre de Bez en Bourgogne.

Bien que madame de Bez fut encore attrayante comme le sont certaines femmes à leurs soleils d'automne, Marivaux n'avait jamais vu en elle qu'un camarade. Madame de Bez, de son côté, pourvu qu'elle discutât trois ou quatre heures par jour sur quelques points indécis de la métaphysique du cœur, croyait avoir rempli son temps. On comprend bien que des gens si savants sur la })hilosophie de l'amour ne songeaient pas à s'aimer.

En 1721, pendant l'été, Marivaux était au château de

Bez ; la maîtresse du lieu avait réuni autour d'elle quelques Parisiens et quelques provinciaux; le château était très-animé; Marivaux et madame de Bez n'avaient pas perdu l'habitude de disputer sur des points de théologie profane. Un jour qu'il s'étaient arrêtés comme deux philosophes solitaires sous une charmille du parc, une jeune fille de Sens, mademoiselle Julie Duriez, confiée par sa mère à madame de Bez, curieuse comme on l'est à dixhuit ans, ne put s'empêcher, en les voyant sous la charmille, de passer aux alentours pour les écouter.

— Vous persistez à dire du mal de nous? disait madame de Bez.

— Oui, madame, répondit Marivaux. Quand quelqu'un me vante une femme et l'amour qu'il a pour elle, je crois voir un frénétique qui me fait l'éloge d'une vipère qui l'a mordu. La vipère n'ôte que la vie; les femmes nous ravissent notre liberté, notre raison, notre repos; elles nous ravissent à nous-mêmes et nous laissent vivre; ne voilàt-il pas des hommes en bel état! Les hommes amoureux sont des esclaves ivres. Et à qui appartiennent ces esclaves? A des femmes. Et qu'est-ce qu'une femme?

— Pour la définir, il faudrait la connaître.

— Notre siècle peut en commencer la définition ; mais je soutiens que l'on n'en saura le dernier mot qu'à la fin du monde.

— Allez, la science du cœur n'appartient qu'à la femme. Vous autres, vous avez la marotte d'être délicats, et vous faites des méthodes de tendresse. Une femme ne veut être ni tendre ni délicate, elle est tout cela sans le savoir. Begardez-la quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire : vos tendresses les plus babillardes approchent-elles de

l'amour qui passe i\ travers son silence? Sans l'aiguillon du plaisir, qu'est-ce que votre cœur? Un vrai paralytique. Au lieu que le cœur d'une femme se donne sa secousse à lui-même : il part sur un mot qu'on dit, sur un mot qu'on ne dit pas. La vocation d'une femme est de mettre en démence l'homme le plus raisonnable. En revanche une femme est toujours une enfant : on l'amuse avec des contes de fées. Il faut avouer, monsieur de Marivaux, que voilà bien des saisons que nous passons à ne pas nous entendre. II y aurait un moyen beaucoup plus simple de vous convaincre du mérite des femmes; ce serait de parler à votre cœur, qui ne pense pas un mot de tout ce que dit votre esprit. Je suis bien sûre que si mademoiselle Julie se trouvait à ma place, vous ne chercheriez pas à avoir raison contre les femmes. Tenez, pour vous punir, il faut que je vous force d'être heureux en vous mariant.

La jeune fdle, qui écoulait aux portes, s'enfuit toute rouge et toute confuse, sans trop savoir pourquoi.

Peu de jours après, dans une allée du parc, Marivaux rencontra cette jeune fille.

Avant d'aller plus loin, je reproduis ce portrait que le poëte nous a laissé d'elle. « Julie, sans être belle, est une brune fort aimable ; c'est un visage de goût, dont les traits ont je ne sais quelle heureuse irrégularité et qui n'en valent que mieux pour n'être pas beaux. J'ai toujours appelé ces physionomies-là d'agréables fantaisies de la nature, qui n'am^usent jamais les yeux qu'aux dépens du cœur. Oui, ce sont de ces physionomies à part qui ne ressemblent à rien; on aime à les voir sans s'aviser de les craindre; on les regarde avec un plaisir de bonne foi, qui

iS8 MADEMOISELLE DE MARIVAUX.

n'avertit pas de ce qu'il est. 11 y a des visages d'ostentation déclarés dangereux; quand on vient à les aimer, on n'en a point été la dupe, on avait présagé l'aventure ; mais les physionomies dont je parle ne font point de fracas : rien n'est d'abord plus familier; leur charme agit S3ns faste, il ne prélude pas avec un cœur, et l'on est tout surpris de se trouver un amour dont on n'avait pas eu la moindre nouvelle. »

Or, dans le parc, Marivaux aborda Julie par une de ces phrases entortillées que madame de Bez seule avait l'art de comprendre. Julie, qui n'avait pas la clef de ce langage artificiel, ne répondit pas; elle baissa ses beaux yeux et rougit. Marivaux, qui jusque-là ne l'avait pas remarquée, décida qu'elle était charmante. Il continua à lui parler; elle continua à ne pas lui répondre. Il finit par sentir que ce silence était éloquent. 11 ne trouva bientôt plus rien à dire lui-même, tant ses paroles lui semblaient au-dessous de sa pensée. Pour la première fois de sa vie son cœur était sérieusement troublé. Durant toute la semaine il vécut pour Julie sans oser lui rien dire.

Cet homme, qui avait passé les dix belles années de sa jeunesse à étudier la métaphysique du cœur, se sentit tout d'un coup le plus ignorant amoureux du monde. L'amour n'est point une science, c'est une révélation. L'apparition d'une figure qui charme fait jaillir plus de lumière dans le cœur que toutes les réflexions des philosophes et des poètes.

— Qu'avez-vous donc? dit un jour madame de Bez à Marivaux, vous êtes devenu triste et silencieux.

— Triste! dit Marivaux en se récriant; quoi! madame, je ne laisse rien voir de toute ma joie? Mon silence ne vous dit pas que je suis amoureux?

— Anioiireiixî je n'en crois rien; cependant l'Amour est le dieu des miracles.

— Amoureux à ce point, madame, que, si j'osais, je demanderais à l'instant même la main de mademoiselle Jidie.

— Allons, dit madame de Bez, il ne faut jamais désespérer; je vais demander pour vous mademoiselle Julie en

mariage.

Le même jour madame de Bez, sachant que Marivaux et mademoiselle Julie se trouvaient seuls dans le salon, voulut, par amour pour la philosophie, connaître le langage de Marivaux amoureux. Elle fut bien surprise d'entendre Marivaux parler avec une simplicité digne des premiers âges du monde. « Vous êtes belle, et je vous aime, « voilà tout ce qu'il trouvait.

En rapportant cette histoire, il disait : « J'étais devenu trop bête pour en trouver davantage. » Il a sans doute voulu dire, dans sa fureur d'entortiller sa pensée : « J'étais devenu trop spirituel. »

Mademoiselle Julie avait aimé Marivaux dès la première vue, mais elle ne s'était avoué son amour que cette aprèsmidi, où, sous la charmille du parc, elle avait surpris la conversation étrange rapportée plus haut. C'était la fille d'un procureur de Sens, mort depuis peu presque sans fortune. Sa mère avait connu beaucoup madame de Bez; elle lui avait confié Julie pour la saison.

Madame de Bez n'eut pas de peine à décider la mère et la fille pour le mariage que proposait Marivaux. La cérémonie eut lieu au château. Une fois marié, Marivaux retourna à Paris, craignant de perdre son bonheur dans la brillante et folle compagnie du château de Bez. En cela il montra de la sagesse, car il faut de la liberté au bonheur.

190 MADEMOISELLE DE MAHIVAUX.

11 se lit un intérieur très-calme, très-silencieux, traversé

par l'étude laborieuse et l'amour inquiet.

Mais Marivaux n'a jamais trouvé le secret d'être heureux, dans sa déplorable habitude d'étudier à la loupe les atomes de la passion. Sa femme avait tout le charme du cœur, de la simplicité et de la grâce. Elle l'aimait avec une tendresse touchante; elle était la vie, le sourire, la joie de la maison ; il n'était pas riche, mais elle était contente de peu. Elle lui donna bientôt une iille qui devait égayer encore ce doux intérieur. Il avait le bonheur sous la main; mais l'aveugle philosophe ne s'en aperçut qu'à la mort de sa femme, dix-huit mois après son mariage. Pendant ces dix-huit mois il avait perdu son temps à chercher la philosophie du bonheur.

A dix-huit ans de là, au château de Bez, une jeune lille d'une beauté aérienne se promenait toute pensive dans le parc. C'était mademoiselle de Marivaux.

Elle allait et venait dans une allée de tilleuls centenaires. Au bout de cette allée elle s'arrêtait un instant et levait les yeux vers une montagne où l'on entendait par intervalle le son du cor et l'aboiement des chiens. 11 y avait grande chasse dans les bois du château. Mademoiselle de Marivaux était comme les femmes rêvées par son père, plus belle par l'expression que par la ligne, par la couleur que par le contour. Ses yeux bleus et ses cheveux

31A1)KM0ISELIJ: de MAIUVAUX. 191

noirs étaient d'un oftVt doux et charmant. Le marquis d'Argens parle d'un portrait d'elle, peint par Largillière, dont il admirait beaucoup le vif éclat et la fraîcheur délicate. C'était un roseau qui devait plier au premier vent contraire.

Pendant que mademoiselle de Marivaux se promenait ainsi, son père, assis sur le perron prés de madame de Bez, poursuivait ses disputes philosophiques. Comme il n'était plus en âge de dire du mal des femmes, il disait du mal de la vie.

— Cependant, murmura tout à coup madame de Bez, si nous revenions à vingt ans? si nous ressaisissions tous nos plaisirs envolés? Ah! la jeunesse! la jeunesse! Tout est là; car c'est Dieu qui vous la donne. Voyez mon fds, comme il est heureux là-bas dans les bois, libre, fort, prêt à tout. Allez demander à votre fille, qui rêve je ne sais où, si à son âge la vie n'est pas douce à supporter? Si mademoiselle de Marivaux avait pu répondre, elle aurait dit : « Ah! oui, la vie est douce, je le sens à mon cœur qui bat quand le cor résonne dans la montagne ; oui, la vie est belle : je la vois qui me sourit dans les arbres et dans les fleurs, je l'entends qui me parle dans la voix des oiseaux chanteurs, dans la source qui jaillit si pure et si fraîche. )) Peut-être, imitant le style de son père, mademoiselle de Marivaux aurait ajouté : « Oui, la vie est belle, je la vois qui me sourit le matin dans le miroir, à l'heure où je peigne mes longs cheveux. ))

Madame de Bez avait un lils qui devait recueillir une immense fortune à la mort de sa grand'mère. Madame de Bez, tout en passant sa vie à médire des vanités humaines, avait tous les préjugés de la vanilé et de la grandeur.

192 ftlADEMOISELLE DE MARIVAUX.

Quand elle causait avec Marivaux ou quelque autre philosophe manqué, elle soutenait que la joie du cœur était toute la fortune qu'il fallût chercher ici-bas; mais quand elle devisait avec elle-même, c'était un tout autre point de vue. Aussi voyez comment madame de Bez et Marivaux, qui passaient pour des sages, firent le bonheur de leurs enfants après avoir oublié de faire le leur.

Le soir, au retour de la chasse, M. Guillaume de Bez, jeune homme de vingt ans, qui n'avait pas encore gâté par les belles manières ses franches allures un peu rustiques, rentra au château par le parc. Mademoiselle de Marivaux se trouva sur son chemin, sans doute par hasard. Le hasard est de si bonne volonté pour les jeunes garçons et pour les jeunes filles!

— Ah! c'est vous, dit mademoiselle de Marivaux en pâlissant, dans quel équipage vous voilà!

— Vous savez : des roches à pic, des épines, des mares; tout à l'heure encore, pour rentrer par ce côté du parc, il m'a fallu presque nager; mais. Dieu merci, la chasse a été bonne.

Disant ces mots, Guillaume de Bez présenta un bouquet de fraises à mademoiselle de Marivaux.

— Je me suis rappelé, poursuivit-il, en entrant dans les bois, que l'an dernier nous avions passé toute une matinée à cueillir des fraises avec une joie toute pastorale. Nous étions heureux de rien, comme des enfants.

A cet instant, un des amis de Guillaume de Bez l'appela à quelque distance ; mademoiselle de Marivaux lui fit un signe d'adieu et s'éloigna. Elle rentra au château, monta à sa chambre et se mit à pleurer.

— Il ne m'aime pas, dit-elle toute pensive; il fallait

qu'il retournât dans les bois et qu'il revît des fraises pour se rappeler cette fraîche matinée qui a été toute ma vie depuis un an... Ma vie n'a-t-elle pas commencé là?...

Elle prit le bouquet de fraises et le respira avec une tristesse pleine de cliarme.

— Cependant, reprit-elle en essuyant ses larmes, il ne pouvait pas me cueillir un bouquet qui me fût plus doux que celui-là.

La cloche ayant sonné le souper, elle déposa le bouquet dans un verre, et descendit au salon. Le souper fut un peu morne; la chasse avait fatigué les jeunes gens ; Marivaux et madame de Bez ne savaient plus en quoi se contredire; mademoiselle de Marivaux pensait qu'elle n'était pas aimée.

Après souper, comme madame de Bez et Guillaume se trouvaient seuls, le jeune homme lui demanda si mademoiselle de Marivaux devait rester longtemps encore au château.

— Son père est attendu à l'Académie pour une réception.

— Et il veut emmener sa fille?

— Sans doute; d'ailleurs la saison s'avance.

— Elle ne partira pas, car, puisqu'il faut vous le dire, je l'aime et veux l'épouser.

— Vous êtes fou...

— Nullement. Est-ce donc une folie d'aimer une belle fille?

Madame de Bez vit bien qu'il n'y avait pas à raisonner. Elle alla droit à la chambre de mademoiselle de Marivaux.

— Ma chère enfant, Guillaume vous aime, c'est une folie;

194 iMADEM01SI:LLK de MARIVAUX,

vous allez retourner à Paris; mais, avant votre départ, faites bien voir à Guillaume que vous ne l'aimeriez pas, même si vous ne deviez pas entrer au couvent.

— Au couvent! s'écria mademoiselle de Marivaux, qui fut tout à la fois bouleversée par la joie d'apprendre qu'elle était aimée, et par la douleur d'entendre parler de cette tombe plus noire que l'autre, où l'on voulait ensevelir sa jeunesse.

— Votre père ne vous a donc pas encore avertie qu'il voulait vous abriter, dans ce refuge béni, contre tous les dangers de ce monde? Le duc d'Orléans doit payer votre dot.

— Ma dot! murmura la jeune fille d'une voix éteinte. Oui, madame, mon père m'a parlé du couvent; mais... mais je l'avais oublié...

Mademoiselle de Marivaux ne dormit pas de toute la nuit; le lendemain, au soleil levant, comme elle ouvrait sa fenêtre, elle vit Guillaume qui partait à cheval.

— Où va-t-il? se demanda-t-elle en portant la main sur son cœur.

A l'angle d'un chemin il tourna la tête et aperçut la jeune fille. Il lui fit un gracieux signe de main.

— Ilélas! dit-elle, c'est peut-être un signe d'adieu. Elle le suivit du regard ; quand il disparut dans les arbres, elle tomba agenouillée et pria Dieu avec ferveur.

— Et pourtant il m'aime! dit-elle après avoir prié.

p]lle ne revit plus Guillaume. Madame de Bez, craignant quelque coup de tète, avait envoyé son fils chez un ami du voisinage. Il devait revenir le lendemain : mais le lendemain, madame de Bez alla le rejoindre et lui apprit que M. de Marivaux et mademoiselle de Marivaux étaient depuis la veille sur la route de Paris. Guillaume voulut monter à cheval et suivre les traces de la jeune fille; il jura qu'il la retrouverait ou se laisserait mourir de chagrin. Madame de Bez, qui connaissait les hommes de près, laissa dire son fils. Elle lui promit d'ailleurs de plaider sa cause devant mademoiselle de Marivaux à leur retour à Paris. Guillaume attendit avec un peu de patience, grâce aux plaisirs de la saison : il adorait mademoiselle de Marivaux, mais la chasse est si bonne aux cœurs inquiets.

Quand il revint à Paris, six semaines après, mademoiselle de Marivaux était au couvent du Thrcsor. Il voulut lavoir; il tenta de l'enlever. Il n'eut même pas la consolation de savoir si ses lettres toutes passionnées arrivaient jusqu'à elle.

Marivaux, qui avait la prétention de lire dans tous les cœurs, ne s'aperçut pas de l'amour de sa fille. « C'est étonnant, écrivait-il après sa première visite au couvent, comme la solitude et la prière palissent une femme. La pauvre petite était si fraîche avant d'entrer au Thrésor! 0 mon Dieu! par quelles joies d'en haut payez-vous ces sacrifices humains? Ce n'est pas seulement son cœur et sa

liberté qu'on dépose à vos pieds. Les vierges vous immolent leur beauté et l'éclat si doux de leur jeunesse. »

A une seconde visite, voyant sa fille plus pâle et plus défaite, 3Iarivaux lui demanda si le sacrifice était au-dessus de ses forces.

— Non, répondit-elle en joignant les mains.

Mais pensait-elle à Dieu ou à Guillaume de Bez? Elle ne succomba pas du premier coup; Marivaux la vit revenir à elle ; sa résignation eut même un certain caractère de joie mélancolique.

— Je vais prendre le voile, lui dit-elle un jour; je me sens digne de cette action, j'aurai la force de m'éloigner sans regret du rivage de la vie, comme disent nos cantiques.

Elle cherchait sans doute à s'aveugler elle-même. Le jour solennel arriva. Le matin, comme son père la voyait pleurer, elle lui dit que c'étaient des larmes de joie. Madame de Bez survint, c'était l'heure de l'habillement; on apporta le voile : madame de Bez voulut l'attacher ellemême sur cette tête charmante qu'elle aurait dû couronner de roses moins pâles. La cloche sonna. Mademoiselle de Marivaux se jeta dans les bras de son père. — Je vais mourir, dit-elle avec calme; adieu, ma mère m'attend. Marivaux, qui ne comprenait jamais le langage naturel, crut qu'elle parlait au figuré.

La supérieure vint au-devant de la jeune vierge, qui était plus blanche que la mort. Arrivée à l'autel, il la fallut soutenir. Elle subit les félicitations du prêtre venu pour la bénir. A toutes les demandes elle répondait oui d'une voix sépulcrale.

Quand on saisit sa fille pour la placer sous le drap mor-

MADEMOISELLE DE MARIVAUX. i07

tuaire, Marivaux n'eut pas la force de rester plus longtemps dans la chapelle. Il sortit en essuyant ses larmes. Par un hasard singulier, il rencontra une comédienne à la porte du Thrésor, mademoiselle Sylvia, de la Comédie-Italienne.

— Vous pleurez, Marivaux.

— Oui, cependant je viens d'accomplir une bonne œuvre, j'ai sauvé ma fille des périls de ce monde; à l'heure qu'il est elle est vouée à Dieu.

— Quelle idée!

— Vous savez que je n'avais pas de dot à lui donner.

— N'était-elle pasjolie? Ah! Marivaux, la liberté n'estce donc rien? Ah! philosophe que vous êtes!

— J'y ai réfléchi depuis sa naissance ; j'ai tout étudié, tout comparé ; les joies d'ici-bas sont noyées dans les larmes.

— Et vous ne comptez donc pas le plaisir de pleurer? Allez, vous n'êtes pas un homme, vous n'êtes qu'un philosophe .

Peu de jours après, Marivaux retourna pour la dernière fois au château de Bez. A la vue des branches soulevées par l'air vif, des oiseaux voyageurs, des sources jaillissantes, des vertes prairies, des moissons dorées, des pampres rougis, ne songea-t-il pas avec un serrement de cœur à la cellule étroite et sombre où priait, — où pleurait

sa fdle?

Guillaume de Bez, cédant aux prières de sa mère, se résigna à épouser à contre-cœur mademoiselle de Iliancourt, qui ne l'aima jamais.

Mademoiselle de Marivaux ne survécut guère à son cœur. Elle mourut à vingt ans. Son père la pleura ; mais il se consola bientôt en pensant que sa fille était morte dans la paix du cœur et dans l'amour de Dieu.

Le portraitiste qui m'a le plus vivement détaché des rumeurs d'aujourd'hui par le sourire tout radieux du passé , c'est la Tour; — la Tour, qui a peint toutes les belles femmes et tous les philosophes sévères du dix-huitième siècle; — la Tour qui fut un sage et un fou, — un vrai républicain de la vraie république.

Il naquit dans les premières années du dix-huitième siècle, et mourut aux premiers orages de la Révolution (1704-1788); que de règnes divers il a vu passer! Louis XIV, la régence, madame de Parabère, Louis \V, madame de Pompadour, madame Dubarry, Louis XVI, Marie-Antoinette, — sans compter le règne de Voltaire, qui est le vrai souverain du dix-huitième siècle , — si toutefois le dix-huitième siècle linit à la Révolution.

La Tour est né îi Saint-Quentin, la capitale du Verman-

dois, cité laborieuse et intellii;ente qui a donné à la France Ranius. La rue où est mort la Tour porte aujourd'hui son nom. Son père était musicien du chapitre de la collégiale. C'était un de ces naïfs artistes qui sont heureux de vivre oubliés dans l'étude et le loisir, un vrai musicien allemand comme ceux que maître Hoffmann a crayonnés sur les murs de sa tabagie, — non pas tout à fait Krespel, — moins de sentiment, moins d'imprévu, mais plus de gaieté et plus d'insouciance.

Sa marraine l'avait recommandé au patron de la ville, au grand saint Quentin, en lui donnant ce nom poétique. Heureusement qu'aux siècles passés on se contentait d'illuswcr son nom sans s'inquiéter de son prénom. La Tour laissa son prénom à Saint-Quentin. H étudia sérieusement le latin et le grec jusqu'à dix-huit ans. Un pastel de Rosalba lui arracha le cri révélateur de Corrége. H n'eut jamais d'autre maître que cette vision magique. H voulait aller à Venise demander à San-Marco la main de Rosalba, mais il n'avait pas d'argent. Un matin pourtant il dit adieu à son père et au violon de son père , — ce doux violon qui avait poétisé sans le savoir les premières folies de son cœur. — Où vas-tu? — Je ne sais; mais je pars. — Quelle folie! — Est-ce que l'oiseau, quand il sent palpiter ses ailes, n'a pas raison de s'élancer dans l'espace? Christophe Colomb aussi était un fou, quand il partait pour découvrir un nouveau monde. — Comme il te plaira; pour moi, l'univers, c'est le seuil de ma maison; mais j'ai trop de philosophie pour te condamner à la prison , fùt-elle dans la maison natale, la maison où est morte ta mère et où chante ta jeune sœur. Adieu. Quand tu auras découvert un nouveau monde, le monde bruyant de l'esprit,

où Ton n'a pas le temps de vivre avec son cœur, tu reviendras peut-être demander un peu de silence au coin de mon feu. iMoi, dans ma simplicité, je compare le monde à l'Opéra : tout ce bruit, toutes ces lumières, tout cet éclat, tous ces grands airs, ne valent pas un petit air du vieux Lully, joué le soir à ma fenêtre sur mon pauvre violon , devant cette giroflée sauvage, quand le soleil n'a plus qu'un rayon. — C'est vrai, dit la Tour, qui avait eu comme une vision de l'avenir, j'irai à Paris, j'y deviendrai riche, tout le monde reconnaîtra mon talent, je serai premier peintre du roi; mais, peut-être qu'au milieu de mon triomphe inespéré, ma seule joie sera d'écouter par le souvenir ce doux violon qui a le secret de mon cœur. — Adieu!

La Tour essuya une larme et partit. Il existait encore au dix-huitième siècle, en assez grand nombre, des écoles de peinture dans les provinces. On allait à Rome, on passait à Paris; mais on revenait avec l'amour du pavs féconder l'humble école d'où on était parti. Pieims , grâce au sacre des rois, cultivait le luxe : la fleur du luxe, c'est l'art. Il y avait à Reims toute une compagnie de peintres; les uns payés par les églises et les couvents , les autres par les familles qui voulaient leur portraiture. De Saint- Quentin à Reims, il n'y a pas loin. La Tour, n'osant d'abord s'aventurer à Paris, avec un talent au moins douteux, puisqu'il n'avait pas eu de maîtres, alla d'abord à Reims pour essayer ses forces : là , après quelques portraits , comme il allait partir pour Paris, il lui vint cette bonne idée, qu'en peinture il vaut toujours mieux étudier les morts que les vivants. Il avait vu un tableau de Rubens, et il partit pour les Flandres.

Arrivé à Cambrai, la maîtresse d'hôtel, qui était jolie et digne d'être écoutée, lui conseilla de s'arrêter dans cette ville, où la diplomatie européenne était alors réunie. Quoique profondément artiste , la Tour n'était pas un Paysan du Danube, ni un bohème hyperbolique vivant du hasard. C'était un peintre bien élevé comme il y en a quelques-uns. — Je ne les défends pas. — Il aimait les beaux habits, le beau monde, les belles manières et les belles conversatioîis. Huit jours après son arrivée à Cambrai, on parlait de son talent ; huit jours encore, on parlait de son esprit. 11 fut bientôt recherché comme l'eût été Largillière lui-même arrivant de Paris. La Tour jugea à propos de ne pas dire qu'il venait de Saint-Quentin. L'ambassadeur d'Angleterre, ravi de ses pastels et charmé de ses reparties, lui offrit à brûle-pourpoint de l'emmener à Londres en son hôtel, où sa famille serait la sienne. Il devait partir bientôt. La Tour ne savait que répondre à cette amitié enthousiaste , quand une petite aventure galante lui vint donner une résolution subite.

On peut affirmer que la Tour a été amoureux pendant la moitié de sa vie; il a vécu quatre-vingt-quatre ans; le plus souvent, comme il n'était pas marié, c'était, selon Greuze, un braconnier vivant sur le mariage. A Cambrai, il rencontra dans un cercle diplomatique une jeune dame beaucoup plus Espagnole que Française ou Flamande, quelque fille posthume d'un Don Juan, coureur d'aventures. Elle était fort jolie et fort coquette, elle aimait le monde; mais, comme beaucoup de femmes du Nord et du Midi, elle n'avait de passion sérieuse que pour elle-même. Elle avait épousé un gentillàtre de la province qui raffolait d'elle, et lui faisait croire çà et là qu'elle l'aimait. La

Tour ne doutait pas de cette conquête. Elle l' écouta d'abord avec un charmant sourire, mais elle lui répoîulit bientôt par un éclat de rire. Quoique la gaieté en amour soit de mauvais augure , la Tour ne rebroussa pas chemin. Par coquetterie, elle lui permit de la peindre. Elle se trouva si jolie dans le pastel de la Tour qu'elle lui fut un peu moins cruelle. Lui, qui achevait un portrait en trois séances, il fut trois semaines pour retoucher les mains. Le mari n'était pas toujours là. Tout gentillàtre qu'il fût, il trempait un peu dans l'industrie, citant pour s'excuser la noblesse de Venise. H conservait la vertu de sa femme à force d'argent et d'amour, comme d'autres à force d'amour et d'esprit. La Tour s'enhardit au point de vouloir enlever la dame.

— Non, lui dit-elle en baissant les yeux, c'est moi qui vous enlèverai. Soyez à minuit sous mes fenêtres. — Comment, une échelle de soie? — Silence; vous verrez.

La Tour était un homme de trop bonne compagnie pour demander où serait le mari. Il se contenta de dire qu'il se trouverait à minuit sous les fenêtres de la dame, avec son épée.

A peine de retour à l'hôtellerie, la fille de chambre de la dame, — une belle Flamande, joufflue comme la Diane de Jordaens, — vint l'avertir que tout était arrangé pour l'aventure.

— Vous passerez par la fenêtre. — Mais la chambre à coucher de votre maîtresse est au deuxième étage; comment voulez-vous que je passe par la fenêtre? — Rien n'est plus simple, vous verrez. Je viens ici pour vous recommander un silence de statue.

L'air mystérieux de cette lîile émut un peu la Tour. 11 pensa que la nuit serait rude.

— Après tout, dit-il en donnant un éou d'or à cette fille, je me consolerai gaiement, si je me trompe de porte en chemin, pourvu que je rencontre cette belle Flamande, toute fraîche et toute rubiconde, une goutte de vin sur une boule de neige.

Cependant minuit sonne ; tous les carillons de Cambrai chantent sa victoire et redisent les battements de son cœur. La fille de chambre ouvre une petite fenêtre et lui fait signe de monter dans un panier à jour disposé contre la maison et accroché à une corde. Ce panier était destiné depuis longtemps à faire le voyage du rez-de-chaussée au grenier, comme cela se pratique en maint endroit. La Tour pensa que sa dignité était compromise ; mais, quand on est amoureux et qu'on porte une épée, on ne s'arrête pas à de pareilles considérations. Il monta bravement dans ce char aérien et se recommanda aux blanches colombes de Vénus. Le bruit criard de la poulie ne parvint pas à le rappeler à la vérité prosaïque de son voyage. Il monte, il monte , il monte. Voilà qu'il touche au versant du mont Ilymette. A travers les rideaux de damas, il voit se dessiner une ombre adorée. C'est elle. Elle vient à lui, elle soulève les rideaux, elle ouvre la fenêtre, — enfin! — Il va lui saisir la main. La lune vient éclairer cette page de roman que. plus tard, Fragonard a écrite pour la galerie de la Guimard.Ah! que la dame est belle dans son galant déshabillé, avec ses cheveux qui tombent en cascades sur le marbre bruni de son épaule! Déjà la Tour atteint à la balustrade du petit balcon : encore un mouvement ascensionnel de la robuste Flamande, le voilà au paradis idéal

des coureurs d'aventures; mais le mouvement est en sens contraire. 11 redescend malgré lui, et le voilà maintenant à six pieds du paradis. C'est bien la vie et ses ascensions! Dès qu'on arrive au ciel, on en redescend avant d'avoir bu l'arôme dont s'enivrent les anges.

— Eh bien! monsieur la Tour, dit la dame d'un air surpris, vous ne venez pas? — Sacrebleu, Jeanneton, vous ne savez pas ce que vous faites, cria la Tour à la Flamande. — Chut! dit la dame, vous allez réveiller mon mari. — Eh bien! madame, avertissez vous-même cette lille, ou bien descendez avec moi. Vovez, me voilà comme Tantale.

A cet instant, une autre fenêtre s'ouvrit. Le gentillàtre se pencha et demanda : — Qui vive? la Tour tira son épée.

— Qui vive? dit encore le mari. — Je désire garder l'anonyme, répondit La Tour sans trop savoir quelle ligure faire. — Qui que vous soyez, reprit le mari, je vous souhaite une bonne nuit dans ce lit d'un nouveau genre.

Au même instant, les fenêtres de la dame et la fenêtre du monsieur se fermèrent comme si elles eussent obéi à la même pensée.

La Tour avait trop d'esprit pour ne pas reconnaître là une comédie jouée avec lui et contre lui. Encore si l'on eût baissé le rideau ! Il était sur un théâtre plein d'écueils. Il ne pouvait ni aller ni venir, ni descendre ni monter.

— Voilà, dit-il, que je prends une leçon de libre arbitre. Tout bien médité, l'homme est le jouet de la destinée. Je n'ai pas plus de liberté d'action dans la vie qu'en cette occurrence. Cette Flamande, qui tient la corde, est une des mille images de la fatalité. Cette

corde, c'est le fil de ma vie.

20a LA Toun.

Après une demi-heure de pliilosopliie , la Tour se mit en colère. Il était né raisonneur; à tout événement, il commençait par discuter avec lui-même.

— Quoi, s'écria-t-il tout à coup, j'ai une épée, et je ne puis me venger!

Il mesura du regard toutes les distances. Il ne pouvait s'approcher de la muraille, il était à quinze pieds du sol, il ne lui restait que sa patience. Cependant il avertit le mari qu'il allait saccager sa maison , s'il ne donnait des ordres pour sa délivrance. Le mari rouvrit sa fenêtre et l'avertit charitablement que , s'il faisait du bruit, tout le voisinage serait sur pied, et qu'il serait hué comme un amoureux transi. La Tour continua à faire de la philosophie; c'était par une belle nuit de juillet, dont le silence n'était troublé que par les joyeux carillons, quelques girouettes rouillées , une rafale çà et là , et les élégies des chats dans les gouttières. La Tour, le croira-t-on , finit par s'endormir.

Quand il s'éveilla, le jour était venu, quelques paysans chassaient leurs ânes vers la place du marché, car c'était le jour du marché.

— Bastien, ne vois-tu pas celui-là qui tient là-haut son épée dans le panier à salade? — Est-ce que le carnaval se fait maintenant à la mi-juillet? — C'est Don Quichotte qui combat contre les moulins à vent.

En s' éveillant, La Tour envisagea avec effroi sa position délicate. Les rires des paysans éveillèrent les voisins; ce fut un hourra dans toute la rue. Toute la canaille était sous les fenêtres, quand la Flamande renvoya l'amoureux sur le pavé.

LA TOUn. 207

— D'où venez-vous? — Du ciel. — C'est cela, le ciel du lit! (lit un malin.

Ce mot sauva la Tour; les huées furent pour le mari. Le pauvre homme avait préparé avec heaucoup de sollicitude la mise en scène de cette comédie; il eut heau vouloir passer du côté des rieurs , il fut hientùt obligé de quitter la ville. Le sentiment public a toujours raison.

Cependant, le jour même de l'aventure, la Tour était parti pour Londres, avec des recommandations de l'ambassadeur d'Angleterre. La renommée et la fortune l'attendaient dans cette capitale, où Reynolds « le seul peintre anglais » n'était encore qu'un enfant. Presque à son arrivée, il reçut ce billet :

(( Depuis que je ne vous vois plus je vous aime. Depuis que vous êtes parti je vous cherche. »

C'était la femme du gentillàtre. 0 singularité du cœur! Elle s'était d'abord amusée des malices de son mari contre la Tour. Mais cette nuit même où la Tour subissait le crime de l'avoir aimée, elle se promettait de venger la Tour. La nuit était si belle! « Si pourtant, s'était-elle dit, s'il avait franchi la balustrade, et que je fusse tombée évanouie dans ses bras! »

Revenue à la fenêtre, elle l'avait entrouverte; elle s'était penchée au balcon comme pour consoler la Tour, — peut-être, qui sait, pour saisir la corde et approcher de la muraille le navire aérien ; mais... la Tour dormait. A Londres, la Tour chercha, car le billet n'indiquait pas d'autre rendez-vous que celui du hasard. Un malin, il fut mandé par lady R***, pour faire son portrait. Lady R***, c'était la dame amoureuse. On ne dit pas s'il fit son portrait. Ce qui est hors de doute, c'est qu'il passa trois

•208 LA TOUIL

ans à lui chauler qu'elle était belle, sur toute la gamme amoureuse. Cette jolie femme, tout Espagnole de figure et (le cœur, apprit à peindre au pastel, et donna à son maître en l'art daimer plus d'une leçon fertile. L'amour est à l'étude de l'art ce que la philosophie est à l'étude des langues : c'est le fronton du monument, c'est le commencement de l'œuvre, c'est le dernier mot.

Cependant il disait qu'il y avait moins loin de Londres à Paris que de Saint Quentin à Paris. 11 s'embarqua pour la France avec quelques poignées d'or, ne doutant pas de son étoile. Â son arrivée à Paris, il se donna pour un peintre anglais qui voyageait par distraction. 11 se présenta à l'atelier de Largillière un jour où Voltaire se faisait peindre. La Tour, qui avait étudié à Londres toutes les thèses philosophiques alors à la surface, commença par émerveiller Voltaire par la puissance de son raisonnement. — Etmoi aussi je suis peintre, dit-il àLargillière, mais je ne suis qu'un peintre anglais, un vrai barbouilleur de hasard. Voyez plutôt. A son tour il se mit à peindre Voltaire. Après deux heures de travail etde conversation, Largillière s'écria : — Ah! milord, j'irai apprendre à peindre à Londres! — Et moi, dit Voltaire, j'irai apprendre à y penser.

Il y a cent ans, l'anglomanie était la maladie à la mode. On vivait en France, on se promenait en Italie, on aimait en Espagne, on pensait en Angleterre, Oui disait Anglais,

LA TOUR. 2f>9

disait pliilosoplie. Aussi nos derniers marquis fiisaicnt tous le voyag(7 d'Angleterre pour y a})prendre à penser, — à panser les chevaux! disait Louis XV, qui était un homme d'esprit — parmi les rois.

LaTourfit, avec beaucoup de prestige, son entrée dans le monde; il se disait Anglais; il faisait sonner haut son or et sa philosophie; il avait du talent et de la figure. Voltaire eut à peine le temps de le recommander, tant la renommée était soudaine avec ce nouveau venu.

Mignard avait le premier, en France, peint les femmes, non comme elles étaient, mais comme elles voulaient être; c'était le triomphe du mensonge de l'art. La Tour arriva bientôt à un plus beau triomphe; il peignit les femmes comme elles étaient et comme elles voulaient être. Le pastel lui donnait tous les lis, toutes les roses, tous les sourires. C'était la vérité pourtant, mais la vérité vue par le poëte ou par l'amant; la vérité vue par le peintre, sous le rayon de la poésie ou de l'amour. Quel éclat ! quelle transparence ! quelle lumière ! Quand on entrait dans l'atelier de la Tour, on se demandait d'abord, à la vue de ces admirables figures, qui semblent détachées d'une galerie idéale, si c'était l'atelier d'un peintre ou d'une fée ; mais presque aussitôt on reconnaissait un accent humain à toutes ces têtes charmantes. C'était la féerie de l'art et non la féerie des Orientaux. Mignard n'est qu'un faux bon peintre, avec ses pinceaux; la Tour, avec ses crayons, est un peintre sérieux qui arrive à l'effet, à la couleur, au caractère.

On ne peut mettre en doute la variabilité de la figure humaine, c'est un clavier qui chante à tous les sentiments et à toutes les idées. Vous avez vu plus d'un éclair d'es-

prit sur la ligure d'un sot; j'ai vu s'épanouir plus d'une sottise sur la figure d'un homme d'esprit. La figure est la fenêtre où viennent respirer toutes les passions de l'âme et du corps. Donnez-moi, disait d'Aguesseau, deux lignes d'un homme, et je le ferai pendre. Pour moi, je dirai : Montrez-moi une figure pendant deux heures, et j'écrirai l'histoire de ses passions.

Le grand portraitiste est celui qui fait résonner le clavier, qui saisit l'instant où la figure s'illumine d'un beau sentiment comme la fenêtre s'illumine d'un rayon de soleil. 11 n'y a pas de figure qui n'ait son moment de beauté. La laideur elle-même a, pour ainsi parler, des ressouvenirs d'un monde où tout est beauté. — Quand on songe, disait madame du Deffant à la Tour, devant son cercle de beaux esprits et de « femmes sensibles, » quand on pense que vous êtes parvenu à faire quelque chose d'assez beau de madame duChàtelet, il faut bien admettre la magie de la peinture devant cette métamorphose, car c'est pourtant le portrait de madame du Châtelet. — Oui, dit la Latour, et je vous avoue, madame, que j'aime mieux mon portrait de la marquise que celui que vous lui avez peint de votre style. — Ils sont ressemblants tous les deux. — Rappelez-moi le vôtre. — Représentez-vous une femme grande et sèche, une maîtresse d'école sans hanches, la poitrine étroite et sur la poitrine une petite mappemonde perdue dans l'espace, de gros bras trop courts pour ses passions, des pieds de grue, une tête d'oiseau de nuit, le nez pointu, deux petits yeux vert de mer et vert de terre, le teint noir et rouge, la bouche plate et les dents clair-semées. Voilà donc la figure de la belle Emilie, sans parler de l' encadrement ; pompons, pierre-

ries, poudre, verreries. Vous savez qu'elle veut être belle en dépit de la nature et de la fortune. Vous savez qu'elle n'a pas toujours une chemise sur le dos. — Allons, allons, dit madame Geoffrin, nous pénétrons dans la vie privée. La Tour demanda du papier et des crayons. Pendant que la conversation continuait sur les vertus de la belle Emilie, il essaya de rappeler cette figure affreuse sous l'analyse, mais charmante par l'esprit et l'expression. Le portrait passa bientôt de main en main. Tout le monde reconnut la maîtresse de Voltaire. — Et pourtant, dit la Tour, tout le monde aussi l'a reconnue sous le pinceau sympathique de madame du Deffant. En voici la raison : dans la nature la plus primitive il y a de l'art. Il n'est pas une forêt, pas une montagne, pas une rivière, qui n'ait un accent de poésie mystérieuse; je ne parle pas des tleurs, qui sont de l'art tout pur. Les fruits eux-mêmes sont des chefs-d'œuvre de forme et de coloris. Imaginezvous rien de plus parfait qu'une grappe de raisin ou une pêche? Il n'est donc pas étonnant que les femmes, qui sont la coquetterie de la création, soient un composé de nature et d'art, mais où l'art l'emporte sur la nature. Paul Potter reconnaissait que les vaches posaient un peu devant lui. Lui, Paul Potter, naïf jusqu'au sublime et jusqu'à la niaiserie! Les femmes ne posent pas seulement devant le peintre et devant le monde, elles posent devant elles-mêmes. Aussi, avec une bouche mal coupée et des yeux sans couleur, elles parviennent, par la grâce du sourire et le charme du regard, à corriger la nature. Madame du Chàtelet est, dites-vous, une maîtresse d'école; maîtresse d'école, si vous voulez, mais elle enseigne à lire à l'amour.

212 LA TOCR.

Toute la compagnie donna raison au peintre.

L'atelier de la Tour était le mieux hanté de tous les ateliers du dix-huitième siècle. On y venait de la cour. Le maréchal de Saxe y rencontrait le prince de Conti ; Helvétius \ discutait avec Jean-Jacques Rousseau. La Tour prenait trop souvent la parole pour la philosophie et pour la politique. Il avait étudié tous les systèmes qui gouvernent les sentiments et les peuples depuis Platon jusqu'à Cromwell, depuis Jésus-Christ jusqu'à Fénelon. Il croyait fermement, comme tous ceux de l'Encyclopédie, que la France aurait, ainsi que l'Angleterre, sa révolution. Plus d'une fois, à Versailles, en peignant Louis XV, ou en peignant une princesse en présence du roi, il se permettait quelques conseils détournés, quelques avertissements dangereux à donner. C'est la Tour qui prépara à Louis XV le seul mot de ce roi que l'histoire ait enregistré. — Sire, lui disait-il en lui vantant la politique de l'Angleterre, nous n'avons pas de marine! — Et celles de Vernet, monsieur la Tour! repondit le roi, renvoyant ainsi le peintre à ses pastels avec beaucoup d'esprit et de dignité. Cependant Louis XV aimait la Tour, et, le plus souvent, il voulait bien reconnaître avec lui que la France passerait par une régénération sociale. — Mais après moi le déluge! disait le roi pour achever toutes les conversations.

Un jour le peintre passe en revue tous les illustres capitaines des derniers règnes* Il s'arrête au maréchal de Saxe; Louis XV rappelle ses victoires et son héroïsme.

— Et quand on songe, sire, que le maréchal de Saxe, après tant de jours glorieux, n'a plus à traîner que des jours de misère! Pendant qu'il se battait pour son roi et

LA TOUU 215

pour sou pays, il laissait sa fortune allci" comme il plaisait à Dieu; ou plutôt à ses coquins d'intendants, (pii Tout ruiné.

— Vous pourriez dire que le maréchal à été ruiné par les intendants de ses menus plaisirs.

— Toujours est-il vrai que le pauvre maréchal n'a plus que son épée, et qu'il est venu hier m'empruntcr un petit écu. Votre Majesté m'a offert une pension de deux, mille livres; j'ai dû refuser, puisque j'ai plus d'arijent qu'il ne m'en faut; mais je viens vous prier d'accorder cette pension au maréchal de Saxe. Seulement, au lieu de deux mille livres, donnez deux cent mille livres.

. Cette fois, le conseil du pastelliste fut suivi. Le vieux maréchal put payer ses créanciers et racheter les diamants qui avaient disparu de la poignée de son épée. Sous la dernière monarchie et sous la République on ne compterait pas beaucoup de ces nobles cœurs qui refusent les pensions comme un outrage quand ils gagnent leur pain, mais qui les demandent pour leurs amis.

Pendant plus de cinquante ans, la Tour eut ses libres entrées à la cour de France ^ Il était toujours bien accueilli à Versailles, que la reine s'appelât Marie Leczinska, madame de F^ompadour, madame Dubarry, ou Marie-Antoinette. Dans les salons de Paris et de Versailles il avait la réputation d'un beau causeur, il était écouté comme Chamfort et Rivarol. Que si un curieux de ce temps-ci regrettait ces années coupables et charmantes du règne de Marie-Antoinette, où les ambitieux n'avaient d'autre

Il n'élail cependant le courtisan de personne. « Mon lilcnl est à moi, » disait-il. Jamais il ne voulut terminer le portrait des deux sœurs du roi, parce- qu'elles l'avaient f.iit attendre.

souci que de souper en gaie et belle compagnie, je lui proposerais de suivre la Tour chez madame de Coigny ou chez madame de Grammont, ou à tout autre hôtel célèbre,

— hùtel Rambouillet, moins les précieuses et le jargon,

— nous trouverions en cercle, à la cheminée, trois ou quatre beautés, — on était toujours belle alors, soit par l'esprit, soit par la gaieté, soit par la galanterie, soit enfin par la beauté, ce qui était encore le moyen le plus simple et le meilleur; — nous rencontrerions éparpillés dans le salon quelques beaux esprits comme Rivarol etRulhicres, un abbé et un marquis On commencerait par parler politique, — c'est-à-dire à parler de la cour. C'était la politique de Cythère. — Madame de Coigny ferait un signe d'éventail à Chamfort; madame de Grammont appellerait Rulhières; Rivarol serait déjà assis à côté de madame de Vaudreuil. — De quoi est-il question à Versailles? — De l'abbé Maury, qui, sous prétexte d'y prêcher l'Évangile, a été donner au roi des leçons d'économie politique, des conseils de diplomatie intérieure et extérieure. — « C'est dommage, a dit Sa Majesté en sortant de l'église, si l'abbé Maury nous avait parlé un peu de religion, il nous aurait parlé de tout. »

RIVAROL. — Je croyais que le roi n'avait jamais rien dit.

M.\DAME DE VAUDREUIL. — Rulhièrcs cst pcusif.

RULHIÈRES. — J'ai peur d'être amoureux.

MADAME DE GRAMMOM. — L'amour cst commc les maladies épidémiques : plus on les craint, plus on y est exposé.

RIVAROL. — Et moi, je ne demande qu'une chose aux échos d'alentour : c'est de devenir amoureux.

LA TOUR. — Prenez garde, monsieur de Rivarol, le commerce des hommes avec les femmes ressemble à celui

que les Européens font dans l'Inde; c'est un commerce guerrier. Vous n'êtes déjà plus dans l'âge de l'héroïsme.

MADAME DE coiGiSY. *— M. de Rivarol a trop combattu dans les espaliers de l'Opéra, contre les bacchantes qui n'ont de prix que parce qu'elles se vendent. 11 y a là telle fille de chœur qui trouve à se vendre et qui ne trouverai! pas à se donner,

RIVAROL, avec une pointe d'impertinence — J'ai quitté les filles d'Opéra, parce que j'y ai vu autant de fausseté que dans les honnêtes femmes.

MADAME DE GRAMMo.NT, avcc uu sourirc maliu. — Ça été au temps de votre mariage : après tant de flammes vives, la fumée est venue.

CHAMFORT. — Rivarol était un philosophe qui abandonnait le roman pour l'histoire; mais il est revenu tout de suite au roman. Le divorce est si naturel, que dans plusieurs maisons il couche toutes les nuits entre les deux époux.

MADAME DE VAUDREuiL. ~ M. dc Piivarol 3 cu saus doute le tort d'être trop aimé. Celui qui est trop aimé n'aime plus guère. Dès que la balance penche, tout est perdu.

LE MARQUIS. — Et cc qu'il y a de plus triste, c'est qu'il en est des sentiments du cœur comme des bienfaits. Quand on n'espère plus pouvoir les payer, on tombe dans l'ingratitude.

MADAME DE coioY. — Tout bienfait qui n'est pas cher au cœur est odieux. C'est une religion ou un os de mort; il faut l'enchâsser ou le fouler aux pieds.

RIVAROL. — 11 me semble qu'on me calomnie tout doucement. Tout mon crime est d'avoir épousé une femme et de m'ètre enfui avec une autre, sans laisser de quoi

vivre à l;i première. Ce qui est certain, c'est que l'Académie lui a donné un prix de vertu, dans le seul dessein de m'ètre désagréable. C'est donc à moi qu'elle doit cela. Mais ne me rappelez pas que j'ai été le mari de ma femriie.

LE îi.u'.uris. — Lue des meilleures raisons qu'on puisse avoir de ne se marier jamais, c'est qu'on n'est tout à fait la dupe d'une femme que quand elle est la votre.

CHAMFOHT. — L'état de mari a cela de fâcheux, que le mari qui a le plus d'esprit peut être de trop partout, même chez lui, ennuyeux sans ouvrir la bouche, et «ndicule en disant la chose la plus simple.

F.cLHiiinEs. — Non, je n'ai pas peur de l'amour; c'est un conte de fées qui nous conduit toujours, comme les petits enfants, au château enchanté. 3Iais j'ai peur des femmes. Madame de S... s'est déshonorée pour un amant qu elle a cessé d'aimer parce qu'il a mal ôté sa poudre.

LE MARQUIS. — Madame de F... a perdu son nom et sa fortune pour le chevalier de M...; or, vous savez qu'elle a quitté brusquement le chevalier un jour qu'il avait mis son bas à l'envers.

CHAMFOM. — En amour les plus fous sont les plus sages; le moyen le j;lus sur de raisonner sur ce point délicat, c'est de déraisonner.

l'abré. — C'était un grand philosophe, celui-là qui faisait YElocjede la Folle. En amour tout est faux, tout est vrai. C'est la seule chose sur laquelle on ne puisse dire une absurdité, même dans le confessionnal.

MADA5IE DE coiGXY. — Cliauifort a donc perdu son temps quand il a écrit des maximes sur l'amour?

cuAMFORT. — Oh! mon Dieu oui; mais, d'ailleurs, les maximes, fussent-elles de la Rochefoucauld, sont dans

LA TOUn. 217

la conduite de la vie ce que les routines sont dans les arts: avec elles rien d'aventureux, rien d'imprévu, point de ces charmantes folies...

MADAME DE GRAMMOiST. — (Jui uc sont peut-ètrc quc la sagesse déguisée.

LA TOUR. — Cependant, si le plaisir s'appuie sur l'illusion, le bonheur repose sur la vérité. Ne vous send)le-t-il pas que l'homme heureux par l'illusion n'a sa fortune qu'en agiotage, tandis que l'homme heureux par la vérité a sa fortune en fonds de terre?

MADAME DE coiG.NY. — Et la grêle? et l'incendie? et l'inondation? et l'impôt? et la famine? et la femme du fermier? et les enfants du fermier?

l'abbé. — C'est le bonheur patient et insensible. Ce bonheur-là me rappelle le proverbe indien : Il vaut mieux être assis que debout, être couché qu'assis ; mais il vaut mieux être mort que tout cela.

LA TOUR. — Quand les anciens ont représenté le Bonheur couronné de feuilles d'olivier, ils ont pensé au bonheur qui dort dans un tombeau. Ceux qui détruisent leurs passions, comme un homme violent tue son cheval ne pouvant le gouverner, sont des insensés qui ne comprennent pas que la vie a des joies furieuses comme la mort a des joies paisibles.

CHAMFORT, — Pour moi, je m'inscris contre le proverbe, et je dis : Qui quitte la partie la gagne.

MADAME DE GRAMMOXT. — Parcc quc VOUS vivcz par le souvenir; parce que vous êtes encore amoureux en songeant que vous l'avez été. On a beau se détacher, on vit toujours de la vie et non de la mort.

MADAME DE vAUDREuiL. — Je commencc à croire que per-

sonne parmi nous n'est amoureux, excepté l'abbé^ car nous ne parlons que d'amour ce soir.

MADAME DE coiGiNY. — Nous voulious parler politique.

CHAMFORT. — Les couvcrsations ressemblent aux voyages qu'on fait sur l'eau; on s'écarte de la terre sans presque le sentir; on ne s'aperçoit qu'on a quitté le rivage que quand on en est déjà loin.

Tout ce qui porta un nom glorieux, à quelque titre que ce soit, depuis la régence jusqu'à la Révolution, fut peint par la Tour; hommes de cour, hommes d'église, hommes d'épée, hommes de lettres, femmes du monde, femmes de théâtre, vertus à tous les degrés, tout passa à l'atelier de ce peintre charmant, qui fut le véritable historien du dix-huitième siècle.

Il s'était retiré à Auleuil ; il voulait y mourir; mais il eut, à quatre-vingt-deux ans, le mal du pays. Il n'avait pas oublié sa bonne ville de Saint-Ouentin. Il y avait fondé une école gratuite de dessin. Xé charitable et républicain, il ne voulait pas qu'on se souvînt de lui pour son talent, mais pour ses bienfaits. A Saint-Quentin, les petits enfants pauvres, les femmes en couches sans foyer, les vieillards sans abri redisaient son nom avec reconnaissance. Il avait mis plus de cent mille francs à la disposition du mayeur de la ville pour ces œuvres de charité. Il avait versé au trésor cinquante mille francs pour la création d'une école de dessin. Quand on lui parlait de son grand cœur, il répondait comme Jean-Jacques Rousseau : <( On n'a rien fait quand il reste quelque chose à faire. » Il partit pour Saint-Quentin, u Je veux, dit-il à Gluck, aller presser sur mon cœur le violon de mon père, car, comme disent vos Allemands, il v a laissé son âme. h

LA TOUU. i>lî)

Il fut accueilli à Saint-C^entin, la villi- républicaine, comme ne l'eût pas été Louis XIV. Le 51 juin 1784, on y annonça son arrivée ; ce jour est liislorique. Voici entre autres récits celui d'un témoin de la fête, M. de liucelly d'Estrées, qui, il y a dix ans à peine, le lisait à l'académie de Saint-Quentin : « La population tout entière quitte ses travaux, tout prend un air de fête, les jeunes fdles se couronnent de fleurs, le canon citoyen tonne, le carillon de la cité fait retentir les airs de ses sons joyeux. L'ancienne rue de la Vignette est encombrée, c'est à qui le saluera le premier. Le corps municipal avec le mayeur, véritable élu du peuple, offre à la Tour le tribut de la reconnaissance publique, une couronne de cliène. La Tour, qui avait refusé un ordre royal, accepte avec des larmes cette couronne civique. Je me rappelle encore toute l'émotion et toute la joie de cette fête. C'était là de l'enthousiasme! c'était là du patriotisme! Toute la cité, depuis l'hôtel de ville jusqu'à l'humble fenêtre de l'ouvrier, fut illuminée le soir. » On dansa et on fraternisa comme sous la Révolution ; car Saint-Quentin est une sœur de Paris, qui n'a pas besoin de recevoir le mot d'ordre révolutionnaire.

Quand la Tour se trouva seul avec son vieux frère, il lui demanda où était le violon de son père. Le frère se mit à rire, — un brave homme de provincial qui n'a jamais pris un violon au sérieux. — Cependant, sur l'insistance de la Tour, il alla le dérober d'une vieille armoire de chêne, où il était, pour ainsi dire, enseveli, avec une seule corde et un archet brisé.

La Tour prit religieusement cette relique, s'agenouilla, et la pressa sur son cœur. — .\h ! mon frère, sachoz-le

bien : si j'ai eu le mal du pays, c'est un peu à cause de

ce violon. Quand j'avais vingt ans ....

Il retourna dans sa jeunesse avec ravissement, comme un voyageur altéré d'ombre, qui passe par une forêt printanière.

Il vécut encore quelques saisons à Saint-Quentin. Il y mourut la veille de la Révolution, âgé de quatre-vingtquatre ans. Le chanoine Duplaquet écrivit sur son tombeau : « Bon citoyen, — esprit juste et orné, — cœur droit et (jénéreux, » enfin trente-deux lignes de style lapidaire ; c'est trente et une lignes de trop. '( Cï-cjît la Tour! )) pas un mot de plus, car ce nom rappelle un homme et un artiste.

COMÉDIE EN UN ACTE SIFFLÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A L'ODtO.N , LE 12 MAI 1844.

Page 1