‹ Philosophes et comédiennesChapitre 62 sur 68 · LES MAINS PLEIÎNES DE ROSES · texte numérisé non relu

LES MAINS PLEIÎNES DE ROSES

rappelle le rabat du prêtre. Tout était joie et fête en ce beau soir. La terre chantait son hymne à Dieu par la voi.\ des hommes, des forêts, des moissons et des oiseaux. Il n'est pas jusqu'au champ de pommes de terre qui ne livrât au vent l'odeur plébéienne de ses vertes ramures étoilées çà et là de ces pauvres fleurs dédaignées que nulle main blanche n'a cueillies et que nulle muse n'a chantées. — Je vous salue, ô pommes de terre, — vertes espérances des Spartiates futurs !

Un jeune homme de vingt ans passait à cheval dans une petite vallée du Vermandois, coupée de pi'airies, de bois et d'étangs, dominée par une montagne où s'agitaient et babillaient quatre moulins à vent. Le soleil disait adieu aux flèches aiguës de l'église; l'angelus ne sonnait pas comme dans les romans, parce que le maître d'école arrosait son jardinet bordé de buis où fleurissaient sur la même ligne la ciboule et le dalhia. On entendait le cri argentin du crapaud, ce doux poëte des marais. Le coucou et le merle, qui avaient déjà fait leur lit sur la ramure, ne répondaient plus qu'à de longs intervalles.

Ce jeune homme allait je ne sais où, ni lui non plus. Le cheval, tout enivré parla verte et savoureuse odeur de la luzerne fauchée, était léger comme la jeunesse. H effleurait l'herbe et dévorait l'espace. Le cavalier allait plus vite encore : il voyageait à bride abattue dans le monde idéal qui ouvre à ceux qui ont vingt ans ses portes d'or et d'azur. D'où venait-il? du collège. Il n'avait pas vécu de la vie jusque-là. Il n'avait connu que les Grecs et les Romains. L'étude avait chastement veillé en seniiiielle sur son cœur comme la Vestale antique dans le temple de Junon '

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Il allait vivre enfin! La passion venait à lui tout échevelée avec ses fureurs divines, ses étreintes de flamme. Il avait appris à lire, mais il avait à peine entr'ouvert ce livre sacré, ce livre infernal où Dieu et Satan ont écrit leurs poënies. Cemnie il ne croyait qu'à Dieu, il entr'ouvrait le livre avec confiance. Il entrait dans la vie avec la pieuse ferveur dun chrétien qui franchit le seuil d'une église en songeant que là du moins, sous les regards des anges, des vierges et des saints qui sourient dans les vitraux ou dans les cadres, il est à l'abri des méchants.

Georges Arnault, — c'est son nom, — était fils d'un gentillàtre du pays qui le destinait atout. Aussi il y avait mille à parier contre un que Georges Arnault n'arriverait à rien.

Il devait, après la saison, partir pour Paris, Paris le grand dévoreur d'hommes, Paris, qui engloutit mille ambitieux pour faire un nain. En attendant ce rude combat, il vivait d'insouciance, amoureux de l'aube et du crépuscule, du rayon qui descend et du bruit qui s'élève, confiant ses rêves aux nuages et à la rivière d'Oise.

Ce soir-là, après avoir côtoyé une haie de sureaux et d'aubépines où le liseron suspendait ses clochettes blanches, il s'arrêta soudainement à la grille d'un parc touffu où l'on voyait à travers les fraîches ramées se dessiner la façade du Château aux Grives, un petit château en briques à coins de pierres, avec toits aigus en ardoises, de pur style Louis XIII.

Georges Arnault, né avec un vague sentiment de l'art, était dans l'enthousiasme.

— Ah! s'écria-t-il tristement, si mon père habitait un pareil château, je vomirais y vivre et y mourir sans m'in-

PLEINES l) OR ET PLEIMES \)\l SA.NG. 251) quiéter des pommes d'or des Ilespérides! Ne peul-oii trouver ici mieux qu'à Paris les joies du cœur, les fêles du ciel et de la nature?

Il avait un pied à terre pour appuyer son front brûlant sur la grille. Il eût donné quelques beau\ jours de sa vie pour pouvoir fouler en toute liberté l'herbe du parc. — Ainsi doit être la vie, pensa le jeune philosophe : des tentations ({ui vous montrent leur sein nu. mais qui vous défendent d'approcher.

A cet instant il vit apparaître, comme dans un songe, une jeune fille vêtue d'une robe blanche, qui débusquait d'une avenue de tilleuls et venait vers la grille d'un air recueilli. Elle avait vingt ans. Elle était belle comme si elle fût sortie des mains duGorrége; elle était pure comme si elle fût sortie des mains de Dieu. Praxitèle, qui n'a jamais trouvé son idéal, se fût incliné devant elle.

Quoiqu'elle semblât méditer profondément, elle s'arrêta tout à coup devant un papillon enjoué qui battait des ailes, comme pour applaudir à cette vision. Elle voulut saisir ces ailes toutes d'or et pourpre; elle se mit à courir comme une écolière à travers les massifs et les branches. Sa chevelure, à peine nouée, s'envola sur ses épaules et lui voila les yeux. Sa robe, battue par le vent, s'accrochait à tous les rosiers. Vingt fois elle fut sur le point de saisir le papillon, qui semblait comprendre le jeu et qui voulait secouer un peu de la poussière d'or de ses ailes sur cette main virginale.

Elle poussa un cri qui traversa comme une flèche de feu le cœur de Georges; elle avait déchiré sa main à un rosier; le sang coulait comme des perles de vin. Elle se mit à rire pour oublier de pleurer; elle saisit une rose

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