LES MAINS PLEIINES DE ROSES
blanche cl la teignit de pourpre comme autrefois Vénus chassant avec les Heures.
Elle avait oublié le papillon ; elle cueillit des roses de toutes les couleurs; elle essaya de se faire une couronne, et regarda dans l'eau pour voir si elle était plus belle avec des fleurs dans ses cheveux.
Je ne saurais raconter les mille et une folàtreries dont elle égaya sa méditation. Georges Arnault était toujours à la grille. Il y serait encore si un hennissement de son cheval n'eût effrayé la jeune fille. Dès qu'elle sévit surprise en sa solitude, elle s'envola comme une colombe, à travers les ramures. Georges Arnault ne vit plus que les branches émues qu'elle avait touchées au passage.
Il remonta à cheval, bien décidé à venir tous les soirs se promener dans ce parc enchanté.
Comme il éperonnait son cheval pour arriver chez son père à l'heure du dîner :
— Prenez donc garde, lui dit une paysanne ensevelie sous une moisson d'herbe fraîchement coupée, vous allez me jeter dans le ruisseau.
— Je ne vous avais pas vue, dit-il.
— Où avez-vous donc les yeux? Ne dirait-on pas que je suis une fourmi portant un brin de paille à sa fourmilière!
— J'avais les yeux... A qui appartient ce château?
— A la Belle au-Bois-Dormant.
— Qu'est-ce que vous voulez dire?
— Ce château dépend de la succession d'un vieux général qui n'a point d'héritiers. Depuis un an qu'il est morl. il n'est plus habité que par ses chiens, ses cliats et son jardinier.
— Et cette jeune lille que je voyais tout à l'heure, vêtue de blanc comme une communiante?
La paysanne regardaGeorgesArnault d'un air moqueur.
— Est-ce que vous êtes visionnaire?
— J'ai vu une jeune fille de dix-huit à vingt ans courant après des roses et des pai)i lions.
— C'est un conte. Le jardinier est mon cousin, [lier encore, durant toute l'après-midi, j'ai scie de l'herbe pour mes vaches à vingt coins du parc. Les scellés sont sur les portes du château; il n'y a pas àme qui vive.
Georges Arnault n'en voulait rien croire. Il partit au galop, bien décidé à revenir le lendemain.
Il revint, il revint encore, il revint toujours : la vision avait pour jamais disparu. Il interrogea tout le monde ; le jardinier lui ouvrit la porte et le conduisit partout. Il ne trouva pas même l'empreinte des pieds de cette belle fille aux cheveux flottants, Eve idéale de ce paradis terrestre.
— Pourtant, disait-il en étreignant l'espace dans ses bras amoureux, je l'ai vue... et je l'ai aimée...
Georges Arnault partit pourParis quand vint l'automne.
La veille du départ, il alla au cimetière cueillir des immortelles sur la tombe de sa mère.
Comme il baisait tristement ces fleurs du sépulcre, il pensa qu'il lui fallait emporter aussi une rose — fùt-elle fanée — du parc aux Grives. La nuit tombait; il monta à cheval et s'élança à bride perdue comme l'amant deLénore.