LES MAINS PLEINES DE ROSES
Le vieux jardinier fumait sa pipe dans l'avenue du château. Georges le pria de garder son cheval et courut dans le parc vers la grille.
Comme il cherchait les roses des mains plutôt que des yeux, car la nuit était profonde, il vit passer, sous les arbres noirs, cette adorable vision blanche qui avait enchanté son cœur. Il s'élança pour la saisir, mais elle disparut comme le fantôme d'un rêve.
A Paris, Georges Arnault étudia le droit comme font tous les vrais étudiants. Il se levait à midi sous prétexte qu'il se couchait après minuit. Il allait étudier au café en compagnie de sa voisine, qui lui répondait politique quand il lui parlait amour. Il admirait beaucoup Lycurgue en fumant à la Chaumière ou au Chàteau-Rouge. Il vantait, après dîner, le brouet lacédémonien, et déclamait contre l'argent en pensant qu'il avait des dettes.
Çà et là, il était allé à l'École de droit; une fois on lui avait parlé mur mitoijen : il était rentré en toute hâte pour redire sa leçon à sa voisine.
Une autre fois il avait rencontré sur le seuil de l'Ecole de droit une fille d'Eve qui cherchait son chemin.
— Où allez-vous?
— Je ne sais pas.
— Eh bien ! puisque nous allons au même endroit, nous ferons route ensemble.
Et ils étaient allés.
Aussi Georges Arnault passa son premier examen comme César passa le Piubicon, comme Louis XIV passa le Pdiin, sans sourciller. Ses ennemis, les professeurs de droit, ne réussirent pas à le battre avec leur grosse artillerie. II leur lit un discours sur la contrainte par corps en homme
PLEINES D'OR ET PLEI?ÎES DE SANG. 2()3 qui avait profondément étudié la question. Un des trois oracles s'endormit, le second éclata de rire, le dernier essuya une larme : total, trois boules rouvres.
Dans le toliu-bohu amoureux du pays latin, Georges Arnault avait oublié son pays, — le pays de sa mère. — Les immortelles qu'il avait cueillies sur la tombe, trop tôt ouverte, les baisait-il encore d'une lèvre respectueuse? La vie était devenue pour lui un bal masqué, un carnaval sans fin, presque une descente de laCourtille; il allait sans détourner la tète, enivré par tontes les ardentes folies de la pleine jeunesse, jetant son cœur comme son argent — par la fenêtre — à lous les basards de l'amour.
Un soir il arriva seul, contre son babitude, auCbàleau- Rouge.
Il était atliré sur le cliamp de bataille de la danse par les debors engageants de mademoiselle Pocbardinette, — une Taglioni bien connue à l'Opéra en plein vent.
Mais tout à coup, tandis que cent yeux suivaient avec passion les gargouillades spirituelles de cette danseuse illustre, il pâlit et cbancela.
Il venait de voir passer dans un tourbillon de nouveaux venus une figure qui lui était bien connue. C'était une jeune fille d'une beauté accomplie en plein épanouissement. Elle se jeta follement au milieu du quadrille, et dansa avec passion. Jamais Fanny Elsler n'avait montré avec plus de coquetterie impertinente sa jambe à la Diane chasseresse ; jamais gorge plus émue n'avait fatigué corsage plus orgueilleux. Elle était belle par la vie, par la jeunesse, par la volupté. Sa chevelure légèrement dorée et ses yeux qui avaient dérobe un rayon au soleil rappelaient Violante, la: maîtresse du Titien. C'était la même