G4 LES MAINS PLEINES DE ROSES
lloraison, la même exubérance, la même violence de beauté humaine. Mais de beauté divine, point. Elle avait oublié le ciel pour la terre. Cependant, quand elle fut au bout de sa cachucha enragée,, elle pencha sa tête avec un accent de mélancolie — comme si un souvenir eût touché son cœur.
Mais, au même instant, un sourire profane passa sur sa bouche, elle jeta ses mains jointes sur l'épaule de son danseur, et sembla le prier de l'emporter encore dans toutes les joies furieuses de la cachucha.
Georges Ârnault avait reconnu la jeune fille du parc aux Grives. C'était la même figure chargée de trois printemps de plus; trois printemps savoureux, couronnés de bluets, de fruits, d'épis et de cerises, comme une bacchante de Jordaens. Elle était fraîche encore, mais pourtant déjà atteinte par les premiers ravages des passions. Sa bouche, autrefois pure comme un sourire de pêche, n'avait plus cette adorable naïveté d'une bouche ignorante qui n'a encore ri qu'-à elle-même . la science d'aimer avait passé par là.
— C'est elle pourtant, dit Georges en s' avançant du côté de la folle danseuse. J'ai reconnu ce beau cou nonchalant que je n'ai retrouvé que dans la Psyché de Praxitèle. Et ces yeux si fiers et si doux! Et ce profil taillé en plein marbre! A n'en pas douter, c'est elle. Enfin elle va m'expliquer ce mystère étrange.
— A qui en as-tu dans ton monologue?
Georges Arnault fut ainsi interrompu par un ami intime qu'il connaissait depuis la veille.
— Écoute : il y a trois ans, dans un parc de mon pays, l'ai vu passer — comme une vision — une belle fille dont
PLEINES D'OR ET PLEINES DE SANG. 205 je suis encore amoureux et que je n'ai jamais pu approcher, sous le prétexte que ce n'était qu'une vision. Aujourd'hui, cette vision détachée du bleu des nues, voilà que je la retrouve dansant au Château-Rouij^e. Vois plutôt cette robe bariolée, ce chapeau si insolent et si joli, cette écharpe dont elle fait un serpent, cette ceinture de pourpre qui vaut bien une bonne renommée.
— Tu te moques de moi, ô mon vieil ami! Je ne vois ni la robe, ni le chapeau, ni l'écharpe, ni la ceinture. Est-ce que tu es visionnaire?
— Comment! s'écria Georges Arnault avec impatience, tu ne vois pas cette danseuse éperdue qui répand autour d'elle une odeur de jeunesse en floraison? On dirait une bacchante qui savoure du pampre. Regarde-moi bien, je cours à elle, et je l'enlève avec toute la force de ma passion.
Georges s'élança pour saisir la danseuse; mais, comme il croyait la toucher déjà, elle disparut dans un flot envahissant de beautés surannées que Crididi amenait sur ses pas.
Durant plus d'une heure, Georges Arnault courut tout le jardin pour la retrouver. 11 tomba épuisé dans les bras de .son ami, qui lui offrit une glace et lui jeta sur la tète un verre d'eau glacée, tout en lui promettant de le recommander au docteur Blanche.
— Je ne suis pas fou, dit avec fureur Georges en tombant agenouillé. — Je ne suis pas fou. mais j'ai peur.
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ni
Cependant Georges Ârnault ne passa pas son second examen. Il avait trop pris au pied de la lettre la pensée du philosophe, qui dit : « L'homme sans passions est un vaisseau qui attend le vent, voiles tendues, sans faire un pas. » Il avait appelé à lui tous les vents : ceux qui viennent par la tempête comme ceux qui viennent par la fleur des blés. 11 s'était brisé aux é^ueils, il avait fait eau de toutes parts; encore quelques ouragans, il échouait sans une planche de salut.
L'orgie l'avait envahi de la tète au cœur. Il était entré dans le labyrinthe de la passion. Quand l'âme étouffée sous les impurs embrassements n'a plus un rayon pour conduire le corps, l'étudiant d'hier n'est plus qu'un désœuvré aujourd'hui, qui vit des hasards du jeu et de l'amour. Je ne raconterai pas toutes les chutes de Georges Arnault. Un seul sentiment le relevait au-dessus de lui-même : c'était l'amour de sa patrie. 11 avait gardé jusqu'à vingt ans les vertus républicaines, il avait vécu longtemps en familiarité intime avec Lycurgue et avec Saint-Just; l'orgie n'avait pu l'entamer par ce côté-là. La patrie a cela de bon, — comme la mère, — qu'elle peut préserver un homme des dernières chutes et le relever même sur les hauteurs d'où il est tombé!
Georges ne fut pas préservé : il tomba jusqu'au fond de l'abîme — labime sans fond.
Comme Figaro, ne sachant phis que faire, il avail pris
une plume — entre deux vins — pour fustiger celte soeiélé bâtie sur l'argent, vivant pour l'argent, adorant l'argent. On avait du premier coup reconnu en lui un véhément satiriste, poétiquement inspiré dans ses patriotiques et sauvages colères. Quelques journaux lui donnèrent de quoi boire et fumer. Un de ses amis était devenu ministre. Ils se rencontrèrent, ils se comprirent; Georges Arnault fut inscrit parmi les honnêtes gens qui sont marqués au cœur de ces deux mots odieux : fonds secrets. La veille, il avait bafoué la royauté, le lendemain il souffleta la France.
Ce crime de lèse-nation ne fut pas le dernier. Il avait une maîtresse, une femme du monde, vieille lille dévote qui avait épousé un voltairien, et l'avait métamorphosé en dévot imbécile. Elle tàtait toutes les nuits la bourse et le pouls du vieillard. Elle parvint à dépouiller sa famille qui était pauvre par un testament en son honneur ; quand le testament fut signé, Georges Arnault a])porta sa collaboration dans cette œuvre infernale : quelques milligrammes d'arsenic pour sucrer les tisanes.
La veuve n'est pas encore consolée.
Le surlendemain de la mort du vieillard, GeorgesArnauU acheta un cheval et se promena en triomphateur dans les Champs-Elysées, suivi d'un groom d'excellent style.
— Je te salue à cheval, lui crie un de ses amis qui était à pied.
Car on a toujours des amis; comme le dit le proverbe, on n'est jamais seul dans un chemin.
Georges Arnault daigna s'incliner et retenir son cheval .
— D'où te vient ce luxe inaccoutumé? Je ne te connais pas d'oncle d'Amérique. Est-ce que madame *** est veuve?