BAUTAIN
On rencontre souvent dans l'histoire de la philosophie, comme dans celle de la littérature et des arts, des renommées fugitives qni ne survivent pas à ceux qui les ont obtenues, si même elles durent aussi longtemps qu'eux. C'est qu'il y a des hommes qui valent plus par leurs qualités personnelles que par leurs œuvres et qui ont été plus servis par les circonstances qu'ils n'ont eux-mêmes servi la vérité ou les progrès de l'esprit humain. Tel a été l'abbé Bautain. Après avoir exercé, dans un cercle limité il est vrai, mais composé d'esprits élevés et de cœurs généreux, une influence considérable; après avoir passé pendant bien des années pour un chef d'École et presque pour un réformateur de l'Église; après avoir soulevé contre lui les, théologiens par son enseignement philosophique et les philosophes parl'éclat qu'il a apporté à sa conversion religieuse et à celle de ses disciples, il a été enveloppé peu à peu, et môme avant sa mort, par les ombres de l'oubli. Encore est-il à remarquer que dans l'esprit de ses contemporains et
des générations qui l'ont suivi, le souvenir de sa personne tient plus de place que celui de ses écrits.
Bautain (Louis-Eugène-Marie), naquit à Paris le 17 février 1796. Entré à l'École normale en 1813, il eut pour maître M. Cousin, de quatre ans plus âgé que lui, et pour condisciples Jouffroy et Damiron. Il partageait toutes les idées qui faisaient la base de l'enseignement philosophique de l'École normale, quand il entra en 1816 dans la carrière de renseignement public. Nommé d'abord professeur de philosophie au collège de Strasbourg, il ne tarda pas à être appelé avec le même titre à la Faculté des lettres decette ville. Il occupa simultanément les deux chaires jusqu'en 1830. Dans l'une et l'autre il exerça sur la jeunesse un grand ascendant par l'éloquence de sa parole et la variété de ses connaissances. M. Bautain, profitant de son séjour dans une ville qui réunissait toutes les Facultés, avait ajouté à son titre de docteur es lettres le doctorat es sciences, en médecine, en droit et en théologie.
Gagné par le mouvement religieux qu'avaient provoqué en France, sous la Restauration, les écrits de de Maistre, de de Bonald et de Lamennais, Bautain se détacha des opinions de M. Cousin et de toute doctrine philosophique indépendante des dogmes de la foi. Mais il ne se contenta pas de se soumettre à l'autorité de l'Église, il voulut devenir un de ses ministres et de ses apôtres. Il entra dans les ordres en 1828, signala son zèle par d'éclatantes conversions, notamment celles de plusieurs Israélites appartenant
aux familles les plus distinguées de Strasbourg, et sans quitter ses fonctions universitaires, fut nommé chanoine de la cathédrale et directeur du petit séminaire. A toutes ces dignités il joignit en 1838 celle de doyen de la Faculté des lettres. Il se démit de ce titre en 1849 et fut nommé vicaire général du diocèse de Paris. En 1853, après avoir obtenu de grands succès comme prédicateur, après avoir fait à Notre-Dame des conférences très-suivies sur la religion et la liberté, il fut chargé du cours de théologie morale à la Faculté de théologie de Paris. Il est mort le 18 octobre 1867.
En renonçant au libre usage de la raison, Bautain n'a pas entendu renoncer à la philosophie. 11 s'est efforcé, au contraire, de justifier par des arguments et des spéculations philosophiques son adhésion à tous les dogmes religieux et à l'enseignement traditionnel de l'Église. C'est au nom même de la raison qu'il a abaissé la raison devant la révélation. Il s'est fait un système où la philosophie et la théologie, absolument confondues, ne forment plus qu'un seul corps de doctrine. Voici les traits essentiels de ce système tel qu'il est exposé dans les trois principaux ouvrages de l'abbé Bautain : la Philosophie du Christianisme (2 vol. in-4, Strasbourg, 1833) ^ la Psychologie expérimentale (2 vol. in-8, Strasbourg, 1839), rééditée plus tard sous un autre titre: VEsprit humain et ses facultés (2 vol. in-12, Paris, 1859) ; et hPhilosophie morale (2 vol. in-8, Paris, 1852).
« Ce qu'on veut bien appeler ma philosophie, dit
Bautain dans la dédicace de sa Psychologie expérimentale, n'est que la parole chrétienne scientifiquement expliquée. » Voilà le but qu'il se propose indiqué en quelques mots ; mais ces mots appellent un éclaircissement que l'on trouvera dans les lignes suivantes : « La parole sacrée doit fournir au vrai philosophe les principes, les vérités fondamentales de la sagesse et de la science ; mais c'est à lui qu'il appartient de développer ces principes, de mettre ces vérités en lumière ; en d^autres termes, de les démontrer par l'expérience en les appliquant aux faits de l'homme et de la nature, donnant ainsi à l'intelligence l'évidence de ce qu'elle avait d'abord admis de confiance ou cru obscurément *. » C'est la généralisation systématique de ces paroles de saint Anselme de Gantorbery : Fides quœrens intellectum.
Et pourquoi faut-il procéder de cette façon?
Pourquoi devons-nous chercher les principes et les vérités fondamentales de la philosophie dans les livres saints au lieu de les chercher en nous-mêmes, au lieu de les demander à la raison? Parce que la raison, comme nous l'apprend Kant, dont l'abbé Bautain tient la doctrine pour parfaitement démontrée dans les limites où il la croit utile à son propre système ; la rajijpn ne nous apprend rien des choses en elles-mêmes ; elle nous donne seulement les lois suivant lesquelles nous pouvons observer, juger et classer dans notre entendement les phénomènes de
* Discours prélimiiiaiies, p. 88.
la nature et de la conscience. "Voilà donc le scepticisme pris pour base du dogmatisme, et, qui plus est, d'un dogmatisme chrétien. ,
Cette difficulté, ou, pour rappeler de son vrai nom, cette contradiction, Bautain croit l'écarter en supposant l'existence d'une faculté supérieure à la raison, et que seule il investit du privilège de nous mettre en communication avec Dieu et les purs esprits. A cette faculté transcendante, il donne le nom d'intelligence. Le philosophe italien Gioberti, en reconnaissant une faculté analogue, l'appelle plus justement la surintelligence (sovrintelligenza).
Si l'intelligence, telle que Bautain l'imagine et la définit, avait par elle-même le don de nous faire connaître le monde spirituel et les plus hautes vérités de l'ordre moral et métaphysique, nous n'aurions pas besoin des livres saints ; la philosophie pourrait encore se rendre indépendante de la religion; mais telle n'est pas la pensée de Bautain : il admet dans l'intelligence des germes d'idées, non des idées complètes; et pour féconder ces germes, pour les changer en connaissances et en principes de connaissances, il nous faut une lumière supérieure même à cette faculté qui est supérieure à la raison, il nous faut la lumière surnaturelle de la révélation conservée dans les Écritures \
Ainsi la raison ne compte pour rien en philosophie, puisqu'elle ne peut démontrer que sa propre
* Philosophie du Christianisme^ 1. 1, p. 193, 221, 222 et sujv.
impuissance. La faculté imaginaire qu'on place audessus d'elle SOUS le nom d'intelligence compte pour peu de chose, puisque, ne contenant que des germes ou des embryons d'idées, elle appelle le concours d'une autre puissance, tout extérieure à l'homme, à savoir, la révélation. Au moins peut-on dire que la parole révélée, que le texte des livres saints offre un appui solide? Non, puisqu'il s'agit de l'expliquer d'une manière philosophique, de lui imposer un sens qu'on n'y trouve pas naturellement, et de le convertir en système à l'aide d'une faculté autre que la raison, par conséquent affranchie des lois de la logique. Aussi rien de plus arbitraire, de plus chimérique et de plus incohérent que la doctrine que Bautain a édi-
fiée, nous ne disons pas en prenant pour base, mais en 'prenant pour prétexte de pareilles prémisses. Cela ressemble au gnosticisme combiné avec l'alchimie et relevé de loin en loin par quelques observations tirées de la science moderne. Gomme il ne s'agit de rien moins que de nous faire comprendre l'essence et les mutuels rapports de la nature, de l'âme et de Dieu, nous allons résumer les principales propositions qui ont trait à ces trois objets de nos connaissances.
Bautain distingue entre la nature et le monde. La nature, c'est le principe qui nous représente la forme des êtres, le principe de leur organisation et la simple capacité de la vie, car par elle-même la nature est passive, elle n'a pas la propriété d'engendrer,
mais de concevoir. Le monde, c'est la nature passée
à l'état objectif ou de manifestation. Pour que ce passage ait lieu, il faut l'intervention d'un principe actif, à la fois supérieur à la nature et supérieur au monde. Ce principe c'est l'esprit de la nature. L'esprit de la nature se divise en deux : l'esprit psychique et l'esprit physique, qui, lui-même, se partage en es-, prit animal, en esprit végétal et en esprit minéral. Enfin, outre l'esprit psychique et l'esprit physique de la nature, il y a Y esprit du inonde^ produit par Tunion des deux précédents esprits.
Sans nous attacher aux attributions distinctives de ces cinq entités, nous dirons qu'on les retrouve dans la constitution de l'homme, parce que l'homme, selon la doctrine du microcosme et du macrocosme, est un abrégé et une image fidèle de l'univers. Or, la nature humaine nous offre d'abord une âme et un corps qui répondent à la nature et au monde. Puis viennent trois esprits : un esprit de l'âme ou psychique, un esprit du corps ou physique, et un esprit moyen qui résulte de la combinaison des deux premiers. Deux substances et trois esprits, cinq d'un côté, cinq de l'autre ; rien ne manque au parallélisme. L'esprit psychique, c'est l'intelligence, par laquelle nous sommes mis en relation avec le monde invisible. L'esprit physique remplace chez Bautain les esprits animaux de la vieille physiologie et le principe vital de l'école de Montpellier. L'esprit mixte, produit par l'union de l'intelligence et de l'esprit physique, c'est ce que nous appelons la raison. Semblable à l'esprit du monde, elle ne règne que sur des phé-
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ûomènes et ne pénètre point jusqu'aux principes.
Il ne faut pas croire que la raison, l'intelligence et ce qui lui tient lieu de principe vital soient pour Bautain de simples facultés de l'âme ou des propriétés d'un seul et même être ; non, ce sont de véritables esprits, dans le sens du gnosticisme, c'est-àdire des émanations, des effluves, une sorte d'excroissance métaphysique tout à fait distincte de l'âme et du corps, quoiqu'elle ne puisse pas se séparer de ces deux substances.
Non content de nous montrer dans l'homme un abrégé et une image de l'univers, Bautain veut aussi que chaque fonction, chaque partie de notre corps et notre corps tout entier soient à nos yeux comme un symbole des mystères les plus cachés de l'âme. Selon lui, « l'âme et le corps se pénétrant sans cesse par leurs esprits, il y a entre eux une correspondance continue qui suppose une grande analogiedans leurs fonctions et doit établir une sorte de parallélisme dans leur développement *» . De là les rapprochements lesplusarbitraires entre les phénomènes de la vie physique et ceux de la vie morale. Il n'y a pas jusqu'aux dogmes religieux, entre autres le péché originel, dont Bautain ne cherche à trouver la preuve dans la conformation de nos organes. « Le corps humain, dit-il ^ est une croix désharmonisée ; ce qui peut nous faire pressentir pourquoi tout a dû être restauré par le mystère de la croix. »
1 Psychologie expérimentale, Tome II, p. 267 et 268. ' Uhi supra, p. 532
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Ainsi que de Bonald, Saint-Martin, et Ton peut dire ainsi que tous les mystiques, Bautain attribue une origine et un rôle surhumains à la parole. Sans elle l'intelligence, toute divine qu'elle est par son objet et son principe, nous serait absolument inutile, parce qu'elle resterait inactive. » La parole, pour lui, est la manifestation la plus pure du divin par l'humain, de l'absolu par le relatif, de Dieu par rhomme *. Non-seulement la parole dans son ensemble, mais chacun de ses éléments considéré à part et principalement les voyelles, présentent à son esprit des mystères insondables. Il n'y aurait aucun intérêt à le suivre sur cej terrain; mais après avoir résumé ses opinions sur l'univers et sur l'homme, il nous reste à dire quelle idée il se fait de Dieu.
Réduisant les notions de cause et de substance, comme toutes les autres idées que nous tenons de la raison, à n'être que de simples formes sans téalité, ou de simples lois de la pensée, Bautain ne peut concevoir Dieu ni comme une substance ni comme une cause ; par conséquent, ni comme la substance absolue ni comme la cause première. « La loi de la substance, dit-il ', qui affirme qu'il n'y a pas de qualité sans substance, n'est applicable que là où la substance se manifeste et se distingue par des qualités. Appliquée à Dieu, elle n'a plus de sens, parce que Dieu est celui qui est, qu'en lui il n'y a qu'être et substance, rien d'accidentel, de contingent, de phé-
< Abi supra. Tome II, p. 25i.
^Psychologie expérimentale ,*roïae II, p. 393.
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noménique. La loi de causalité qui dit : tout ce qui existe a une cause, s'arrête impuissante devant l'être, principe de tous les êtres, au delà duquel il n'y a plus de cause. »
Mais si Dieu n'est pas la cause de l'univers, comment a-t-il produit l'univers? Comment en est-il le créateur? Bautain pense, comme Saint-Martin, que lé monde est la pensée divine devenue visible ; en sorte qu'en affirmant que Dieu a créé l'univers, nous entendons dire qu'il a divinement exprimé son idée, qu'il a parlé l'univers ^ » . En réalité, quand on se rappelle tous les esprits qui, dans la métaphysique, nous pourrions dire dans la théosophie de Bautain, s'interposent entre Dieu et le dernier degré de l'existence, on a le droit de penser que l'auteur, ou plutôt le restaurateur de cette doctrine, dont le berceau est dans l'Inde brahmanique, est plus près du système de l'émanation que de la création ex nihilo. II ne serait même pas difficile de trouver dans la Philosophie du Christianisme^ des passages où le dogme de la création est formellement répudié.
Aussi le clergé catholique' a-t-il accueilli avec défiance une philosophie qui contenait de telles propositions etqui, sous prétexte d'interpf éter l'Écriture, la livrait à la discrétion de l'esprit de système. L'évêque de Strasbourg, M. de Trévern, a cru devoir la condamner dans un écrit qui a pour titre : Avertissement sur renseignement de M. Bautain (Strasbourg,
< Philosophie du Christianisme ^ Tome II, p. 243. • Tome II, p. »76.
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lB3i; . Une commission ecclésiastique, appelée mi peu plus tard à donner son avis sur la même question, jastifie la sévérité du prélat. Elle reproche à l'abbé Bautain « des théories insoutenables où tout se réduit à un dangereux mysticisme qui nous ferait prendre Fillusion de Timagination pour des oracles du Saint-Esprit, et les rêveries d'un esprit malade pour des vérités (<e la foi *. » Obligé de se rétracter, l'abbé Baulain l'a fait, dans la préface de sSiPhilosophie morale, en termes assez équivoques pour laisser subsister le fond de ses opinions.
Aux écrits philosophiques de Bautain qui viennent d'être cités et analysés, il faut ajouter sa thèse en médecine : Propositions générales sur ia vie^ présentées d la Faculté de médecine de Strasbourg, 1826; la Morale de V Évangile comparée à la morale des philosophes, in-8, Strasbourg, 1827, et Paris, 1855 : Lettre à Mgr de Trévern, in-8, Strasbourg, 1838; la Conscience ou la règle des actions humaines, in-8, Paris, 1860; Manuel de la Philosophie morale, in-8, Paris, 1866. Sous le titre suivant: la Religion et la Liberté considérées dans leurs rapports, in-8, Paris, 1848, on a réuni ses conférences à Notre-Dame.
1 liapporl d Mgr Vémque de Strasbourg sur les écrits de M, l'abbé Bautain, Strasbourg, 1838.
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