‹ Philosophes modernes, étrangers et françaisChapitre 11 sur 15 · PIERRE LEROUX · texte numérisé non relu

PIERRE LEROUX

On peut appliquer en grande partie à Pierre Leroux ce que nous avons dit de l'abbé Bautain au début du chapitre que nous lui avons consacré. Lui aussi a joui d'une renommée qui s'est éclipsée après sa mort et déjà pendant les dernières années de sa yie. On peut trouver entre les deux philosophes plusieurs autres ressemblances, quoique l'un ait professé un mysticisme plus ou moins orthodoxe et que l'autre se soit prononcé hautement pour le panthéisme. Tous les deux, par exemple, interprètent à leur manière, au profit d'un système préconçu, les textes de l'Écriture. Mais ce qui a été cause du discrédit où sont tombés aujourd'hui les ouvrages de Pierre Leroux, ce n'est pas seulement la doctrine personnelle de l'écrivain, c'est la secte à laquelle il a appartenu, la secte religieuse et sociale qu'il a contribué à fonder pour quelques années et qui a disparu longtemps avant lui dans un éclatant naufrage. Né à Paris en 1798, Pierre Leroux commença ses études au lycée Charlemagne, les continua à Rennes, puis revint à Paris où, après quelques hésitations, il se décida à gagner sa vie comme typographe et ' correcteur d'épreuves. C'est dans l'imprimerie à laquelle il était attaché qu'il rencontra en 1824 son ancien condisciple, Paul Dubois, au moment où celui-ci se préparait à faire paraître le Globe. Il

offrit à Pierre Leroux de l'associer à son entreprise. Pierre Leroux accepta, et ce fut lui qui donna au nouveau journal le nom sous lequel il devait devenir si célèbre. Mais les idées libérales ne suffirent pas longtemps à cet esprit aventureux. En 1831, il se prononça pour le saint-simonisme et, détournant le Globe de sa première destination , le fit adopter comme organe de sa nouvelle foi. La communauté de la rue Monsigny le compta parmi ses membres jusqu'au mois de novembre de la même année. Mais Enfantin ayant fait accepter par la majorité de sa prétendue église le principe de l'émancipation des femmes, c'est-à-dire l'abolition du mariage, Pierre Leroux protesta avec Bazard contre cette innovation compromettante et sortit de l'association. Il se mit à la tête de la Revue encyclopédique, puis fonda en 1838, avec Jean Reynaud, VEncyclopédie nouvelle, un recueil resté inachevé, auquel il fournit de nombreux articles.

Après avoir été pendant quelque temps un des collaborateurs de la Rev^e des Deux-Mondes, croyant apercevoir dans la rédaction de cette publication périodique un esprit contraire à ses convictions, il fonda, en 1841, avec M. Viardot et Mme George Sand, la Revue indépendante, dirigée à la fois contre le catholicisme, l'écleclicisme et la politique du temps. Déjà en 1839 il avait publié contre la philosophie de Cousin et de Jouffroy un vojume composé d'un article de VEncyclopédie nouvelle et de deux articles de la Revue encyclopédique. Ce volume a pour titre :

Réfutation de Véclectisme où se trouve exposée la vraie définition de la philosophie et où Von explique le sens y la suite et V enchaînement des divers philosophes depuis Descartes S Mais toutes les idées de Pierre Leroux, tant sur la philosophie que sur la religion et les rapports de la religion avec la philosophie, se trouvent développées dans un autre livre qui a paru un peu plus tard : De Vhumanitéy de son principe et de son avenir, où se trouve exposée la vraie définition de la religion et où Von explique le sens et VenchainemenVdu mosaisme et du christianisme *.

En 1843, ayant pris la direction d'une imprimerie à Boussac, dans le départetoent de la Creuze, il fonde la Revue sociale, qu'il imprime et édite lui-même, ainsi que plusieurs petits traités rédigés dans le même esprit, l'esprit humanitaire, démocratique et socialijste. C'est dans la Revue 5octaî« qu'il réponcj plus tard aux attaques dirigées contre lui dans, la Voix du peuple par Proud'hon. Nommé par le département de la Seine représentant du peuple aux élections partielles du 4 juin 1848, il vote constamment avec la Montagne et prononce plusieurs discours sur la nécessité de fixer les heures du travail de Touvrier et d'accorder à la femme l'émancipation politique et sociale. Ses théories socialistes, mêlées de spéculations métaphysiques, n'eurent aucun succès à l'Assemblée constituante. Élu membre de l'Assemblée législative en 1849, il rentra dans la vie privée après

» i vol. in-18, Paris, 183».

« % vol. in-8, Paris, 1840 ; %" édition \m.

le coup d'État du 2 décembre 1851. Réfugié pendant quelques années à Jersey, ensuite à Lausanne, il resta dans celte dernière ville jusqu'après l'amnistie générale du 15 août 1869. Il est mort à Paris le 12 avril 1871, sous le règne dé la Commune. Cette assemblée, dans sa séance du 13 avril, prend la résolution suivante qui, en honorant dans Pierre Leroux un défenseur de la démocratie, lui inflige un blâme pour avoir reconnu l'existence de Dieu : « La Commune décide l'envoi de deux de ses membres aux funérailles de Pierre Leroux, après avoir déclaré qu'elle rendait hommage, non pas au partisan de Vidée mystique dont nous portons la peine aujourd'hui, mais à l'homme politique qui, le lendemain des journées de juin, a pris courageusement la défense des vaincus ^ »

Une analyse sommaire des deux ouvrages principaux de Pierre Leroux suffira pour donner une idée de ce qu'on peut appeler indifféremment sa philosophie ou sa théologie; car ces deux choses n'ont jamais été séparées dans son esprit. Il ne sépare pas davantage la critique des opinions qu'il condamnefde l'exposition et de la défense de ses propres théories.

Dans la Réfutation de Véclectisme, il commence par un résumé des principes sur lesquels se fonde et d'où découle toute sa doctrine.

1^ La philosophie et la religion sont identiques; elles ont le même but, le même objet, à savoir ; l'idéal, la perfectibilité humaine, le progrès.

* Journal officiel du 15 avril 187i.

2^* La philosophie et la religion étant identiques, quand la philosophie se sépare de la religion, c'est pour se substituer à elle et devenir une religion plus avancée, plus parfaite que celle dont elle se déclare indépendante.

3° De l'identité de la religion et de la philosophie il s'ensuit que le fond métaphysique des anciennes religions, du christianisnie en particulier, était philosophiquement vrai. Ce fond métaphysique, c'est la doctrine de la trinité. La trinité est l'essence même de l'esprit humain ; car l'homme est sensation, sentiment, connaissance indissolublement unis. Donc la philosophie n'a pas autre chose à faire qu'à appliquer à la trinité la loi du progrès, en la dégageant de plus en plus des obscurités qui l'enveloppent.

La philosophie est une, mais progressive ; elle se transforme d'âge en âge, parce que ta nature et l'humanité se transforment également. Mais dans ses transformations les plus hardies, elle ne cesse jamais d'être religieuse, puisqu'elle est, sous un autre nom, la religion même. « Les philosophes qu'on regarde comme les plus irréligieux et les philosophes les plus religieux se trouvent être de la même famille. » — « Tous les vrais penseurs qui ont paru jusqu'ici dans l'humanité ont été religieux à divers degrés, suivant les époques, c'est-à-dire suivant la distance plus ou moins grande où se trouvait l'humanité d'une doctrine religieuse *. » En voici quelques

i Réfutation de l'éclectisme, p. 4i et 45

exemples : « La tolérance de Bayle et de Voltaire ne diffère pas au fond de la fraternité de Jésus : la liberté et l'égalité des politiques de la Révolution française n'en sont également que la reproduction *. »

C'est cette doctrine que Pierre Leroux oppose à l'éclectisme de M. Cousin. L'éclectisme, tel que M. Cousin le comprend, et qui ne ressemble pas à l'éclectisme des Alexandrins et de Leibniz, au lieu de reconnaître l'identité de la philosophie et de la religion, ne s'applique qu'à établir entre elles des différences. A la place d'une seule philosophie qui se fait toujours, et qui « n'est jamais terminée », M. Cousin nous parle de quatre systèmes invariables que, malgré leurs principes contradictoires, il s'efforce de réunir dans un système unique; et c'est dans ce système hétérogène qu'il voit l'expression définitive de la vérité. Aussi Pierre Le- , roux, après avoir défini ainsi l'éclectisme, ne craint-il pas de dire qu'il est la négation même de la philosophie, qu'il est logiquement une absurdité. Mais sa définition étant fausse, comme nous croyons l'avoir démontré S la conclusion qu'il en tire l'est également.

Après avoir attaqué la philosophie de M. Cousin dans sa base, Pierre Leroux passe en revue tous ses éléments et se flatte de montrer qu'il n'en est pas un seul qui ne soit une erreur capitale. C'est une erreur d'avoir fait de la psychologie une science et de cette prétendue science le fondement nécessaire de la

* Voyez, Moralistes et philosophes, le chapitre consacré à M. Covsmt

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philosophie. C'est une erreur d'avoir voulu appliquer à la philosophie la méthode d'observation ; car « la métaphysique se fait par l'influence d'une inspiration analogue à celle du poète ; il n'y a pas là de place pour l'observation \ » C'est une erreur d'avoir compté la volonté parmi les facultés essentielles de l'âme humaine. A la volonté, il faut substituer le sentiment, parce qu'il nous, représente la vraie virtualité du moi, sa vraie puissance, celle qui le pousse vers l'inconnu, tandis que la volonté n'est qu'un intermédiaire entre le moi et le non-moi.

Enfin M. Cousin n'a pas été plus heureux du côté de l'érudition (jue du côté de la doctrine. Il n'a rien compris à aucun de ses devanciers, à ceux-là même dont il invoque le plus souvent l'autorité. Il n'a rien compris à Descartes, ni aux Écossais, ni à Maine de Biran, ni à Kant, ni à Schelling, ni à Hegel, ni à Platon, ni à Aristote, ni à Leibniz. « Les absurdités et les non-sens s'accumulent sous sa plume. »

Toute observation serait superflue sur une critique aussi personnelle etaussi passionnée. Nous passerons donc sans transition à l'œuvre capitale de Pierre Leroux, celle qui traite de VHumanité.

La proposition qui sert de base à ce livre est la même qui nous a déjà été présentée, non comme un axiome, mais comme un dogme, dans la Réfutation de V éclectisme : « L^homme est, de sa nature et par essence, sensation, sentiment, connaissance, indivi-

i J&td., p. 186-i87.

siblement unis. » Dans ces trois mots, si nous en croyons Pierre Leroux, se trouvent résumées toutes les philosophies anciennes et 'modernes, et c'est pour avoir méconnu cette vérité fondamentale qu'on est arrivé jusqu'aujourd'hui aux plus déplorables conséquences, non-seulement en métaphysique, mais en politique et en morale. Ainsi Platon, voyant surtout dans l'homme l'élément de la connaissance et ne tenant pas assez compte de la sensation et du sentiment, a conclu, dans la République/ei l'abolition de la famille, à l'asservissement de la classe laborieuse, au régime des castes, et au despotisme des philosophes. Au contraire, Hobbes et Machiavel, exclusivement préoccupés de la sensation, ont préconisé le despotisme de la force brutale. Enfin Rousseau, uniquement attentif au rôle du sentiment, a prêché, dans son Contrat social, le despotisme des majorités. Tous les quatre se sont trompés sur le principe du gouvernement et du droit public, parce que tous les quatre étaient dans l'ignorance des véritables éléments de la science humaine.

Mais une définition psychologique de l'homme, si irréprochable qu'elle soit, ne peut pas être complète, parce qu'elle nous oblige à concevoir l'homme comme un être isolé, tandis que dans la vie réelle il est inséparable de l'humanité. C'est ce que les anciens comprenaient à merveille, quaad ils appelaient l'homme un animal sociable et politique. Cependant les anciens ne connaissaient qu'une partie de la vérité. L'homme n'est pas seulement un être sociable.

c*est un être perfectible. Par la perfectibilité il se trouve uni, non pas à une fraction de l'espèce humaine, mais à l'humanité entière. L'idée de la perfectibilité, cette conquête de la raison moderne, cette religion du xviii^ siècle, entre donc nécessairement dans la vraie connaissance et la vraie définition de l'homme. Voici maintenant les conséquences qui sortent de cette définition complète.

D'abord, puisque nous ne saurions vivre ni développer nos facultés dans l'état d'isolement, chacune des facultés constitutives de notre âme, par conséquent notre âme tout entière doit être considérée en elle-mémé comme un état latent, comme une simple virtualité, sans manifestation. La réalité n'existe pour elle que dans l'état de vie, et la vie n'existe pas ni ne peut même se concevoir sans le corps, sans le monde extérieur, sans la société de nos semblables. La sensation exige que nous soyons en rapport avec les objets matériels; elle a pour condition la propriété. Le sentiment nous fait un besoin de la famille; et la connaissance ne peut se développer que dans une grande réunion d'hommes, elle suppose une patrie. Donc, sans patrie, sans famille, sans propriété, c'est-à-dire en dehors de la vie présente, l'existence n'est que fictive et l'homme est une pure abstraction. Aussi Pierre Leroux regarde-Ml comme inattaquables les trois institutions dont nous venons de parler et qu'il appelle « les trois modes nécessaires de la communion de l'homme avec ses semblables et avec la nature. » Mais il ajoute aussitôt

3^^ t»HtL0S0PHB8 PRANCAtô.

une réflexion qui est de nature à les compromettre: il croit qu'aucune d'elles ne répond aujourd'hui à sa vraie destination. Au lieu de favoriser la Communion universelle des hommes entre eux et avec la nature, elles lui imposent des limites qui compriment l'essor de nos facultés.

De l'union de l'homme avec l'humanité il résulte encore que nous souffrons même du mal dont nous sommes les auteurs et que nous croyons infliger h nos semblables. Ainsi quand le despotisme, la violence> le régime des castes règne sur la terre, la souffrance n'existe pas moins pour l'oppresseur que pour l'opprimé; car l'homme ne peut frapper son frère sans se frapper lui-même, sans mutiler sa vie et la remplir de misères. Non-seulement lé méchant, mais l'égoïste se prive des jouissances de l'intelligence et du sentiment. De là une nouvelle manière de comprendre la charité. La charité ne consiste pas dans l'abnégation el dans le sacrifice. Il faut aimer les autres par intérêt et par amour pour soi, parce que sans eux et loin d'eux, en dehors de la société et de la vie présente, notre existence est impossible. « Aimez votre prochain, parce que votre prochain, c'est vous-même. La charité, au fond, c'est l'égoïsme *. » — « La charité du christianisme, continue l'auteur du livre de V Humanité^ est par son imperfection une des plus grandes preuves qu'on puisse citer de l'imperfection générale du christianisme. » II

» T. I, p. 219, !•• édition.

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6û estâeramour de Dieu comme de Tamour du prochain, il est inséparable de Famour de soi dans cette vie. < Dieu ne se manifeste pas hors du monde et notre vie n'est pas séparée de celle des autres créatures * . »

Après cela il pouvait se dispenser de déclarer qu'il n'y a, selon lui, ni paradis, ni enfer, ni purgatoire hors du monde, hors de la vie; que la terre et le ciel sont une seule et même chose ^ Ces propositions sont implicitement contenues dans celle qui nous montre dans l'âme un phénomène inséparable du corps. Cependant Pierre Leroux est loin de mériter l'accusation de matérialisme. L'idée de Dieu tient une grande place dans sa philosophie, et nous avons vu avec quelle sévérité on la lui a reprochée après sa mort. Mais Dieu n'est pour lui que l'infini mathématique se manifestant dans les êtres sous la forme d'une progression illimitée. Nous ne le connaissons que par la nature, et Is^ nature, comme nojis l'avons déjà dit, se transforme constamment, n'est jamais semblable à elle-même.

Ce que Dieu est aux êtres et aux phénomènes en général, l'humanité l'est à l'homme; elle est dans chacun de nous, pour le corps et pour l'âme, le principe qui survit aux phénomènes et aux changements de forme, la vraie substance, enfin ce que nous appelons le moi. « Ce moi que vous appelez votre être et que vous reconnaissez pour -votre être, et que vous sentez durable, même après la

« Ubi supra, p. 128-281.

mort, ce moi, c'est l'humanité *. » Mais quand on yeut se rendre un compte exact de ce que c'est que l'humanité, on s^aperçoit qu'elle n'est pas un être réel, maïs une pure abstraction, un état virtuel, un être idéal dont chaque homme en particulier est la réalisation incomplète ^

A cette théorie, qui fait de l'humanité le principe invariable ou la substance de la personne humaine, vient s'ajouter, on ne sait comment, la doctrine de la métempsycose. Ne pouvant nous l'expliquer logiquement, nous nous contenterons de donner les raisons par lesquelles l'auteur du livre de V Humanité s'efforce de la justifier.

Quand un enfant vient de naître, il faut que nous nous arrêtions à l'une de ces deux hypothèses : ou cet enfant a déjà existé, ou il reçoit rexistence pour la première fois. Mais l'idée d'une création proprement dite, d'un acte qui fait sortir l'existence du néant, n'est pas seulement incompréhensible, elle est inconciliable avec la nature divine : car pourquoi Dieu aurait-il donné l'être à ce qui n'était pas? Pourquoi tel degré de l'être et non pas un autre? Dieu aurait donc agi sans raison. Une telle supposition étant inadmissible, il faut bien reconnaître àtout homme qui vient au monde une existence antérieure. Mais sous quelle forme vivait l'homme avant sa dernière renaissance? Était-il plante, animal, ou faisait-il déjà partie de l'espèce humaine ? En

« Ubi supro, p. 254-256.

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d'autres termes, la métempsycose est-elle indéfinie ou bornée seulement à l'humanité ? « De ces deux systèmes, dit Pierre Leroux, le second est infiniment plus probable que le premier *. » Aussi arrive-t-il à cette conclusion que « nous sommes, non-seulement les fils et la postérité de ceux qui ont déjà vécu, mais au fond et réellement ces générations elles-mêmes '. » Cette opinion ne pouvant se concilier avec le principe de l'identité, Pierre Leroux n'hésite pas à le sacrifier; il va même jusqu'à accuser d'égoïsme et de folie l'obstination que nous mettons à vouloir rester la même personne.

Mais le raisonnement seul n'a point à ses yeux une autorité suflîsante pour entraîner la conviction dans une matière de cette importance. Il entreprend donc de démontrer que la doctrine de la métempsycose est au fond de toutes les traditions religieuses et qu'elle fait la base de tous les grands systèmes de philosophie. Il commence par le système de Platon. Comment admettre que Platon, l'auteur du Phédon, le défenseur éloquent de l'immortalité de l'âme, ne reconnaisse à l'homme d'autre destinée que de renaître ici-bas, dans les conditions de la vie présente, au sein de l'humanité? Celte diflîcullé n'a pas échappé à Pierre Leroux; seulement il prétend que Platon, dans sa vieillesse, a répudié ces idées spiritualistes, et que nous en trouvons la preuve dans VEpinomis, une œuvre de ses dernières années. Peu

1 Uhi supra, p. 283.

*. Ubi supra, liv. V, ch. xii.

importe d'ailleurs à Pierre Leroux l'authenticité de ce dialogue, qui a été justement contestée. Il ajoute que ce n'est pas dans le Phédon, mais dans le VP livre de YEnéide, qu'il faut chercher la véritable pensée de Waton. Or, dans le VP livre de V Enéide, Virgile enseigne formellement que les âmes, ^près avoir passé quelque temps dans le royaume des ombres, renaîtront à la vie, c'est-à-dire qu'après la mort nous renaîtrons dans l'humanité. C'est ainsi que Pierre Leroux, quand il s'agit de la philosophie ancienne, respecte les lois de la critique. De même qu'il rend Platon responsable des poèmes de Virgile, il n'hésite pas à attribuer à Pythagore le fragment qui porte le nom de Timée de Locres et de reconnaître le plus haut degré de véracité dans les lettres d'Apollonius de Tyane.

Après les philosophes grecs vient le tour de Moïse, des livres hébreux et de l'Évangile. C'est ici surtout que sous l'apparence d'une érudition universelle embrassant toutes les langues, toutes les philosophies, toutes les religions de l'Orient, avec leurs modernes commentaires , l'imagination de Pierre Leroux se donne une libre carrière et se livre à toutes les rêveries du mysticisme allégorique. Nous nous bornerons à les résumer rapidement.

L'histoire d'Adam nous apprend que l'espèce humaine, d'abord androgyne, se reproduisait à la manière de certains nâollusques. Le bonheur dont elle jouissait dans l'Eden, c'est la tranquillité bestiale attachée à son premier état; elle était heureuse et

immortelle comme le polype. L'arbre de la science du bien et du mal, c'est le symbole de la connaissance venant à la suite de cet état primitif. Alors le moi commence à se distinguer du non-moi ; l'homme se séparç de Dieu et il en résulte un déchirement intérieur que l'Écriture appelle une malédiction. Le meurtre d'Abel par Gain, son frère, c'est l'établissement de la propriété que Moïse a voulu assimiler au fratricide. En flétrissant la propriété. Moïse a institué la Pâque, qui n'est pas autre chose qu'un repas égalitaire. Enfin, la Genèse a été visiblement inspirée par les prêtres égyptiens. Or, comment ces prêtres, qui vivaient en commun, n'auraient-ils pas consacré par un thytbe l'abolition de la propriété? Gain est donc le type du propriétaire, de l*homme asservi à la sensation; Abel représente le sentiment et Seth la connaissance. Les deux derniers sont vaincus par la force brutale du premier; alors l'humanité est sur le point de s'aflFaisser sous le poids de la tyrannieet de la misère; c'est le déluge. No*, c'est le symbole de l'humanité nouvelle, où les divers éléments de notre nature, jusque-là abandonnée au désordre, sont mis en équilibre. Ge sont également trois modes de notre exist-ence : la subjectivité, l'objectivité et le rapport de l'une à l'autre, qu'on reconnaît dans les trois fils de Noé: Sem, Gham et Japhet. Ges trois modes sont ceux qui se personnifient plus tard dans le savant, l'artiste et l'industriel.

Jusqu'ici nous n'avons encore trouvé dans la

* Matth., XXII, 23.

Bible que la psychologie individuelle et sociale de Pierre Leroux ; mais voici également, dans le saint livre, son système de métempsycose ou le dogme de la renaissance des individus au sein de l'humanité. Quand Dieu annonce à Abraham qu'il deviendra une grande nation et que toutes les familles de la terre seront bénies en lui, n'est-il pas clair qu'il s'agit, non d'un homme en particulier, mais de Vhomme peuple destiné à devenir Vhomme humanité et à renaître sans cesse en changeant de forme ? Tel est aussi le sens de ces paroles de l'Évangile : « Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants *. » Nous ne suivrons pas l'auteur du livre de VHumanité dans ses digressions sur les trois sectes du judaïsme, un autre symbole des trois éléments impérissables de la nature humaine ; ni dans ses commentaires sur l'Évangile et sur les dogmes fondamentaux de l'Église catholique, il nous suflTira d'en connaître la conclusion. Or, si nous en croyons Pierre Leroux, depuis plus de dixhuit siècles et demi que le christianisme est établi sur la terre, l'Évangile n'a pas encore été compris, il l'est même de moins en moins à mesure qu'on s'éloigne de la date de sa ' naissance. On parle de spiritualisme chrétien, tandis que la vraie significa- , tion des paroles du Christ , c'est l'unité substantielle de Dieu, de l'homme et de la nature, c'est la transformation successive de l'humanité en Dieu,

PHILOSOPHES FRÀNÇÂ.I8. 359

c'est la résurrection des individus dans celte vie et sur cette terre, avec les conditions de notre existence actuelle, en dehors de laquelle il n'y a pas d'autre existence possible \ Cette résurrection matérielle dans un âge futur de rhumanité,voilà la seule immortalité reconnue par Jésus,voilà ce qu'il entend par le royaume du Ciel ou de son Père.

De telles opinions ne se discutent pas, car elles ne s'appuient sur aucune preuve; elles ne tiennent compte ni de l'observation, ni du raisountement philosophique, ni de la critique qui s'applique à l'histoire ; il faut donc se contenter de les enregistrer en marquant leur date et leur place dans la succession des idées ou jîlutôt des hypothèses.

Aux ouvrages de Pierre Leroux que nous avons cités, il faut ajouter les suivants ^ ;

1 T. IL p. 84i et suiv.

* Sept discours sur la situation actuelle de la société et de l'esprit humain (Paris, in-8, 1841 ; 2 \oL in- 16, Boussac, 1847 ; — dune Beligion nationale ou du culte (in-18, Boussac, 1846) ; — de l'Humanité, solution pacifique du problème du prolétariat (in-8, Boussac, 1848) ; — Projet d'une constitution démocratique et so- Cîate^in-8, Boussac, 1848), — le Garasse de M, Aguado ; de la

(in-16, iSiQ); ^ Assemble nationale législative (in-4, Paris, 1849); — la Grève de Samarez (in-8, 1863-1864) ; — Job, drame en cinq cbctespar le prophète Isaie^ in-18, 1865).

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