‹ Philosophes modernes, étrangers et françaisChapitre 12 sur 15 · JEAN REYNAUD · texte numérisé non relu

JEAN REYNAUD

Après avoir parlé de Pierre Leroux, il nous est impossible de ne pas donner ici une place à Jean Reynaud, son ami, son collaborateur, son coreligionnaire dans rÉglise saint-simonienne. Ces deux écriyains ont été unis toute leur vie de cœur et de pensée. Ils ont poursuivi le même but politique et religieux. Il y a aussi beaucoup de ressemblance entre leurs idées philosophiques, du • moins en ce qui concerne notre destinée après la mort. Mais Jean Reynaud est bien supérieur à Pierre Leroux par la profondeur de la pensée, par la richesse de l'imagination et l'éloquence du langage. Terre et Ciel est une œuvre remarquble, restée célèbre et qui se lit encore beaucoup ; tandis que le livre De Vhumanité n'est plus guère connu que de quelques curieux et de quelques érudits.

Jean-Ernest Reynaud naquit à Lyon en 1806. Il était pupille du conventionnel Merlin de Thionville. Après avoir fait ses études au collège de Thionville, il entra en 1824 à l'École polytechnique. En 1830, il était ingénieur des mines de deuxième classe lorsque, à la siiîte de la révolution de Juillet, il se crut obligé de donner sa démission. Mais l'abandon de sa position officielle ne l'empêcha pas, en 1849, d'où-

vrir à l'École des mines un cours gratuit de droit administratif. Son activité neserenfermapasdanscet enseignement. Ayant adopté les principes du saintsimonisme avec plusieurs de ses camarades de l'École polytechnique, il participasuccessivementà la rédaction de plusieurs journaux consacrés à la défense et à la propagation de la religion nouvelle : VOrganisateur, le Globe^ devenu un organe saint-simonien, les Prédications saint-simoniennes et les Missions de province. Mais un changement radical ne tarda pas à s'accomplir dans la secle dont il était devenu un des plus fervents apôtres. En 1831, Enfantin ayant proclamé le règne de la femme libre, Jean Reynaud, avec Bazard et plusieurs autres, protesta contre cette doctrine, qui n'était autre chose que l'abolition du mariage et de la famille. Ayant cessé de faire partie de ce qu'on appelait Véglise saint-simonienncy il se toiirna vers d'autres travaux. II fonde et rédige, avec son ami Pierre Leroux, en 1833, la Revue encyclopédique, et en 1836, VEncyclopédie nouvelle. Ce recueil, destiné, dans l'esprit de ses auteurs, à remplacer VEncyclopédie de Diderot et de d'AIembert, est resté inachevé.

Après la révolution de 1848, M. Carnot, devenu ministre de l'instruction publique , institue une commission des hautes études scientifiques et littéraires dont Jean Reynaud est nommé président. En même temps, le nouveau ministre, absorbé par la politique, lui abandonne à peu près l'exercice intégral de ses attribut ions. M. Carnot étant sorti du

pouvoir, Jean Reynaud Je suivit dans sa retraite; mais il continua de faire partie de TAssemblée nationale constituante où il avait été envoyé par le département de la Moselle. Il vota, avec les membres les plus modérés du parti démocratique, contre les clubs, contre l'abolition de la peine de mort, contre rimpôt progressif, contre le droit au travail. Il soutint le gouvernement du général Cavaignac, et appuya l'expédition de Rome, à la condition qu'elle ne dépasserait pas le but restreint qui lui était primitivement assigné. Après l'élection du 10 décembre, il combattit la politique de l'Elysée, et donna sa démission de député le 20 avril 1849. Ayant refusé le serment après le coup d'État du 2 décembre, il fut rayé du tableau des ingénieurs des mines.

C'est en 1854 qu'il publia son œuvre capitale, Terre et Ciel, arrivée en 1866 à la sixième édition. Il a fait paraître, en outre, une Minéralogie à VuscLge des gens du inonde^ et un article de V Encyclopédie nouvelle, le Druidisme, qu'il a fait imprimer séparément sous ce titre : Considérations sur Vesprit de la Gaule (in-8, Paris, 1847), et un Discours sur la condition physique de la terre (in-8, Paris, 1840). Il est mort à Paris le 28 juin 1863.

Terre et Ciel n'est pas un livre de pure philosophie, quoiqu'il ne reconnaisse d'autre autorité que celle de la raison et de la science, et qu'il repousse l'intervenlion d'une révélation surnaturelle- Par la nature des problèmes qu'il embrasse et par le ton de la discussion ; par sa forme même, qui est celle

d'an dialogue entre un théologien et un philosophe^ il appartient à la théologie. Dès les premières lignes de VlntroductioUy l'auteur exprime cette opinion, qu'il n'y a que la théologie renouvelée par la science qui, combattant à la fois le matérialisme et la superstition, soit capable de maintenir l'esprit humain dans la voie du progrès, en l'empêchant de dévier soit vers le paganisme, soit vers le moyen âge. Il ne s'agit point pour lui de se renfermer avec les philosophes dans l'étude des facultés de l'âme, ni de se borner avec les savants à la constatation des lois physiques et mathématiques du monde ; le but qu'il se propose est de rechercher ce que l'âme est dans son origine et dans la suite de ses destinées, ce qu'elle a été avant et ce qu'elle sera après cette vie, quels sont ses rapports avec la terre et avec l'univers entier, s'il y a dans les globes qui peuplent Tespace des êtres plus ou moins semblables à nous et avec lesquels nous sommes destinés à entrer en communication. Il est évident que ces questions échappent à la compétence de la saine philosophie, parce qu'elles sortent des limites de la raison et de la certitude ; par conséquent, si on les enlève à la juridiction de la théologie traditionnelle, il faut en • faire la matière d'une nouvelle théologie, édifiée sur d'autres bases que l'ancienne, et dont les dogmes, sans être démontrés, pourront au moins se concilier avec les découvertes les plus récentes de la science et avec les aspirations les plus généreuses de la société moderne.

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D'après Jean Reynaud, la théologie traditionnelle, orthodoxe, catholique, en un mot, n'a été qu'une longue préparation à cette théologie plus philosophique dont il va nous exposer les principes et qu'il nous montre d'avance comme une satisfaction donnée à l'universel besoin des âmes. Ce n'est pas seulement la théologie enseignée par l'Église, c'est l'histoire entière de la religion, où chacune des grandes nations de la terre a joué un rôle, qui a eu la même destination et qui a servi à assurer le même résultat. La Judée a proclamé l'unité de Dieu; la Grèce a révélé au monde le dogme de la Trinité ; à Rome nous devons la hiérarchie ecclésiastique, la discipline religieuse et l'organisation du culte extérieur ; c'est du sein de la Gaule, où il a existé pendant de longs siècles à l'état de tradition, que sortira le douveau dogme de l'Immortalité. N'est-ce pas d'ailleurs la ^aule, c'est-à-dire là France, qui exerce depuis tant de siècles une influence prépondérante sur les affaires spirituelles? « Le rayonnement de son génie plus libre et plus ouvert remplace, dès à présent, devant l'élite des esprits, ce vieux génie romain dont la tyrannie et le terre à terre ont fini par fatiguer les nations (p. 13 de la 6® édition). »• Les druides l'ont prédit, et leur prédiction est déjà en partie réalisée, la Gaule est faite pour devenir la tête du monde. On voit que le sentiment patriotique n'est pas étranger aux inspirations religieuses de Jean Reynaud.

Son livre, comme on peut déjà le supposer d'après ' le titre, se divise en deux grandes pïirties, Tune

consacrée à la terre et l'autre au ciel, c'est-à-dire à la totalité des globes semés dans l'espace et dont se compose l'univers. Dans la première on nous montre quelles sont les conditions de la terre considérée en elle-même et dans ses rapports avec les autres parties de notre système planétaire, et de cet examen on tire des conclusions propres à nous éclairer sur la nature, sur l'origine et les destinées du genre humain. Dans la seconde on essaye de prouver que les destinées du genre humain, ou plutôt des âmes humaines, ne sont pas renfermées dans les limites de la planète qu'elles habitent aujourd'hui, mais qu'au lieu du ciel immatériel où l'on prétend qu'elles doivent être réunies après la mort, c'est le ciel astronomique qu'elles parcourront dans son immensité , toujours revêtues d'un corps et plus ou moins heureuses, plus ou moins favorisées par leurs résidences successives, selon le sort qu'elles auront mérité par leurs vertus. Nous allons suivre l'auteur dans cette double expression de sa pensée.

Après avoir essayé d'établir, par des considérations tirées de notre système planétaire, que la terre est destinée à servir encore pendant un temps indéfini d'habitation au genre humain, il fait ressortir le contraste qui existe entre la constitution générale de notre globe et les convenances particulières de notre espèce, les diflSicultés et les contrariétés que nous rencontrons dans la loi de gravitation, dans l'inégalité de la surface de la terre, occupée en grande partie par des mers et des montagnes, dans la rareté des

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objets nécessaires à notre subsistance. A toutes ces causes de souffrance, à ces résistances innombrables et en quelque sorte calculées que la terre oppose à notre bien-être et à notre repos, viennent se joindre les deux grandes lois de notre nature propre : la loi du travail et celle de la mort. « L'existence du travail est liée à jamais à Texistencé du genre humain dans sa forme actuelle \ » Sans doute, les progrès de la science le rendent à la fois plus supportable et plus bienfaisant. Il accroît nos jouissances et diminue nos privations. On va même jusqu'à nous assurer que l'anéantissement universel de la misère n'est qu'une question de temps et d'intelligence. Mais quelque adoucissement qu'on y apporte et quelques résultats qu'on s'en promette, il ne faut pas se dissimuler que le travail est une peine, une peine sans fin.

Plus dure encore est la loi non moins générale, ni moins indestructible de la m^rt. La mort ne nous enlève pas seulement la vie, elle nous ôte ce qui en fait le charme et le prix, en nous séparant des objets de nos plus chères affections.

La conclusion qui sort comme d'elle-même des conditions de notre existence ici-bas, c'est que la terre est un lieu d'expiation qui, par conséquent, suppose pour chacun de nous une vie antérieure à celle-ci. Mais n'est-ce qu'un lieu d'expiation qu'il faut voir dans la planète sur laquelle nous sommes

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condamnés à souffrir et à mourir, et avant de naître à la vie actuelle n'avons-nous vécu qu'une seule fois? Après la mort qui en est le terme ne devons-nous pas attendre un nouveau réveil ? Aucune de ces hypothèses n'est admissible dans la doctrine de Jean Reynaud.

Si la terre est un lieu d'expiation, elle est aussi un lieu d'épreuve, un moyen et une occasion de perfectionnement, un théâtre de progrès indéfinis. La loi du progrès n'est pas une loi moins impérieuse et moins générale de l'humanité que la loi du travail, que la loi de la mort. « Le souverain principe de la perfectibilité illumine tous les temps *. » 11 n'admet point d'interruption ni pour l'individu ni pour l'espèce. Dès le sein de sa mère, c'est-à-dire dans l'état embryonnaire, l'homme traverse toutes les espèces animales ; et une fois entré en possession de la vie complète, ou tout au moins de tous les organes de la vie, il continue de se développer selon les lois et d'après les conditions de sa propre espèce. Qu'on ne dise pas que la vieillesse est un âge de décadence, c'est un temps de recueillement et de pieuse contemplation. L'humanité, prise en masse, nous offre le môme spectacle dans l'ordre intellectuel et moral. Les époques, les générations, les sociétés se succèdent en se dépassant les unes les autres ; et il n'y a que notre race qui suive à travers les siècles cette marche constamment ascendante ; les espèces

animales, une fois produites, demeurent immuables tout en offrant dans leur ensemble des degrés inégaux de la vie dont elles sont capables, de la vie instinctive et organique.

Or, s'il en est ainsi, comment se refuser à croire que la mort puisse être un nouveau pas vers la perfection, et que notre vie actuelle, précédée de plusieurs autres vies, soit, pour ainsi dire, une évolution plus complète des facultés que nous y avons déployées? Mais ce n'est là qu'un des côtés de notre nature. L'homme est perfectible, mais en môme temps il est libre. Le progrès, comme on vient de le dire, est la loi suprême de notre espèce ; mais en raison de notre libre arbitre, nous pouvons nous en écarter plus ou moins et pendant plus ou moins de temps. Ces déviations temporaires de la fin qui nous est proposée doivent être rachetées ou plutôt corrigées par des peines également temporaires, qui en sont la suite naturelle. Une vie meilleure a donc pu précéder celle que nous avons maintenant, et une autre, encore moins heureuse, peut lui succéder. Le principe de la perfectibilité ne supprime. pas celui de l'expiation. De l'un et de l'autre il résulte que la terre n'est, pour les âmes humaines, qu'un lieu de passage. Elles ont existé avant la vie qu'elles y mènent , elles existeront encore après l'avoir quittée. Elles ont commencé on ne sait où et ne finiront jamais. « Substance anonyme que le vent promène à travers l'immensité, je me suis fixé tout à l'heure sur cette planète où je cherche à me déve-

lopper en me rendant utile, et j'aspire à y ouvrir mes ailes pour reprendre mon voyage vers des astres meilleurs *. »

En effet, comme nous le disions tout à l'heure, le principe de la perfectibilité ou du progrès finit toujours par l'emporter sur celui de l'expiation. Après un certain nombre d'épreuves dont la durée et la rigueur sont proportionnées à ses fautes, l'âme, sortant des bas-fonds et des régions moyennes de Tunivers, en gagne « les plus subliipes hauteurs » , c'est-à-dire les astres les plus favorisés, où elle reçoit la récompense qu'elle a enfin méritée. C'est probablement dans ce triomphe plus ou moins tardif, mais infaillible de l'attraction du bien sur celle du mal, que Jean Reynaud fait consister la grâce de Dieu ; car il n'admet pas que l'âme atteigne par elle seule le dernier terme de son développement, il appelle la grâce au secours de sa faiblesse ^ »

On remarquera aussi que si l'âme est immortelle dans la doctrine de Jean Reynaud, elle n'est pas étemelle; sa préexistence, ou le nombre plus ou moins considérable de vies qui ont précédé sa vie actuelle , n'empêche pas qu'elle ait commencé , qu'elle ait été créée dans le sens théologique du mot, c'est-à-dire tirée du néant. Voici un passage qui ne laisse subsister aucun doute à cet égard et qui justifie Jean Reynaud de Taccusation de panthéismequ'on lui a quelquefois adressée : «Gontinuel-

lement, par l'opération incessante du Créateur, des âmes nouvelles sortent du néant et prennent leur essor, chacune à sa manière, à travers l'immensité des mondes \ »

Si le spectacle de la terre et du rôle que l'homme est appelé à y jouer suffit pour nous donner ces idées sur notre origine et sur la loi de notre existence, qu'est-ce donc quand nous élevons nos regards vers l'immensité du ciel? II est impossible de supposer que ces astres semés dans l'espace, qui, malgré leur prodigieuse diversité et leur nombre infini, obéissent à une même pensée, répondent à un même dessein et forment en réalité un tout indivisible, ne soient point peuplés comme notre planète, par des âmes immortelles, récompensées ou punies pour leurs œuvres antérieures, et poussées ainsi que nous vers le but suprême de nos communes destinées. Ce ciel-, cet univers qui, dans sa magnificence et son étendue sans bornes, répond si complètement à l'activité divine, ne doit-il pas répondre aussi à l'activité des âmes, créées à l'image de leur auteur? Ce ciel, que remplit, à une profondeur insondable, une poussière de soleils, c'est le théâtre sur lequel les âmes, infinies en nombre, parcourent les degrés également infinis de la perfectibilité. « Il en est de la circulation des âmes dans l'univers comme de la circulation du sang dans le corps des animaux \ »

Mais qu'est-ce que la vie, dans quelque partie de

Tunivers qu'elle se manifeste, sinon l'union d'une âme et d'un corps ? Comment, sans un corps, l'âme pourrait-elle habiter l'une ou l'autre de ces sphères dont se compose le ciel astronomique, le seul qui existé, puisqu'il embrasse l'infini? Une âme pure, un pur esprit, est donc un être imaginaire, aussi bien que le ciel spirituel de l'ancienne théologie. Mais le corps dont aucune âme ne peut se passer, n'est pas toujours le même. Les âmes changent de corps en changeant de vie et en changeant de sphère. La doctrine de la métempsycose est le complément et la conséquence nécessaire des idées que nous venons d'exposer. Seulement la métempsycose de Jean Reynaud se distingue essentiellement de celle de Pythagore, de Platon et des anciens en général. Sans jamais tomber au-dessous, l'âme peut s'élever audessus de l'organisation humaine. Elle choisit, elle se construit elle-même celle qui répond le mieux au degré de perfection morale et intellectuelle où elle est parvenue. Elle est, selon les expressions mêmes de Jean Reynaud, toujours douée des forces plastiques nécessaires pour se former les organes dont elle a besoin \ « De même, dit-il un peu plus loin, que Dieu préexiste à sa création et la produit par une mystérieuse expansion de son essence, de même nous préexistons à notre organisme et le déterminons par une des plus mystérieuses puissances

de notre âme. » C'est> à proprement parler, la transmigration expliquée, ou, pour mieux dire, compliquée par l'animisme de Stahl.

S'il ne fallait, pour faire valoir un système de théologie ou de philosophie, que l'éloquence et la chaleur du langage, que l'élévation constante de la pensée, que la générosité des sentiments, qu'un ardent amour de l'humanité, qu'une vive imagination unie à une connaissance approfondie des sciences et à une érudition peu commune, le système de Jean Reynaud aurait beaucoup de prise sur les esprits, et il en a eu en effet pendant assez longtemps.^ Mais ce n'est pas assez de dire que les preuves lui manquent absolument ; il échappe aux procédés et aux méthodes de démonstration, et à cause de cela même il est difllcile de le réfuter. Gomment trouver dans l'observation, dans l'induction philosophique ou dans le raisonnement pur des arguments pour ou contre la préexistence des âmes, pour ou contre le pèlerinage sans fin et le progrès sans limite qui les attendent dans les astres ? Gomment établir ou comment nier par des raisons solides que notre âme, avant de revêtir, dans le sein maternel, une enveloppe embryonnaire, a fait choix de l'organisme qui lui convient et en a préparé tous les éléments? Autant de propositions, autant d'hypothèses.

Gependant il y a une difficulté qui les enveloppe toutes à la fois et à laquelle il semble impossible de répondre. La préexistence des âmes, leurs transmigrations successives, leur passage à travers les astres

sans nombre qui peuplent l'étendue, ont été imaginés dans le but de justifier, par les fautes d'une vie antérieure , les souffrances imméritées que nous supportons dans celle-ci, et de nous ouvrir la carrière d'un perfectionnement indéfini. Mais il n*y a d'expiation juste et efficace que pour les fautes qu'on se souvient d'avoir commises ; il n'y a de progrès, de progrès moral, de progrès spirituel, que pour celui qui sait qu'il s'élève d'un degré inférieur à un degré supérieur, par conséquent qui se rappelle avoir passé par le premier de ces états et qui a conscience d'être arrivé au second. Ce n'est donc pas assez, pour donner satisfaction au double principe qui domine tout le système, que l'âme soit immortelle ou reste substantiellement la même; il faut aussi que son identité personnelle lui soit attestée par la mémoire. Or, nous sommes dans une ignorance absolue de ce qui a précédé notre naissance en ce monde ; notre conscience se refuse à nous attribuer d'autres vices et d'autres vertus que ceux qui se sont développés en nous pendant notre existence présente.

L^objection a été prévue par l'auteur de Ciel et Terre, et il fait pour la résoudre d'inutiles efforts. « Ne sayons-nous pas, dit-il, par l'expérience même de cette vie, que des souvenirs qui nous semblent absolument éteints se ravivent parfois et nous rendent tout à coup un passé que nous avions cru englouti à jamais dans les abîmes de l'oubli ? Rien ne nous défend de croire qu'il y ait en nous de ces obscurs souvenirs de nos vies antérieures. » Les

deux choses que Jean Reynaud cherche ici à assimiler n'ont entre elles aucun rapport. Il nous est impossible de ne pas admettre des souvenirs latents qui reparaissent dans notre mémoire : ce sont des faits. Mais des souvenirs latents dont il ne reste pas le moindre vestige sont une pure chimère. Jean Reynaud invoque encore un autre moyen de défense. 11 suppose que la puissance de notre mémoire, dans la succession de nos différentes vies, s'accroîtra avec nos autres facultés, et que nous ressaisirons un jour tout notre passé \ C'est là un rêve qu'aucune expérience n'autorise ni n'encourage. Nous n'accorderons pas plus d'importance à cette ingénieuse comparaison: « Essayez de me réduire en m' interrogeant sur notre passé, je vous répondrai, comme la fusée, que nous marchons, mais que la lumière ne colore notre trace que dans notre voisinage, et que le reste de notre chemin demeure perdu dans la nuit. » Si nous n'apercevons que notre voisinage, c'est-à^ire la vie présente, et si les autres restent perdues dans la nuit, qui oserait affirmer qu'elles aient existé ? D'ailleurs, une métaphore ne vaut pas un fait ni même un argument. L'objection subsiste donc tout entière, et elle est telle qu'elle suffit pour compro,mettre toute cette théologie astronomique.

Le livre de Ciel et Terre n'en est pas moins un des plus curieux, des plus originaux et des plus intéressants quiaientété écrits depuis longtemps dans notre langue,

* p. 213 et 314.

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