SES OPINIONS PHILOSOPHIQUES
C'est le 8 juin 1875 que la France a perdu, dans la personne de M. de Rémusat , un des hommes qui Tont le plus honorée par leurs actions et par leurs écrits. Au lendemain de sa mort, tous les organes de la publicité, sans acception de parti, ont rendu hommage aux hautes facultés et au patriotique dévouement dont il a fait preuve pendant une carrière politique qui a duré plus d'un demi-siècle. Quelques-uns, non contents de retracer la vie de l'homme d'État, ont voulu peindre Thomme et donner une idée de l'écrivain, surtout de* celui qui est resté inédit, qui s'est essayé dans le drame et dans la chanson. Ce n'est sous aucun de ces aspects que nous considérerons ici Charles de Rémusat. Nous ne voulons faire connaître en lui que le philosophe, car ce titre lui appartient à meilleur droit qu'aucun de ceux qu'on se plaît à lui reconnaître, et c'est assurément celui que la postérité appréciera le mieux. Les dix-sept ou dix-huit volumes qui sont sortis de sa plume infatigable se rapportent tous, soit directement, soit d'une manière indirecte, à la philosophie. Un seul fait exception : c'est celui qu'il publia en 1820, presque au moment où il quittait les bans de l'École de Droit et
qui a pour titre: De la procédure par jurés en matière criminelle. Encore ne Youdrions-nous pas nous porter garant que cette exception soit tout à fait justifiée.
Oui, malgré la part considérable qu'il a prise aux affaires de son pays, malgré son aptitude à des exercices d'intelligence tout à fait différents, et la rare souplesse de sa conversation et de son style, M. de Rémusat était par-dessus tout un esprit philosophique; mais nous nous empressons d'ajouter que ce n'était point un esprit didactique. Le ton etles formes du dogmatisme ne se prêtaient pas mieux à la grâce aisée et à la familiarité élégante de son langage qu'aux libres mouvements de sa pensée. Aussi lui inspiraient-ils une invincible répugnance. Il y a dans son excellent ouvrage sur Bacon, une phrase qui peut être considérée à la fois comme une justification de sa manière et de celle du philosophe anglais: < La haute philosophie, dit-il S agit d'une manière moins directe et plus lointaine sur les intelligences que cette philosophie usuelle qui réfléchit librement et converse avec le lecteur sans méthode et sans apprêt touchant la vérité. »
Cette liberté d'allures, en le préservant de l'ambition si souvent déçue d'embrasser la vérité tout entière dans un système inflexible, ne l'a pas empêché d'exercer son esprit sur les sujets les plus variés et les plus difiiciles. Mais dans tous ses écrits, dans ses
1 Bacon, sa vie, son temps, sa philosophie, T édition, page 37.
livres comme dans les articles qu'il a donnés aux journaux et aux Revues, et jusque dans le premier volume de ses Essais de Philosophie, il s'attache de préférence à la critique et à l'histoire, à l'exposition et à la discussion d'opinions plus ou moins célèbres, qui ne sont pas les siennes. Est-ce une raison de l'accuser de scepticisme, ainsi qu'on l'a fait souvent, ou de ne lui attribuer que des opinions variables, éparses, peu susceptibles d'être réunies en un corps de doctrines ? Nous sommes loin de le penser ; nous croyons, au contraire, être en état de démontrer que sur toutes les grandes questions qui relèvent directement de la philosophie ou qui la touchent de près, M. de Rémusat avait des idées précises, arrêtées dans leur substance, quoique perfectibles dans leurs applications, et que ces idées, dérivées elles-mêmes d'un petit nombre de principes acceptés comme incontestables, composent un tout parfaitement homogène dont les diverses parties, faciles à discerner, ne sont pas moins faciles à concilier entre elles. On ne comprendrait pas qu'une aussi noble et aussi pénétrante intelligence, qui dans les luttes de la vie publique a donné tant de gages d'inébranlables convictions, ait pu examiner les systèmes de Descartes, de Kant, de Reid^ de Hegel et Schelling, de Broussais, de Cabanis, de Jouffroy, de Lamennais, de Bacon, de Newton, de Locke, de Hobbes, sans prendre parti dans un débat où figurent de si grands noms et de si grands problèmes. Mais nous ne sommes pas réduit à procéder par induction, nous avons le droit d'aflSr-
mer que M. de Rémusat, s'il n'a pas porté un égal intérêt à toutes les parties de la science philosophique, avait du moins une philosophie politique, une philosophie métaphysique et une philosophie religieuse.
C'est par la philosophie politique que nous devons commencer, car c'est par la politique, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, que M. de Rémusat a été amené à la philosophie. Au vent de réaction qui soufflait sur la France pendant les années de sa jeunesse, et qui menaçait de détruire ce qui subsistait encore de l'œuvre de 1789, lui et ses amis avaient entrepris d'opposer l'esprit libéral. Or, l'esprit libéral, pour lui et pour eux, c'était bien, si l'on veut, l'esprit de la Révolution, mais non l'esprit révolutionnaire, encore moins l'esprit de destruction et de raillerie sceptique qui avait animé les philosophes du dix-huitième siècle. Voici en quels termes il prend soin de le définir : « l'esprit dont le principe est la liberté de la raison humaine, — principe qui suppose nécessairement qu'aucune tradition n'a une autorité absolue et définitive, et qu'en toute matière un progrès est toujours possible \ » Ainsi compris, l'esprit libéral ne se distingue pas de la philosophie, et en effet, dans un autre de ses écrits ^ M. de Rémusat soutient que la philosophie est « l'esprit même de l'esprit du temps » ; qu'elle est appelée à nous donner les convictions qui nous manquent et les règles
1 Passé et présent, tome Vt, page 19.
* Essais de philosophie y Introduction. ; ; ;.;
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de conduite dont nous avons besoin ; qu'elle n'a pas seulement pour but la recherche indépendante de la vérité dans toutes les sphères accessibles à notre intelligence, mais qu'elle nous découvre, dans la raison, des principes immuables dont l'application doit s'étendre à la vie entière de l'homme, à ses actions comme à ses pensées, à sa vie publique comme à sa vie privée.
Assurément, ce n'est point là le langage du scepticisme, mais ce n'est pas non plus celui d'une école ou d'une doctrine qui, croyant avoir atteint le dernier terme de l'investigation philosophique, se refuse à toute transformation et à toute conquête ultérieure. M. de Rémusat, sans changer les bases sur lesquelles ses opinions s'appuient, puisqu'elles se confondent, pour lui, avec les principes mêmes de la raison, laisse toujours la porte ouverte à des recherches nouvelles, à des applications inaperçues, à des perfectionnements illimités. C'est ce qui lui fait dire, dans un article qui remonte à sa première jeunesse, mais dont il ne répudie pas la pensée, puisqu'il le publie dans un âge mûr : « Je déclare ici formellement que j'ai souvent changé d'opinion, et que j'en changerai encore *. »
En dépit de cette déclaration, sa philosophie politique, contenue dans un petit nombre de propositions générales, a peu varié. Ne reconnaissant à la raison d'autres limites que celles que la nature des choses
1 Passé et présent, tome V, page 87.
380 PHILOSOPHES FBÂNÇÂ.IS.
et ses propres lois lui imposent, il la regarde comme souveraine, et il réclame pour elle le gouvernement de la société. « La contemplation de quelque vérité immuable est seule capable, disait-il, de nous soutenir et de nous guider au milieu des obstacles de l'action ; celui qui ne sait pas qu'une lumière est sur nos têtes marche dans les ténèbres ; il ne comprend plus le réel, faute de l'avoir dépassé Oui, la philosophie doit régner. Oui, le génie de Thomme, qu'il étudie la nature ou gouverne la société, doit s'élever plus haut que le sensible et l'utile. » Ces fières paroles, que ni Platon ni Montesquieu n'auraient désavouées, furent prononcées en 1846 devant l'Académie Française quand M. de Résumât prenait possession du fauteuil de Royer-CoUard ; mais, près de trente ans auparavant, dans un article écrit contre Lamennais, alors voué à la défense de l'absolutisme politique et religieux, il exprimait en termes encore plus précis la même pensée : « A qui donc appartient le pouvoir politique ? Aux plus capables de faire prévaloir la loi commune de la société, savoir : la justice, la raison, la vérité. Quelle est la meilleure constitution politique ? la plus propre à mettre en lumière la vérité sur chaque chose et à faire arriver le pouvoir dans les mains de ceux qui sauront le mieux l'exercer ? Point de tyrannie, point d'anarchie *. »
L'absence de la tyrannie et de l'anarchie dans le gouvernement, c'est la liberté, et la liberté est, selon
* Passé et présent, tome V, pages 400-404,
M. deRémusat, la seule conditi ou légitime de rhomme dans l'ordre civil et dans d'ordre politique, parce que c'est la seule qui puisse se concilier avec, la raison, la seule aussi qui s'accorde avec la justice, la justice n'étant que la raison appliquée aux relations sociales. Mais la liberté pour lui est autre chose que l'égalité. « L'égalité, écrivait-il, ne dédommage de la liberté que la bassesse *. » Il est plein de mépris pour ces hommes d'État hypocrites qui, privant la société de sa part légitime de liberté, s'efforcent de la dédommager de cette perte par le bien-être matériel et par la tranquillité publique, placés sous la garantie de la religion. < Us rebâtiraient, dit-il ^ le temple de Salomon pour y mettre en sûreté le veau d'or. »
Pour introduire fa liberté au sein d'une société qui en est privée, les réformes lui semblent plus efficaces que les révolutions, « ces crises redoutables où tout peut périr à la fois, où l'on sacrifie ce qu'on possédait, sans gagner toujours ce qu'on désire '. » Aussi rien ne se ressemble moins, selon lui, que l'esprit libéral et révolutionnaire. Ceux que domine ce goût fatal des révolutions pour elles-mêmes, ce sont des âmes sans règle pour qui les idées novatrices sont les seules vraies, et les idées extrêmes les seules logiques, qui, jugeant tout permis au dévouement, confondent le dévouement avec le fanatisme. A l'imitation d'une Société fameuse, pour qui la fin justi-
L'Angleterre au dix-huitième siècle. %* édition, tome T',
page 12.
Passé et présent, tome H, page 33.
L'Angleterre au dix-huitième siècle, préface.
fie les moyens, elles absolvent et sanctifient dans leurs excès les passions qui font le mal au nom du bien \ Cependant on trouve dans presque tous les écrits politiques de M. de Rémusat, notamment dans sa Politique libérale ^ la justification de la Révolution française, distinguée des crimes et des violences dont elle a été le prétexte. Il croit que la Révolution de 1789 a été la conséquence inévitable de l'ancien régime. Si elle a plus souvent abouti à la centralisation qu'à la liberté, c'est un sacrifice qu'elle faisait à l'unité nationale, la seule chose qui fut restée de l'ancienne monarchie.
Tous les gouvernements qui consacrent et organisent la liberté, M. de Rémusat les tient pour légitimes. Mais il y en a un qu'il préfère à tous les autres, c'est la monarchie constitutionnelle. « Le gouvernement anglais dans la société française, tel est, disaitil, le rêve de ma vie. » Ce n'est pas que la république lui paraisse moins belle ; mais, à son avis, « elle est si diflîcile, qu'elle a tout l'air d'être impossible, et l'impossible ne se tente pas impunément '. » Il s'est convaincu, à la fin de sa vie, étant ministre des affaires étrangères, qu'il y a des circonstances qù la monarchie constitutionnelle est plus diflîcile que la république.
Libres ou esclaves, les nations comme les individus sont, d'après lui, les véritables auteurs de leurs des-
1 Même ouvrage,- page 6.
* Un vol. in-8% Paris, 1860 et 1875.
* L'Angleterre au dix-huitième siècle, page 9.
PHILOSOPHES FUANÇAIS. 3S3
tinées. Il n'admet point le fatalisme historique, tel que l'ont professé quelques-uns de ses plus illustres contemporains ; il le répudie surtout quand il tend à nous montrer dans les plus criminels excès et les passions les plus aveugles des moyens nécessaires pour conquérir la liberté. On lit dans sa Politique libérale : « Les nations ne sont d'ordinaire que ce qu'elles ont voulu et n'obtiennent que ce qu'elles ont mérité. »
Cette foi inébranlable dans la raison et dans la liberté, sur laquelle repose sa philosophie politique, M. de Rémusat l'a apportée dans la métaphysique et dans la psychologie. Sans se piquer de traiter avec suite les questions qui rentrent dans cette double sphère de la pensée, il soutient qu'il n'appartient à personne de circonscrire dans des limites infranchissables le champ de l'observation philosophique. Il a même écrit un Mémoire qui n'est pas la moins originale de ses œuvres, sur les Facultés inconnues de Vâme humaine. Il reproche à son ami Jouffroy d'être resté en deçà des vérités certaines, d'avoir laissé au doute une part plus grande qu'il ne faut et montré contre la philosophie une défiance excessive \ Tout en combattant les témérités de la philosophie allemande, il demande à la philosophie française de ne pas rester enfermée dans le cercle étroit de la psychologie et de l'histoire de la philosophie. Il veut que, avec une méthode plus sûre et moins arbitraire que
i Passé et présent, tome U, page 213.
384 PHILOSOPHES FKANÇA.IS.
celle des philosophes de l'Allemagne, elle aborde le problème de la nature des choses, c'est-à-dire le problème le plus général et le plus élevé de la métaphysique. « Oui, sans métaphysique, disait-il un jour devant l'Académie des Sciences morales et politiques, il y a nécessairement scepticisme ; mais, dans cet essor suprême de la pensée spéculative, une conscience éclairée de la limitation de la connaissance humaine est indispensable *. »
Joignant l'exemple au précepte, il a essayé de définir la nature de la matière, la nature de l'esprit et la nature de Dieu. La conclusion d'un travail étendu qu'il a consacré dans ses Essais de Philosophie au premier de ces trois problèmes, c'est que les phénomènes de la matière peuvent tous se ramener au m ouvement et que le mouvement lui-même ne peut se concevoir sans une cause agissante et indivisible, ou sans une force. Mais des forces aveugles, en supposant qu'elles existent de toute éternité, peuvent bien nous expliquer le mécanisme de l'univers, elles ne sauraient nous rendre compte de la variété régulière et de l'harmonie constante des êtres. Il faut donc s'élever plus haut et reconnaître au delà des forces aveugles une force intelligente. Assurément, le fond de cette théorie est emprunté à Leibniz ; mais M. de Rémusat l'a développé avec une grande puissance d'analyse, éclairée par la lumière de l'histoire.
Nous pouvons déjà, par sa façon de com-
' De la Philosophie allemande, un vol. in-8", page 150, Paris,
prendre la matière, nous faire une idée des opinions de M. de Rémusat sur l'esprit. Non content de réfuter les doctrines de Broussais et de Cabanais, qui font de l'esprit un produit du corps en réduisant tous les phénomènes de l'intelligence et de la volonté à de simples fonctions de l'organisme, il établit directement par la conscience l'existence d'un principe spirituel dans l'homme ; car la conscience n'a point d'organe. La matière intelligente lui paraît être le plus inintelligible des mystères, un mystère auquel on ne peut croire que d'une foi aveugle, en répudiant tous les faits et en faisant violence à la raison. Il rappelle que Broussais et Cabanis n'ont pu se dispenser d'admettre une cause première, et même que le dernier de ces deux apôtres du matérialisme est tombé, à la fin de sa vie, dans une sorte de panthéisme par lequel il s'est dédommagé d'avoir matérialisé
l'esprit en spiritualisant la matière \
Après avoir opposé la conscience aux hypothèses matérialistes, M. de Rémusat se garde bien de s'y renfermer à l'exemple de Jouffroy et de l'École écossaise. De l'unité intellectuelle du moi, il passa hardiment à l'unité substantielle de l'âme. Penser, diHl, n'estque se connaître intelligent, et pour l'être intelligent, c'est se sentir être. » Il faut lire les dévelopjpements, et nous oserons dire les preuves de cette proposition dans l'article Esprit qu'il a écrit pour le Aictionnaire
* Passé et présent, tome II, page 230; Essais de\ philosophie, tome II, page 43.
386 PHILOSÔPIÏES Fi'iANÇAlS. \
des Sciences philosophiques, et qu'il a revu quelques jours avant sa mort.
Dans un petit volume qui a pour titre Philosophie religieuse^ ou de la Théologie naturelle en France et en Angleterre y M. de Rémusat nous fait connaître ses opinions sur la nature divine \ ou plutôt sur ce que l'esprit humain est capable, selon lui, d'en savoir et d'en penser. Dans sa conviction, Dieu n'est qu'une idée ; ce qui revient à dire que notre façon de le concevoir est l'œuvre pure de la raison. L'objet d'une idée pure de la raison peut être démontré comme un objet réel ; et, en effet, il y a des preuves de l'existence de Dieu. Une des plus concluantes est celle des causes finales, pourvu qu'on la soumette au contrôle de l'expérience et qu'elle n'ait pour base que des faits scrupuleusement observés. Ainsi, comment ne pas croire, par exemple, malgré les dénégations du positivisme, que les yeux sont faits pour voir et que le monde est fait, entre autres choses, pour être vu? La structure des yeux et la structure du monde attestent donc l'existence d'une cause intelligente. Le même raisonnement, M. de Rémusat, dans son article Esprit, l'applique au rapport de la connaissance et de l'objet co nnu. « Tout ce qui est, dit-il, est nécessairement c,onnu; car que serait ce qui ne serait ni connu ni ( jonnaissable ? 11 existe donc une unité
connaissant ;e, dont la connaissance est universelle et absolue. »
* In-18, p.- iris, 1864.
PHILOSOPHtS FRANÇAIS. 38?
Mais, si démontré qu'il soit, l'objet d'une idée pure de la raison n'est pas représentable comme les objets de la perception et de la conscience, il ne peut être que conçu. La religion seule a pour effet de nous rendre Dieu représentable en ie dépouillant de sa pure idéalité, parce que la religien ïie s'appuie pas sur la raison, mais sur la tradition, c'est-à-dire sur des faits qui relèvent de l'autorité et de l'histoire. C'est donc altérer la notion philosophique de Dieu que de la faire reposer sur des considérations religieuses. On reconnaît ici, sous une forme plus précise, la pensée de M. Cousin, qufe la religion et la philosophie sont essentiellement distinctes , et que c'est les méconnaître toutes deux que de vouloir les confondre ou les substituer l'une à l'autre. Mais M. de Rémusat, moins timide ou moins circonspect que le chef de l'école éclectique, dont il est resté d'ailleurs l'admirateur et le plus constant ami, ne se refuse pas à étudier les modifications que la religion a subies sous l'influence des événements et les controverses qui se sont élevées dans son sein. Cela fait partie, selon lui, de l'histoire de l'esprit humain, sinon de l'histoire de la philosophie.
Ramenant la religion des peuples européens au christianisme, il remarque avec finesse que, pour un grand nombre de prétendus croyants, le christianisme n'est rien de plus qu'Une politique, un moyen de discipliner la société et de la préserver des révolutions. Pour d'autres, c'est un moyen d'échapper au scepticisme et de se mettre à l'abri des incertitudes
inséparables de la philosophie et de la science. Il ne leur Tient pas à l'esprit qu'il ne suffit pas qu'une chose soit affirmée ayec hauteur et répétée avec ensemble pour qu'elle soit yraie. Pour d'autres enfin, la religion est la yoie par laquelle on arrive à connaître Dieu et à* entrer en rapport avec lui ; c'est, comme on l'a dit, < Dieu sensible au cœur. > Voilà donc, sous un même nom et sous les mêmes dehors, ayec la profession des mêmes dogmes, trois religions essentiellement différentes, si même toutes les trois sont des religions \
Une des principales questions qui agitent toutes les communions chrétiennes, c'est celle de la grâce et du libre arbitre. Cette croyance à la nécessité de la grâce pour le salut du genre humain, M. de Rémusat l'explique par le fait de l'imperfection morale de l'humanité; et cette explication philosophique lui montre en même temps où le dogme en question doit s'arrêter pour ne pas blesser les règles fondamentales de la morale. « Si l'on prétendait, dit-il ^ convertir la fragilité du cœur humain en une perversité essentielle et dominante qui détruisît la bonté des actions honnêtes et le mérite des vertus, je dirais que la conscience du genre humain se soulève contre cette idée. >
Ainsi, ce prétendu sceptique a affirmé avec énergie et éclairé à la lumière d'une rare intelligence, secondée par une science non moins rare, toutes les
* Channing, sa vie et ses œuvres, Préface.
• Passé et présent, tome II, page 435.
vérités qui fcnt l'honneur et la force de la nature humaine : en politique, la justice et la liberté comme le but même de la société et la raison d'être du pouvoir; en morale, la responsabilité des peuples et des individus devant la règle immuable du devoir; en métaphysique, un spiritualisme aussi décidé que celui de Leibniz et de Descartes, établi par les procédés sévères de la méthode d'observation ; en religion, une ferme croyance en Dieu, unie à une critique indépendante, mais toujours respectueuse, des dogmes théologiques.
Mais nous aurions donné une idée trop incomplète de M. de Rémusat si nous ne tirions de ses écrits quelques pensées qui nous montrent en lui un moraliste aussi bien qu'un philosophe. :
« Rien ne mortifie plus une âme fière que de se trouver incapable du bien *. »
« Le malheur, s'il peut affaiblir la confiance, ne doit pas atteindre la conviction ^ »
« Plus la civilisation est avancée, plus la foule grandit et les individus diminuent '. »
Au roseau pensant de Pascal il a ajouté la souffrance et a résumé toute la destinée de l'homme dans ces deux mots : « Penser et souffrir. »
C'est aussi à Pascal que l'on songe involontairement lorsqu'on lit dans une de ses préfaces les lignes suivantes :
« Avec quelle rapidité le passé rentre dans la nuitl
* L* Angleterre au dix-huitième siècle, tome 1*% page 2.
» Jbid..
' Passé et présent, tome V% page 105.
390 PHILOSOPHES FRANÇillS.
A peine de ce côté de l'horizon historique qui fut le levant pour nous voit-on briller encore sur un fond obscur quelques points lumineux, quelques vagues lueurs ; Tombre gagne, ou plutôt tout recule dans un lointain où rien n'apparaît distinctement aux yeux de ceux qui sont venus après nous *. »
Enfin quelle délicatesse de sentiment et quelle finesse d'observation, quelle fraîcheur de pensées dans la notice consacrée à Pauline de Meulan, devenue madame Guizot !
Ce n'est plus seulement un grand esprit et un bel esprit, mais une belle âme que l'on reconnaît à de tels accents.
^ Ihid., pafife 3.