DES GERMES
Remontons aux premières opinions sur les
monstres, afin de comprendre celles des à âges suivans qu ’ellesontenfantées. Auxé époques où l’'hommé
se croit enlacé et dirigé par des esprits invisibles, les monstruosités sont l’œuvre de ces puissances
surnaturelles. A chaque enfant difforme qui nais+
sait dans Athènes ou dans Rome, les populations
de ces cités si justement enorgueillies de leur su- w
-prématie intellectuelle s’entassaient danses temples pour y conjurer la colère des dieux. Cependant Ja
Pr
raison humaine vint-elle à reprendre le dessus, ce ne fut pas sans rester encore sous l’obsession de ces souvenirs. Chez nos pères, du temps d’Ambroise Paré, la naissance d’un monstre était considérée comme une calamité publique, faisant présager une guerre ou une famine; et plus tard, quard on parvint à secouer tout-à-fait le joug de ces croyances fantastiques, ce fut toujours pour demeurer du moins persuadé que tant d’affreuses difformités resteraient à tout jamais placées hors de la portée de notre intelligence.
De cette conviction, où il parut que lesprit vint comme se reposer, à s’accorder le champ le plus vaste pour les hypothèses, il n’y avait qu'un pas à faire; et on le fit.
On admit comme possible , et l’on supposa que le caractère de la monstruosité était de toute éternité dans le germe, préexistant lui-même éternellement, et devant alors de toute nécessité se déve-
lopper irrégulièrement. C'était noyer une question fortardue, mais cependant circonscrite par de certaines limites , dans un océan infini de difficultés. Cette conséquence était inévitable dans la doctrine de l'évolution des germes, doctrine que j'avoue n'avoir Jamais bien comprise. Ce n’est pas cependant qu’elle n’ait été long-temps et qu’elle ne soit encore de nos jours embrassée par de très-bons esprits. |
Préexistence des germes : ces deux mots, déjà pour moi difficiles à entendre l’un détaché de l'autre, me paraissent, s'ils sont réunis, tout-à-fait inintelligibles. Ils doivent naissance à une idée de causalité, à l'explication métaphysique d'un fait qu’on sait très-bien n'avoir été n1 observé ni apprécié. Admettre qu'un germe contient comme dans une miniature toutes les formes qui se manifesteront plus tard chez un être organisé, et développer
une théorie de préexistence pour une chose aussi
indéfinissable, c’est multiplier à son gré les suppositions les plus gratuites. Et où il est en effet manifeste que la question de la préexistence des germes a tout-à-fit le caractère d’une puresupposition, c’est
qu’elle est comprise en sens très-divers tout aussi |
bien par ceux qui l’admettent que par ceux qui la rejettent. À
Car qu ’entend-on par préexistant ou préexistence, si ces expressions s'appliquent à une seule chose ? 11 faut bien que cela se dise d’une existence qui est avant d’être : or il n’y a pas ici seulement contra-
diction dans les termes, elle est d’abord et toute dans l’idée. Puis, qu'est-ce véritablement qu’un
germe? La vue d’un œuf et celle dune graine ont
fait d’abord recourir à cette dénomination. Dans 11 ce cas, le mot germe est un terme générique, SCT 18
vant à exprimer la réunion d’une quantité quel-n
conque | d’élémens x , lesquels, avec d’autres qu ils, si |
puisent au dehors, doivent, au moyen d’un travail intestin, concourir à former un Corps organisé ; et par exemple, l'œuf un oïseau, un reptile ou un insecte, et la graine un arbre ou une plante annuelle. Mais ce terme, précis d’abord, fut plus tard étendu : on ne l’appliqua plus à l’œuf tout entier, mais à l’une de ses molécules, à un point inaccessible à nos sens, et, à raison de tout ce que l'esprit y entrevoyait, Je puis dire, à une véritable abstraction (1). |
Saint Augustin a écrit, en l’appliquant très-justement à une question de législation et de morale religieuse, cette proposition : Homo est quod futurus est. Cette expression concise et énergique, transportée à la doctrine de l’évolution des germes, la contient tout entière. Cependant peut-on véri-
(1) Le germe, dit Sénebier, est, dès son principe, une machine parfaite qui peut être développée, mais non modifiée par changement ou addition d'organes. C’est, suivant Bonnet, une préformation originelle, dont le corps qui en provient résulte comme de son principe immédiat. Il est encore défini par M. Chaussier une partie organisée qui contient l’élément de la forme et du mouvement.
Ces explications me rappellent certains avis pour engager à se garder d'expressions qu’il faut définir. On oublie sans doute, en faisant ces recommandations, que de pareilles justifications sont le plus souvent inutiles. Une définition est, dans ce cas, à peu
près impossible; car définir suppose savoir.
tablement dire d’un œuf nouvellement pondu :
Voila qui est un oiseau, parce que ce le sera un Jour, parce que ce gerine doit inévitablement se développer en un oiseau ? Quelle raison de conclure ainsi par delà les faits qui nous sont donnés par l'observation, que nous pouvons acquérir par les sens. En bonne logique et conformément à toutes les notions du plus simple bon sens, on n’a vraiment de données que pour cette proposition : | Voila un œuf, et un oiseau en proviendra.
Mais, dira-t-on, tous les phénomènes de l’organisation, la production d’un grand nombre de vaisseaux, de nerfs et de muscles, une complication infinie et sans désordre qui doit s’ensuivre, le feu de la vie qui vient animer et faire jouer tant de ressorts, tout cela peut-il appartenir à un futur contingent ? Tant de merveilles seraient donc une œuvre du hasard? Et au contraire, n’est-il pas plus naturel de croire que ces grandes compositions doivent arriver à leurs fins, parce qu “elles ; y sont déjà toutes venues, parce qu ‘elles existent déjà ainsi toutes faîtes? On trouve mieux, et l'on apporte de plus aussi dans ces discussions de physique animale l’idée qu'il est d'ailleurs plus moral, que tout ‘cela soit fait, au lieu d’être à faire, parce que l'on s arrange plus volontiers d’une difficulté surmontée | dans le passé et de la commode explication que le monde est ainsi fait, et qu il marche de la sorte de
toute éternité. On croit cela d’une croyance plus abordable, comme si la difficulté était moindre à ce que le germe ait été constitué en une’ seule fois et dans un nombre de parties représentéés par des milliards multipliänt des milliards (païties qui sé détachent succéssivement d’un tronc rédüit à une petitesse infinie et soustrait à l’action de nos $eris), plutôt qu’à ce que le germe se formât journellement, à un moment déterminé et par un Concours d’antécédens ou dé parens. | ARR ER
Cependant descendez avec tous ces raisonnemens sur une question particulière, et jugez-en la valeur. Essayez de les appliquer, je suppose, à un ballon lancé en l'air, que je vous prie de considérer pour un moment comme un être animé de facultés divérses, puisqu'il va développer tout à l’heure celle de marcher et par sauts et par bonds. Tous les mouvemens de ce corps seront exécutés dans un très-grand ordre; et ces mouvemens, que vous pourrez pré- “voir, que vous annoncerez au besoin sans craindre de vous tromper, direz-vous de même alors qu'il répugne de les considérer comme des propriétés de futur contingent? y appliquérez-vous les mêmes raisonnemens que ci-dessus? et faudra-t-il que cès événemens, qui ont aussi leurs difficultés pour se produire, soient déclarés des cas préexistans, surtout si c'est dans son état de repos que vous vous occuperez de ce ballon, que vous en rechercherez