‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 10 sur 153 · NOTICE. XVII · texte numérisé non relu

NOTICE. XVII

ne doit point exclure le sens de l'idéal... Il a eu raison d'invoquer la nature et la liberté dans un temps où le sentiment du naturel se perdait tout à fait, et où le génie dramatique se trouvait à l'étroit. La tragédie classique avait épuisé son mouvement. Il fallait que la poésie et l'art s'engageassent dans des voies nouvelles, sous peine de dégénérer en stériles et froides imitations des chefs-d'œuvre du grand siècle. Diderot pressentit le premier cette nécessité de transformation : il comprit que l'esprit littéraire périssait faute d'air et d'espace, et voulut tout émanciper et tout élargir, la poésie et l'art... Mais il oubliait, comme les artistes et les critiques de nos jours qui ont embrassé ses idées, que le sentiment de l'idéal est le principe de toute œuvre d'art, et que la poésie et les beaux-arts, comme la morale et la métaphysique, puisent leurs inspirations à une source plus élevée que l'expérience.

Un morceau est plein de remarques fines et profondes sur le principe métaphysique des inversions' dans les langues, sur la distinction de l'ordre naturel et logique de nos idées. Diderot y montre fort bien comment les inversions, toujours contraires à l'ordre logique, sont le plus souvent très conformes:! l'ordre naturel de nos idées. 11 est peut-être le seul métaphysicien de son temps qui n'ait point confondu la marche de la nature avec celle de l'analyse scientifique ou grammaticale. « Notre âme, dit-il, est un tableau mouvant, d'après lequel nous peignons sans cesse. Nous employons bien du temps à le rendre avec fidélité; mais il existe en entier et tout à la fois: l'esprit ne va pas à pas comptés comme l'expression. »

Cette universalité de connaissances et cette incomparable activité d'esprit expliquent l'admiration des contemporains et l'indifférence de la postérité. Les contemporains ont vu Diderot à l'œuvre, ils ont assisté au grand travail de l'Encyclopédie, commencé par d'Alembert et Diderot, et terminé par les efforts de Diderot abandonné à lui-même. Ils

i. Voir un partage de la lettre Sur les sourds et mueis, p. 199, et celte leltr» entière dans notre édition pour les amateurs (Delagrave, 1887).

XVIIl DIDEROT.

ont entendu cette parole puissante et inspirée qui enfibras-» sait tout dans ses fécondes digressions, histoire, érudilion, arts, sciences et philosophie, et dont ses écrits, toujours pleins de verve, et étincelants de vues originales et prolondes, ne sont qu'un écho affaibli. C'est dans ces brillantes causeries de salon que Diderot laissait échapper, comme au h;isard et en abondance, des pensées sur toute matière, supérieures à tout ce que renferment les traités ex profs'0,el qu'on admirait tour à tour la subtilité du métaphysicien, la finesse et la profondeur du critique, la précision du savant, l'éloquence de l'orateur. Que nous est-il resté de tout cela? — beaucoup d'essais et de digressions, et pas un livre. — Malheureusement pour la gloire de Diderot, la postérité ne connaît que les livres. Quel que soitle génie d'un homme, quelque influence et quelque prestige qu'il ait exercés sur ses contemporains, s'il n'a pris soin de recueillir toute sa pensée et de concentrer tout son talent dans une œuvre complète, il ira se confondre et se perdre dans la foule des esprits d'un mérite secondaire : Diderot en est un frappant exemple... »

(Vacherot (article Diderot), Dictionnaire des sciences philosophiques. Ad. Franck, éd. Hachette.)

« Les esprits véritablement forts, penseurs, savants, artistes, n'éprouvent pas le besoin de s'ouvrir, de s'épancher à tout propos, de faire la besogne du premier venu. L'œuvre qu'ils portent en eux-mêmes leur est tout un monde. En elle ils tBouvent des joies, des angoisses, des défaillances, des exaltations près desquelles les chétives satisfactions de la vanité courante ne sont que misères. Pérorer dans un salon, amuser des oisifs, faire admirer son esprit, son éloquence: dilapider en bons mots, en tirades, en articles de jouruiiux, ces dons supérieurs qui veulent, pour donner tous leurs fruits, la solitude et le recueillement, quelle duperie! Quand Buffon et Montesquieu se trouvaient transplantés de Montbard et de la Brède dans quelque salon où ils étaient promis aux curieux

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