NOTICE, XV
tique, cette digue intérieure de prudence sociale qui, chez Montesquieu et chez Voltaire, barre la voie aux débordements. Tout déborde chez lui, hors du cratère trop plein, sans choix, par la première fissure ou crevasse qui se rencontre, selon les hasards d'une lecture, d'une lettre, d'une conversation, d'une improvisation, non pas en petits jets multipliés comme chez Voltaire, mais en larges coulées qui roulent aveuglément sur le versant le plus escarpé du siècle. Non seulement il descend ainsi jusqu'au fond de la doctrine antireligieuse et antisociale, avec toute la raideur de la logique et du paradoxe, plus impétueusement et plus bruyamment que d'Holbuch lui-même ; mais encore il tombe et s'étale dans le bourbier du siècle qui est la graveliire, et dans la grande ornière du siècle qui est la déclamation. Dans ses grands romans il développe longuement l'équivoque sale ou la scène lubrique. La crudité chez lui n'est point atténuée par la malice ou recouverte par l'élégance. Il n'est ni fin, ni piquant... En tout il force le ton. Ce ton qui règne alors en vertu de l'esprit classique et de la mode nouvelle est celui de la rhétorique sentimentale. Diderot le pousse k bout jusque dans l'emphase larmoyante ou furibonde, par des exclamations, des apostrophes, des attendrissements, des violences, des indignations, des enthousiasmes, des tirades à grand orchestre où la fougue de sa cervelle trouve une i^sue et un emploi. En revanche, parmi tant d'écrivains supérieurs, il est le seul qui soit un véritable artiste, un créateur d'âmes, un esprit en qui les objets, les événements et les personnages naissent et s'organisent d'eux-mêmes, par leurs seules forces, en vertu de leurs affinités naturelles... L'homme qui a écrit les Salons, les Petits romans, les entretiens, le paradoxe du comédien, le rêve de d'Alembert et le neveu de Rameau, est unique en son temps... il a dit tout sur la nature, sur l'art, la morale et la vie en deux opuscules dont vingt lectures successives n'usent pas l'attrait et n'épuisent pas le sens ; trouvez ailleurs, si vous pouvez, un pareil tour de force et un plus grand chef-d'œuvre; « rien de plus fou et de plus profond», a-t-il dit lui-même. — Voilà l'avantage de ces gé»
nies qui n'ont pas l'empire d'eux-mâmes : le discernement leur manque, mais ils ont l'inspiration ; parmi vingt œuvres fangeuses, informes ou malsaines, ils en font une qui est une création, bien mieux : une créature, un être animé, viable par lui-même, auprès duquel les autres, fabriqués par les gens d'esprit, ne sont que des mannequins bien habillés. C'est pour cela que Diderot est un si grand conteur, un maître du dialogue, en ceci, l'égal de Voltaire; et, par un talent tout opposé, croyant tout ce qu'il dit au moment oîi il le dit, s'oubliant lui-même, emporté par son propre récit, conduit comme sur un fleuve inconnu par le cours de l'action, par les sinuosités de l'entretien qui se développe en lui h son insu, soulevé par l'afflux des idées et des sentiments et par le sursaut du moment jusqu'aux images les plus inattendues, les plus burlesques ou les plus magnifiques, tantôt lyrique, tantôt bouffon et saugrenu avec des éclats qu'on n'avait point vus depuis Rabelais, toujours de bonne foi, toujours à la merci de son sujet, de son invention et de son émotion, le plus naturel des écrivains dans cet âge de littérature artificielle, pareil à un arbre étranger qui, transplanté dans un parterre de l'époque, se boursoufle et pourrit par une moitié de sa tige, mais dont cinq ou six branches, élancées en pleine lumière, surpassent tous les taillis du voisinage par la fraîcheur de leur sève et par la vigueur de leur jet. »
(Taine, Les origines de la France contemporaine: l'ancien régime.)
« ... Son génie et son goût le portaient surtout vers la critique de la poésie et des beaux-arts. Dans ces études, Diderot n'a point d'égal. Sa critique sait unir aux vues philosophiques les plus élevées une science profonde du technique et un sens exquis des beautés de détail... Personne n'a au môme degré que Diderot le sentiment de la nature et de la réalité ; mais ce sentiment, si profond et si exquis qu'il soit,