‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 11 sur 153 · NOTICE. XIX · texte numérisé non relu

NOTICE. XIX

et exhibés, tous deux faisaient assez piètre figure, et le bel esprit à la mode n'avait pas de peine à les éclipser. Seulement le bel esprit rentrait chez lui vidé; Montesquieu e] Buffon retrouvaient sur le chantier, l'un ses Époques de la Nature, l'autre son Esprit des Lois. J'ai bien peur que l'improvisateur et le virtuose n'aient étouffé en Diderot l'bomme de génie. Le rossignol a le plumage sombre, il est solitaire, sauvage, inapprivoisable, il ne chante que la nuit, mais quel chant! Le pinson, la linotte, le serm, sont plus richement vêtus et chantent à tout venant, même dans des cages. Peut-être lallait-il à Diderot, comme plus tard à M™« de Staël, un premier mot, rien qu'un, lancé par le premier venu, un Maupertuis, un Raynal, un d'Holbach, peu importe : il partait, il semait les traits d'éloquence, les aperçus ingénieux ou profonds, le sublime, l'extravagant; c'était un feu d'artifice, un éblouissement. Marmontel, au seul souvenir de ces splendeurs, cligne encore des yeux.

L'inspiration tombait, l'orateur s'arrêtait; personne ne savait plus où l'on en était, lui tout le premier ; mais ses facultés s'étaient déployées, il avait jeté au dehors un trop plein qui le tourmentait. Il n'était pas plus pauvre qu'avant, et tel parmi les écoutants se trouvait plus riche, mais, au fond, tout cela n'était que gaspillage.; On avait effleuré et défloré un sujet, le livre restait à faire, et il ne se faisait pas. Diderot vante dans ses Salons, el en connaisseur, le charme d'une esquisse jetée sur le papier par un artiste de génio : il y a du mouvement, du feu, des perspectives ouvertes à l'imagination; ce qu'on ne voit pas, on le devine, on le crée pour ainsi dire, c'est une jouissance pour l'amateur. C'est qu'une ébauche, si imparfaite qu'elle soit, c'est toujours du dessin, et le génie peut s'y lire; mais l'a peu près dans les idées et dans le style, qu'est-ce que cela vaut? N'insistons pas; il y aurait cruauté, presque ingratitude ; prenous-le avec ses qualités et ses défauts, tel qu'il est, improvisateur incomparable. » (Padl Albert, Édition Jouaust, 1878. Introduction.)

Ajoutons à ces jugements la conclusion de l'article biograpliique, littéraire et philosophique, consacré à Diderot dans le Dictionnaire des Littératures.

« — Il est difficile de dégager sur certains points importants de doctrine la vraie pensée de Diderot qui paraît avoir fortement incliné vers le matérialisme et l'athéisme, quoiqu'il ait écrit sur l'âme et sur Dieu des phrases qui semblent inspirées d'une émotion sincère et profonde. Ce qu il veut en lui d'admirable, c'est, avec le sentiment delalibertr» delà raison, un amour de la vérité qui ne reculait devant aucun péril* aucun sacrifice; un besoin de faire pour lui-môme la lumière sur toutes choses et de la répandre au dehors pour le profit de ses semblables; c'était la passion de son époque, c'est la sienne, et c'est par elle qu'il reste, à certains égards, autant que Voltaire lui-même, la personnification du xviii® siècle. L'écrivain a des inégalités qui répondent aux contradictions du penseur. De nature, il a la vivacité, la grâce, le charme, toutes les qualités que nous nommons françaises; par système ou par rôle, il se hausse, il se guindé, il se fait emphatique et pédant, il devance le pédantisme germanique; son esprit étincelle, sa raison enseigne doctoralement; licencieux, immoral à plaisir, il se prend au sérieux dans ses prétentions moralisatrices; en présence des faits, son bon sens, son goût éclatent en saillies, en aperçus nouveaux; sous l'empire des théories, il se paie de mots et de formules, il s'attarde aux lieux communs; chez lui, l'homme, l'artiste sont supérieurs au rôle, au personnage, et l'on peut dire que nul écrivain, parmi nous, n'a remué avec autant de verve plus d'idées, et tiré de notre langue plus de délicatesses d'expression. »

G, Vapereao [Dictionnaire des Littératures. Hachette, 1876).

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