‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 13 sur 153 · ARISTE · texte numérisé non relu

ARISTE

DIDEHOT PHILOSOPnE.

... Vous connaissez Ariste; c'est de lui que je tiens ce que je vais vous en raconter.

Il avait alors quarante ans. Il s'était particulièrement livré à l'étude de la philosophie. On l'avait surnommé le Philosophe, parce qu'il était né sans ambition, qu'il avait l'âme honnête, et que l'envie n'en avait jamais altéré la douceur et la paix. Du reste, grave dans son maintien, sévère dans ses mœurs, austère et simple dans ses discours, le manteau d'un ancien philosophe était presque la seule chose qui lui manquât; car il était pauvre, et content de sa pauvreté.

Un Jour qu'il s'était proposé de passer avec ses amis quelques heures à s'entretenir sur les lettres ou sur la morale, car il n'aimait pas à parler des affaires publiques, ils étaient absents, et il prit le parti de se promener seul.

Il fréquentait peu les endroits où les hommes s'assemblent.

Les lieux écartés lui plaisaient davantage. Il allait en rêvant, et voici ce qu'il se disait :

J'ai quarante ans. J'ai beaucoup étudié; on m'appelle Ze PAîlosophe. Si cependant il se présentait ici quelqu'un qui nr)e du : « Ariste, qu'est-ce que le vrai, le bon et le beau? » aurais-je ma réponse prête? Non. Comment, Anste, vous ne savez pas ce que c'est que le vrai, le bon et le beau ; et vous souffrez qu'on vous appelle le Philosophe!

Après quelques réflexions sur la vanité des éloges qu'on prodigue sans connaissance, et qu'on accepte sans pudeur, il se mit à rechercher l'origine de ces idées fondamentales de notre conduite et de nos jugements; et voici comment il continua de raisonner avec lui-même.

Il n'y a peut-être pas, dans l'espèce humaine entière, deux individus qui aient quelque ressemblance approchée. L'organisation générale, les sens, la figure extérieure, les viscères, ont leur variété. Les fibres, les muscles, les solides, les fluides ont leur variété. L'esprit, l'imagination, la mémoire, les idées, les vérités, les préjugés, les aliments, les exercices, les connaissances, les états, l'éducation, les goûts, la fortune, les talents, ont leur variété. Les objets, les cHmats, les mœurs, les lois, les coutumes, les usages, les gouvernements, les religions, ont leur variété. Gomment serait-il donc possible que deux hommes eussent précisément un môme goût, ou les mômes notions du vrai, du bon et du beau ? La différence de la vie et la variété des événements suffiraient seules pour en mettre dans les jugements.

Ce n'est pas tout. Dans un môme homme, tout est dans une vicissitude perpétuelle, soit qu'on le considère au physique, soit qu'on le considère au moral: la peine succède au plaisir, le plaisir à la peine; la santé à la maladie, la maladie à la santé. Ce n'est que par la mémoire que nous sommes un même individu pour les autres et pour nous-mêmes. Il ne me reste peut-être pas, à l'âge que j'ai, une seule molécule du corps que j'apportai en naissant. J'ignore le terme prescrit à ma durée ; mais lorsque le moment de rendre ce corps à la terre sera venu, il ne lui restera peut-être pas une

des molécules qu'il a. L'âme, en différentes périodes de la vie, ne se ressemble pas davantage. Je balbutiais dans l'enfance ; je crois raisonner à présent ; mais tout en raisonnant, le temps passe et je m'en retourne à la balbutie. Telle est ma condition et celle de tous. Comment serait-il donc possible qu'il y en eût un seul d'entre nous qui conservât pendant toute la durée de son existence le même goftt, et qui portât les mêmes jugements du vrai, du bon et du beau? Les révolutions causées par le chagrin, et par la méchanceté des hommes, suffiraient seules pour altérer ses jugements.

L'homme est-il donc condamné à n'être d'accord ni avec ses semblables, ni avec lui-môme, sur les seuls objets qu'il lui importe de connaître, la vérité, la bonté, la beauté? Sontce là des choses locales, momentanées et arbitraires, des mots vides de sens.' N'y a-t-il rien qui soit tel? Une chose est-elle vraie, bonne et belle, quand elle me le paraît ? Et toutes nos disputes sur le goût se résoudraient-elles enfin à celte proposition : nous sommes, vous et moi, deux êtres différents, et moi-même, je ne suis jamais dans un instant ce que j'étais dans un autre.

ici Ariste fit une pause, puis il reprit :

Il est certain qu'il n'y aura point de terme à nos disputes, tant que chacun se prendra soi-même pour moiièle et pour juge. Il y aura autant de mesures que d'hommes, elle même homme aura autant de modules difTérents que de périodes sensiblement différents dans son existence.

Cela me suffit, ce me semble, pour sentir la nécessité de chercher une mesure, un module hors de moi. Tant que cette recherche ne sera pas faite, la plupart de mes jugements seront faux, et tous seront incertains.

Mais où prendre la mesure invariable que je cherche et qui me manque?... Dans un homme idéal que je me formerai, auquel je présenterai les objets, qui prononcera, et dont je me bornerai à n'être que l'écho fidèle?... Mais cet honmie sera mon ouvrage... Qu'importe si je le crée d'après des éléments constants 1... Et ces éléments constants, où sont-ils ?... Dans la nature ?... Soit. Mais comnient les rassembler?... La

chose est difficile, mais est-elle impossible?... Quand je ne pourrais espérer de me former un modèle accompli, serais-je dispensé d'essayer?... Non. Essayons donc... Mais si le modèle de beauté auquel les anciens sculpteurs rapportèrent dans la suite tous leurs ouvrages leur coûta tant d'observations, d'études et de peines, à quoi m'engagé-je ?. .. Il le faut pourtant, ou s'entendre toujours appeler Ariste le phiioi^opfie et rougir.

Dans cet endroit, Ariste fit une seconde pause un peu plus longue que la première, après laquelle il cotilinua :

Je vois, du premier coup d'oeil, que l'homme idéal que je cherche étant un composé comme moi, les anciens sculpteurs, en déterminant les proportions qui leur ont paru les plus belles, ont fait une partie de mon modèle... Oui. Prenons cette statue, et animons-la... Donnons-lui les organes les plus parfaits que l'homme puisse avoir. Douons-la de toutes les qualités qu'il est donné à un mortel de posséder, et notre modèle idéal sera fait .. Sans doute... Mais quelle étude! quel travail! combien de connaissances physiques, naturelles et morales à acquérir ! Je ne connais aucune science, aucun art dans lequel il ne me fallût être profondément versé... Aussi aurais-je le modèle idéal de toute vérité, de toute bonté et de toute beauté... Mais ce modèle général idéal est impossible à former, à moins que les dieux ne m'accordent leur intelligence, et ne me promettent leur éternité : me voilà donc retombé dans les incertitudes d'où je me proposais de sortir.

Ariste, triste el pensif, s'arrêta encore dans cet endroit.

Mais pourquoi, reprit-il après un moment de silence, n'imiterais-je pas aussi les sculpteurs? Ils se sont fait un modèle propie à leur étal; et j'ai le mien... Que l'homme de lettres se fasse un modèle idéal de l'homme de lettres le plus accompli, et que ce soit parla bouche de cet homme qu'il juge les productions des autres et les siennes. Que le philosophe suive le môme plan.,. Tout ce qui semblera vrai, bon et beau à ce modèle, le sera. Tout ce qui lui semblera Taux, mauvais et difforme, le sera... Voilà l'organe de ses déci-

sions... Le modèle idéal sera d'autant plus grand et plus sévère, qu'on étendra davantage ses connaissances... Il n'y a personne, et il ne peut y avoir personne, qui juge également bien en tout du vrai, du bon et du beau. Non : et si l'on entend par un homme de gotil celui qui porte en lui-même le modèle général idéal de toute perfection, c'est une chimère.

Mais de ce modèle idéal qui est propre à mon état de philosophe, puisqu'on veut m'a[ipeler ainsi, quel usage ferai-je quand je l'aurai? Le môme que les peintres et les sculpteurs ont fait de celui qu'ils avaient. Je le modifierai selon les circonstances. Voilà la seconde étude à laquelle il faudra que je me livre.

L'étude courbe l'homme de lettres. L'exercice affermit la démarche, et relève la tête du soldat. L'habitude de porter des fardeaux affaisse les reins du crocheleur. La femme grosse rejette la tête en arrière. L'homme bossu dispose ses membres autrement que l'homme droit. Voilà les observations qui, multipliées à l'infini, forment le statuaire, et lui apprennent à altérer, fortifier, affaiblir, défigurer et réduire ?on modèle idéal, de l'état de nature à tel autre état qu'il lui plaît.

C'est l'étude des passions, des mœurs, des caractères, des usages, qui apprendra au peintre de l'homme à altérer son modèle, et à le réduire de l'état d'homme à celui d'homme bon ou méchant, tranquille ou colère.

C'est ainsi que d'un seul simulacre il émanera une variété infinie de représentations différentes, qui couvriront la scène et la toile. Est-ce un poète? Est-ce un poète qui compose? Compose-t-il une satire ou un hymne ? Si c'est une satire, il aura l'œil farouche, la tête renfoncée entre les épaules, la bouche fermée, les dents serrées, la respiration contrainte et étouffée: c'est un furieux. Est-ce un hymne? Il aura la tète élevée, la bouche entr'ouverte, les yeux tournés vers le ciel, l'air du transport et de l'extase, la respiration haletante : c'est un enthousiaste. Et la joie de ces deux hommes, après le succès, n'aura-t-elie pas des caractères différents?

Après cet entretien avec lui-môme, Ariste conçut qu'il avait encore beaucoup à apprendre. Il rentra chez lui. Il s'y

renferma pendant une quinzaine d'années. Il se livra à l'histoire, à la philosophie, à la morale, aux sciences et aux arts ; et il fut à cinquante-cinq ans homme de bien, homme instruit, homme de goût, grand auteur et critique excellent. {De la poésie dramatique, des auteurs et des critiques.)

DU BEAU [définition].

Beau est un terme que nous appliquons à une infinité d'êtres; mais quelque différence qu'il y ail entre ces êtres, il faut que nous fassions une fausse application du terme beau, ou qu'il y ait dans tous ces êtres une qualité dont le terme beau soit le signe.

Cette qualité ne peut être du nombre de celles qui constituent leur différence spécifique; car, ou il n'y aurait qu'un seul être beau, ou tout au plus qu'une seule belle espèce d'êtres.

Mais entre les qualités communes à tous les êtres que nous appelons beaux, laquelle choisirons-nous pour la chose dont le terme beau est le signe? Laquelle? Il est évident, ce me semble, que ce ne peut être que celle dont la présence les rend tous beaux; dont la fréquence ou la rareté, si elle est susceptible de fréquence ou de rareté, les rend plus ou moins beaux; dont l'absence les fait cesser d'être beaux; qui ne peut changer de na'ture sans faire changer le beau d'espèce, et dont la qualité contraire rendrait les plus beaux désagréables et laids ; celle, en un mot, par qui la beauté commence, augmente, varie à l'infini, décline et disparaît. Or, il n'y a que la notion de rapports capable de ces effets.

J'appelle donc beau hors de moi, tout ce qui contient en soi de quoi réveiller dans mon entendement l'idée de rapports; et beau par rapport à moi, tout ce qui réveille cette idée.

Quand je dis tout, j'en excepte pourtant les qualités relatives au goût et à l'odorat ; quoique ces qualités pussent réveiller en nous l'idée de rapports, on n'appelle point beaux

les objets en qui elles résident, quand on ne les considère que relativement à ces qualités. On dit un mets excellent^ une odeur délicùuse, mais non un beau mets, une belle odeur. Lors donc qu'on dit, voilà un beau turbot, voilà une belle rose, on considère d'autres qualités dans la rose et dans le turbot que celles qui sont relatives au sens du goût et de l'odorat.

Quand je dis tout ce qui contient en soi de quoi rcveUler dans mon ente7idement Vidée de rapports ou tout ce qui réveille celte idée, c'osl qu'il faut bien distinguer les formes qui sont dans les objets, et la notion que j'en ai. Mon entendement ne met rien dans les choses et n'en ôle rien. Que je pense ou ne pense point à la façade du Louvre, toutes les parties qui la composent n'en ont pas moins telle ou telle forme et tel et tel arrangement entre elles; qu'il y eût des hommes ou qu'il n'y en eût point, elle n'en serait pas moins belle, mais seulement pour des êtres possibles constitués de corps et d'esprit comme nous : car, pour d'autres, elle pourrait n'être ni belle ni laide, ou môme être laide. D'où il s'ensuit que, quoiqu'il n'y ait point de beau absolu, il y a deux sortes de beau par rapport à nous, un beau réel, et un beau aperçu.

Quand je dis, tout ce qui réveille en nous l'idée de rapports, je n'entends pas que, pour appeler un être beau, il faille apprécier quelle est la sorte de rapports qui y règne; je n'exige pas que celui qui voit un morceau d'architecture soit en état d'assurer ce que l'architecte môme peut ignorer, que cette partie est à celle-là comme tel nombre est à tel nombre, ou que celui qui entend un concert sache plus quelquefois que ne sait le musicien, que tel son est à tel son dans le rapport de deux à quatre ou de quatre à cinq. Il suffit qu'il aperçoive et sente que les membres de cette architecture et que les sons de cette pièce de musique ont des rapports soit entre eux, soit avec d'autres objets. C'est l'indétermination de ces rapports, la facilité de les saisir et le plaisir qui accompagne leur perception, qui ont fait imaginer que le beau était plutôt une affaire de sentiment que de raison. J'ose assurer que toutes les fois qu'un principe nous sera connu dès la plus tendre enfance, et que nous en ferons par habitude une

application facile et subite aux objets placés hors de nous, nous croirons en juger par sentiment; mais nous serons contraints d'avouer notre erreur dans toutes les occasions où la complication des rapports et la nouveauté de Tobjet suspendront l'application du principe; alors le plaisir attendra, pour se faire sentir, que l'entendement ait prononcé que l'objet est beau. D'ailleurs, le jugement, en pareil cas, est presque toujours du beau relatif et non dn beau réel.

Ou l'on considère les rapports dans les mœurs, et l'on a le beaumoral; ou on les considère dans les ouvrages de littérature, et l'on a le beau littéraire; ou on les considère dans les pièces de musique, et l'on a le beau musical; ou on les considère dans les ouvrages de la Nature, et l'on a le beau naturel; ou on les considère dans les ouvrages mécaniques des hommes, et l'on a le beaiT artificiel; ou on les considère dans les représentations des ouvrages de l'art ou de la nature, et l'on a le beau d'imitation; d;ms quelque objet et sous quelque aspect que vous considériez les rapports dans un môme objet, le beau prendra différents noms.

{Recherches philosophiques sur Vongine et la nature du Beau.)

DU BEAU [nature].

Avant que d'entrer dans la recherche difficile de l'origine du Beau, je remarquai d'abord, avec tous les auteurs qui en ont écrit, que, par une sorte de fatalité, les choses dont on parle le plus parmi les hommes sont assez ordinairement celles qu'on connaît le moins ; et que telle est, entre beaucoup d'autres, la nature du Beau. Tout le monde raisonne du Beau: on l'admire dans les ouvrages de la Nature ; on l'exige dans ;es productions des arts; on accorde ou l'on refuse cette qualité à tout moment; cependant, si l'on demande aux hommes du goût le plus sûr et le plus exquis quelle est son origine, sa nature, sa notion précise, sa véritable idée, son exacte définition; si c'est quelque chose d'absolu ou de relatif: s'il y a

un beau éternel, immuable, règle et modèle du beau subalterne, ou s'il en est delà Beauté comme des modes, on voit aussitôt les sentiments partagés, et les uns avouent leur ignorance, les autres se jettent dans le scepticisme. Comment se fait-il que presque tous les hommes soient d'accord qu'il y a un beau; qu'il y en ait tant entre eux qui sentent vivement où il est, et que si peu sachent ce que c'est? (Recherches philosophiques sur l'origine et la nature du Beau.)

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