‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 14 sur 153 · DU BONHEUR ET BE LA VERTU · texte numérisé non relu

DU BONHEUR ET BE LA VERTU

Point de bonheur sans la vertu.

Sénèque adresse ce petit traité (De vita beata), qu'on peut regarder comme son apologie et la satire des faux épicuriens, à Gallion, son frère! Notre philosophe avait rencontré la vraie base de la morale.

A parler rigoureusement, il n'y a qu'un devoir : c'est d'être heureux ; il n'y a qu'une vertu, c'est la justice.

Avant que d'entrer dans quelques détails sur cet écrit qu'on peut analyser en peu de mots, il faut que je jette un coup d'oeil sur la morale des Anciens, et sur les progrès successifs de celte science importante. Tout ce qu'elle a de plus élevé, de plus profond, les Anciens l'avaient dit, mais sans liaison; ce n'était point le résultat de la méditation qui pose des principes, et qui en tire des conséquences, c'étaient des élans isolés et brusques d'âmes fortes et grandes.

Qui est-ce qui inspirait à l'Iroquois de se précipiter au milieu des flots en courroux pour ravir à la mort des Européens naufragés sur ces côtes et près de périr? Lor^^que ces malheureux sont prosternés tremblants aux genoux de leurs ennemis, qui est-ce qui fit dire au chef des sauvages : « Relevez-vous, ne craignez rien ; tout à l'heure, vous étiez des hommes malheureux, et nous vous avons secourus; demain vous serez nos ennemis, et nous vous égorgerons ? »

Le fait que je vais raconter, je le tiens d'un missionnaire

de Ca^'enne, témoin oculaire. Plusieurs nègres marrons avaient été pris, et il n'y avait point de bourreau pour les exécuter. On promit la vie à celui d'entre eux qui consentirait à supplicier ses camarades, c'est-à-dire, au plus méchant. Aucun n'acceptant la proposition, un colon ordonne à un de ses nègres de les pendre sous peine d'ôtre pendu lui-même. Ce nègre demande à passer un moment dans sa cabane, comme pour se préparer à obéir à l'ordre qu'il a reçu ; là, il saisit une hache, s'abat le poignet, reparaît et, présentant à son m;iître un bras mutilé dont le sang ruisselait : « A présent, lui dit-il, fais-moi pendre mes camarades ! »

Voilà donc un homme sans éducation, sans principes, ré-, duit par son état à la condition de la brute, qui s'abat un poignet plutôt que de s'avihr. N'oublions jamais que le serviteur peut valoir mieux que son maître.

Qui est-ce qui a placé un sentiment aussi héroïque dans l'âme de celui-là? Est-ce l'étude? est-ce la réflexion? est-ce la connaissance approfondie des devoirs? Nullement. Dans les premiers temps, les hommes qui se sont distingués par les actions les plus surprenantes étaient asservis aux plus grossiers préjugés. Le rêve d'une vieille femme avait peutêtre mis les armes à la main du brave Iroquois qu'on vient d'entendre parler si fièrement à ses ennemis. Un autre chef leur eut peut-être impitoyablement cassé la tête.

11 n'y a pas de science plus évidente et plus simple que la morale pour l'ignorant; il n'y en a pas de plus épineuse et de plus obscure pour le savant. C'est peut-être la seule où l'on ait tiré les corollaires les plus vrais, les plus éloignés et les plus hardis, avant que d'avoir posé des principes. Pourquoi cela? C'est qu'il y a des héros longtemps avant qu'il y ait des raisonneurs. C'est le loisir qui fait les uns, c'est la circonstance qui fait les autres : le raisonneur se forme dans le» écoles, qui s'ouvrent tard ; le héros naît dans les périls, qui sont de tous les temps. La morale est en action dans ceuxci, comme elle est en maxime dans les poètes ; la maxime est sortie de la tête du poète, comme Minerve de la tète de Jupiter.... Souvent il faudrait un long discours au philo-

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