‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 19 sur 153 · FRIVOLITÉ · texte numérisé non relu

FRIVOLITÉ

Elle est dans les objets, elle est dans les hommes. Les objets sont frivoles quand ils n'ont pas nécessairement rapport au bonheur et à la perfection de notre être. Les hommes sont frivoles quand ils s'occupent sérieusement des objets frivoles, ou quand ils traitent légèrement les objets sérieux. 0n esl frivole parce qu'on n'a pas assez d'étendue et de justesse dans l'esprit pour mesurer le prix des choses, du temps et de son existence. On est frivole par vanité, lorsqu'on veut plaire dans le monde, où on est emporté par l'exemple et par l'usage; lorsqu'on adopte par faiblesse les goûts et les idées du grand nombre; lorsqu'en imitant et en répétant, on croit sentir et penser. On est frivole, lorsqu'on est sans passions et sans vertus : alors, pour se délivrer de l'ennui de chaque jour, on se livre chaque jour à quelque amusement qui cesse bientôt d'en être un ; on se recherche sur les fantaisies • on est avide de nouveaux objets, autour desquels

l'esprit vole sans méditer, sans s'éclairer; le cœur reste vide au milieu des spectacles, de la philosophie, des affaires, des beaux-arts, des magots*, des soupers, des amusements, des faux devoirs, des dissertations, des bons mots, et quelquefois des belles actions. Si la frivolité pouvait exister longtemps avec de vrais talents et l'amour des vertus, elle détruirait l'un et l'autre; l'homme honnête et sensé se trouverait précipité dans l'ineptie et dans la dépravation. Il y aura toujours pour tous les hommes un remède contre la frivolité : l'étude de leurs devoirs comme hommes et comme citoyens.

(Encyclopédie.)

GLOBE [sur les VICISSITUDES DU].

Combien de vicissitudes dans l'espace immense qui s'étend au dessus de nos têtes ! Combien d'autres dans les entrailles profondes de la terre! Une rivière, nécessaire au mouvement des moulins à sucre, à l'arrosement des terres plantées de cannes et à la subsistance des habitants, vient de disparaître à la Martinique dans un tremblement de terre, et de rendre une contrée à l'état sauvage. Les mers et la population marchent. Un jour il y aura des baleines oii croissent nos moissons, des déserts où la race humaine fourmille. Les volcans semblent communiquer de l'un à l'autre pôle. Lorsque l'un mugit en Islande, un autre se tait en Sicile ou parle dans les Cordillères. Les entrailles de la terre sont fouillées de cavités immenses, où des masses énormes d'eau vont ou iront s'engloutir. Le feu a creusé des réservoirs à l'eau; ces réservoirs, un temps vides, un autre temps remplis, ou sont à découvert comme nos lacs, ou attendent que la croûte qui les couvre se fonde, se brise, et les montre. Les extrémités de notre demeure s'affaissent, l'équateur s'élève par une force qui va toujours en croissant. Ce que nous appelons

1» C'était la grande mode alors.

notre globe fend sans cesse à ne former qu'un mince et vaste plan. Peut-être qu'avant que d'avoir pris cette forme, il ira se précipiter dans l'océan de feu qui l'éclairé, à la suite de Mercure, de Mars et de Vénus. Qui sait si Mercure sera la première proie qu'il aura dévorée? Que diront nos neveux, lorsqu'ils verront la planète de Mercure se perdre dans ce gouffre enflammé? Pourront-ils s'empêcher d'y prévoir leur sort à venir? Si, du milieu de leur terreur, ils ont le courage d'agrandir leurs idées, ils prononceront que toutes les parties du grand tout s'efTorcent à s'approcher, et qu'il est un instant où il n'y aura qu'une masse générale et commune.

{Voyage à Bourbonne.)

La gravité, morum gravitas, est ce ton sérieux que l'homme accoutumé à se respecter lui-même et à apprécier la dignité, non de sa personne, mais de son être, répand sur ses actions, sur ses discours et sur son maintien. Elle est, dans les mœurs, ce qu'est la basse fondamentale dans la musique, le soutien de l'harmonie. Inséparable de la vertu dans les camps, elle est l'efiel de l'honneur éprouvé ; au barreau, l'effet de l'intégrité ; dans les temples, l'effet de la piété. Sur le visage de la beauté, elle annonce la pudeur ou l'innocence, et sur le front des gens en place, l'incorrupliliilité. La granité sert de rempart à l'honnêteté publique. Ausi^i le vice commence par déconcerter celle-là, afin de renverser plus sûrement celle-ci. Tout ce que le libertinage d'un sexe met en œuvre pour séduire la chasteté de l'autre, un prince l'emploiera pour corrompre la probité de son peuple. S'il ôte aux affaires et aux mœurs le sérieux qui les décore, dès lors toutes le? vertus perdront leur sauvegarde, et la gravité ne semblera qu'un masque qui rendra ridicule un hi mme déjà difforme. Un roi qui prend le ton railleur dans les traités publics, pèche contre la gravité, comme un prêtre qui plaisanterait sur la reli-

gion; et quiconque offense la gravité, blesse en mênne temps les mœurs, se manque à lui-môme et à la société. Un peuple véritablement grave, quoique peu nombreux, ou fort ignorant, ne paraîtra ridicule qu'aux veux d'un peuple frivole, et celuici ne sera jamais verlueux. Les descendants de ces sénateurs romains que les Gaulois prirent à la barbe devaient un jour subjuguer les Gaules.

La gravité est opposée à la frivolité et non à la gaîté. La gravité ne sied point aux grands déshonorés par eux-mômes; mais elle peut convenir à l'homme du bas peuple qui ne se reproche rien. Aussi remarquera-t-on que les railleurs et les plaisants de profession, plutôt que de caractère, sont ordinairement des fripons et des libertins. La gravité est un ridicule dans les enfants, dans les sots et dans les personnes avilies par des métiers infâmes. Le contraste du maintien avec l'âge, le caractère, la conduite et la profession, excite alors le mépris. Lorsque la gravité semble demander du respect pour des objets qui ne méritent par eux-mêmes aucune sorte d'estime, elle inspire une indignation mêlée d'une pitié dédaigneuse; mais elle peut sauver une pauvreté noble et le mérite infortuné des outrages et de l'humiliation.

L'abus de la comédie est de jeter du ridicule sur les professions les plus sérieuses, etd'ôter à des personnages importants ce masque de gravité qui les défend contre l'insolence et contre la malignité de l'envie. Les petits-maîtres, les précieuses ridicules, et de semblables êtres inutiles et importuns à la société, sont des sujets comiques. Mais les médecins, les avocats, étions ceux qui exercent un ministère utile, doivent être respectés. 11 n'y a point d'inconvénients à présenter Turcaret sur la scène, mais il y en a peut-être à jouer le Tartufe. Le financier gagne à n'exciter que la risée du peuple ; mais la vraie dévotion perd beaucoup au ridicule qu'on sème sur les faux dévots.

La gravité diffère de la décence et de la dignité en ce que la décence renferme les égards que l'on doit au public, la dignité, ceux qu'on doit sa place, et la gravité ceux qu'on se doit à soi-même. {Encyclopédie.)

l'homme et la natdre.

11 semble que la iNature ait posé une limite au bonheur et au malheur des espèces. On n'obtient rien que par l'induslrie et par le travail, on n'a aucune jouissance douce qui n'ait été précédée par quelque peine; tout ce qui est au delà des besoins physiques rigoureux ne Tnérile presque que le nom de fantaisie. Pour savoir si la condition de l'homme brut, abandonné au pur instinct animal, dont la journée employée à chasser, à se nourrir, à produire son semblable et à se reposer, est le modèle de toutes ses journées et de toute sa vie ; pour savoir, dis-je, si cette condition est meilleure ou pire que celle de cet être merveilleux qui trie le duvet pour se coucher, file le cocon du ver à soie pour se vêtir, a changé la caverne, sa première demeure, en un palais, a su multiplier, varier ses commodités et ses besoins de mille manières différentes, il faudrait, à ce que je crois, trouver une mesure commune entre ces deux conditions, et il y en a une : c'est la durée. Si les prétendus avantages de l'homme en société abrègent sa durée, si la misère apparente de l'homme des bois allonge la sienne, c'est que l'im est plus fatigué, plus épuisé, plus tôt détruit, consommé par ses commodités que l'autre ne l'est par ses fatigues. C'est un principe généralement applicable à toutes les machines semblables entre elles. Or, je demande si notre vie moyenne est plus longue ou plus courte que la vie moyenne de l'homme des bois. N'y a-t-il pas parmi nous plus de maladies héréditaires et accidentelles, plus d'ôtre viciés et contrefaits? N'en serait-il pas des commodités de la vie comme de l'opulence? Si le bonheur de l'individu dans la société est placé dans l'aisance, entre la richesse extrême et la misère, le bonheur de l'espèce n'aurait-il pas aussi son terme d'heureuse médiocrité placé entre la masse énorme de nos superfluités et l'indigence ciroiie de l'homme brut? Faut-il arracher à la nature tout ce qu'on en

peut obtenir, ou notre lutte contre elle ne devrait-elle pas se bornera rendre plus aisé le petit nombre des grandes fonctions auxquelles elle nous a destinés, se loger, se vôtir, se nourrir, se reproduire dans son semblable et se reposer en sûreté? Tout le reste ne serait-il pas par hasard l'extravagance de l'espèce, comme tout ce qui excède ruml)ition d'une certaine fortune est parmi nous l'extravagance de l'individu, c'esl-à-dire un moyen sûr de vivre misérable en s'occupant trop d'être heureux? Si ces idées étaient vraies cependant, combien les hommes se seraient tourmentés en vain! Ils auraient perdu de vue le but primitif, la lutte contre la Nature. Lorsque la Nature a été vaincue, le reste n'est qu'un étaîag-; de triomphe qui nous coûte plus qu'il ne nous rend. {Miscellanea.)

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