IMAGINATION
L'imagination est la faculté de se rappeler des images. Un homme entièrement privé de celte faculté serait un stupide, dont toutes les fonctions intellectuelles se réduiraient à produire les sons qu'il aurait appris à combiner dans l'enfance, et à les appliquer machinalement aux circonstances de la vie.
C'est la triste condition du peuple, et quelquefois du philosophe. Lorsque la rajiidité de la conversation entraîne celuici, et ne lui laisse pas le temps de descendre des mots aux images, que iait-il autre chose, si ce n'est de se rappeler des sons et de les produire combinés dans un certain ordre? Oh ! combien l'homme qui pense le plus est encore automate !
Mais quel est le moment où il cesse d'exercer sa mémoire et où il commence à appliquer son imagination? c'est celui où, de questions en questions, vous le forcez d'imaginer; s'est-à-dire de passer de sons abstraits el généraux à des sons moins abstraits et moins généraux, jusqu'à ce qu'il soit arrivé à quelque représentation sensible, le dernier terme et le repos de sa raison. Alors, que devient-il? Peintre ou poète.
PHILOSOPHIE. 3i
Demandez-lui par exemple : qu'est-ce que la justice? et vous serez convaincu qu'il ne s'entendra lui-môme que quand la connaissance se portant de son âme vers les objets par le môme chemin qu'elle y est venue, il imaginera df^ux hommes conduits par la (aim vers un arbre chargé de fruits ; l'un monté sur l'arbre et cueillant, et l'autre s'einparaiit, par la violence, du fruit que le premier a cueilli. Alors il vous fera remarquer les mouvements qui se manifesteront en eux; les signes du ressentiment d'un côté, les symptômes de la crainte de l'autre ; celui-là se tenant pour offensé, et l'autre se chargeant lui-même du titre odieux d'offenseur.
Si vous faites la même question à un autre^ sa dernière réponse se résoudra en un autre tableau. Autant de têtes, autant de tableaux différents peut-être; mais tous représenteront deux hommes éprouvant dans un même instant des impressions contraires; produisant des mouvements opposés, ou poussant des cris inarticulés et sauvages qui, rendus avec le temps dans la langue de l'homme policé, signifient et signifieront éternellement, justice, injustice.
C'est par un toucher qui se diversifie dans la nature animée en une infinité de manières et de degrés, et qui s'appelle dans l'homme voir, entendre, flairer, goûter et sentir, qu'il reçoit des impressions qui se conservent dans ses organes, qu'il dislingue ensuite par des mots, et qu'il se rappelle ou par ces mots mêmes, ou par des images.
Se rappeler une suite nécessaire d'images telles qu'elles se succèdent dans la Nature, c'est raisonner d'après les faits. Se rappeler une suite d'images comme elles se succéderaient nécessairement dans la Nature, tel ou tel phénomène étant donné, c'est raisonner d'après une hypothèse ou feindre; c'est être philosophe ou poète, selon le but qu'on se propose.
Et le poète qui feint, et le philosophe qui raisonne, sont également, et dans le même sens, conséquents ou inconséquents : car êire conséquent, ou avoir l'expérience de l'enchaînement nécessaire des phénomènes, c'est la même chose.
En voilà, ce me semble, assez pour montrer l'analogie de
la vérité et de la fiction, caractériser le poète et le philosophe, et relever le mérite du poète, surtout épique ou dramatique. 11 a reçu de la Nature, dans un degré supérieur, la qualité qui distingue l'homme de génie de l'homme ordinaire, et celui-ci du stupide : l'imagination, sans laquelle le discours se réduit à l'habitude mécanique d'appliquer des sons combinés.
Mais le poète ne peut s'abandonner à toute la fougue de son imagination; il est des bornes qui lui sont prescrites. Il a le modèle de sa conduite dans les cas rares de l'ordre général des choses. Voilà sa règle. (De la poésie dramatique.)