‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 2 sur 153 · NOTICE. V · texte numérisé non relu

NOTICE. V

Plus tard encore, lorsque ses parents, que son inconduite a plus d'une fois centristes, ne seront plus, avec quel accent de repentir, avec quelles larmes il signalera aux fils qui pourraient lui ressembler, les cruels chagrins qu'il leur a causés, et dont il ne se laissera jamais consoler.

« Je n'ai vu mourir ni mon père ni ma mère; je leur étais cher, et je ne doute point que les yeux de ma mère ne m'aient cherché à son dernier instant. Il est minuit. Je suis seul, je me rappelle ces bonnes gens, ces bons parents; et mon cœur se serre quand je pense qu'ils ont eu toutes les inquiétudes qu'ils devaient éprouver sur le sort d'un jeune homme violent et passionné, abandonné sans guide à tous les fâcheux hasards d'une capitale immense, le séjour du crime el des vices, sans avoir recueilli un instant de la douceur qu'ils auraient eu à le voir, à en entendre parler, lorsqu'il eut acquis par sa bonté naturelle et par l'usage de ses talents la considération dont il jouit; et souhaitez après cela d'être père! J'ai fait le malheur de mon père, la douleur de ma mère, tandis qu'ils ont vécu, et je suis un des enfants les mieux nés qu'on puisse se promettre ! Je me loue moi-même; cependant je ne suis rien moins que vain, car une des choses qui m'aient fait le plus de plaisir, c'est le propos bourru que me tint un provincial quelques années après la mori de mon père. Je traversais une des rues de ma ville; il m'arrêta par le bras et me dit : « Monsieur Diderot, vous êtes bon; mais si vous croyez que vous vaudrez jamais votre père, vous vous trompez. » Je ne sais si les pères sont contents d'avoir des enfants qui vaillent mieux qu'eux, mais je le fus, moi, de m'entendre dire que mon père valait mieux que moi. Je crois, et je croirai tant que je vivrai, que ce provincial m'a dit vrai. Mes parents ont laissé après eux un tîls aîné qu'on appelle Diderot le philosophe, c'est moi; une fille qui a gardé le célibat, et un dernier enfant qui s'est fait ecclésiastique. C'est une bonne race. » {Voyage à Bourbonne.)

Devenu père de famille à son tour, Diderot aura un singulier bonheur, le même que Racine : c'est un des siens, c'est la plume

discrète, aimable et respectueuse de sa fille, M^^ Vandeul, qui écrira sa vie *.

La véritable biographie de Diderot, sa vie libre et désordonnée, aussi bien que sa vie littéraire, intellectuelle et philosophique, le seul vrai et toujours vivant portrait de Diderot est dans chacun de ses écrits et presque à chaque page de son œuvre.

Tout à l'heure il peignait le fils ; il va maintenant se décrire au physique. A propos du beau portrait que Van Loo a fait de lui, et où il est rfiprésenté

« Riant, mignon, coquet, efféminé, »

il dira dans le compte rendu du Salon de 1765 :

« Mes enfanls, je vous préviens que ce n'est pas moi... J'avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j'étais affecté. J'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste; mais je ne fus jamais tel que vous me voyez là. J'avais un grand front, des yeux très vifs, d'assez grands traits, la tète tout à fait du caractère d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise, à la rusticité des anciens temps. J'ai un masque qui trompe l'artiste : soit qu'il y ait trop de choses fondues ensemble, soit que, les impressions de mon âme se succédant très rapidement et se peignant toutes sur mon visage, l'œil du peintre ne me retrouvant pas le même d'un instant à l'autre, sa tâche devienne beaucoup plus difficile qu'il ne la croyait 2. »

Homme ou écrivain, toujours expansif, et tout en dehors, s'ouvrant, se livrant à tous, amis ou ennemis, il avouera ou excusera iiigénuementses fautes, ses torts, ses travers. A ceux qui lui reprochent de se laisser prendre son temps, de trop se répandre, de gaspiller sa vie, il répond:

« Je n'ai pas la conscience d'avoir encore employé Fa moitié de mes forces; jusqu'à présent, je n'ai que baguenaudé... »

1. Cette vie intéressante à tant d'égards, mais qui date, et qui est incomplète et inexacte, comme on pense, se trouve, en tout ou en partie, en tête quelques éditions de Diderot.

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