SÉNÈQUE
On trouve dans Sénèque un grand nombre de traits sublimes ; c'est cependant un auteur de beaucoup, mais de beaucoup d'esprit, plutôt qu'un écrivain de grand goût. J'aurai de l'indulgence pour le style épistolaire, je conviendrai que la familiarité de ce genre admet des pensées et des expressions qu'on s'mterdirai* dans un autre; mais quoique pleines de belles choses, ses lettres assez naturelles dans la
traduction, ne m'en paraîtront pas moins recherchées dans l'original.
L'Antiquité ne nous a point transmis de cours de morale aussi étendu que le sien. Parmi quelques préceptes qui répugnent à la nature, et dont la pratique rigoureuse ajouterait peut-être à la misère de notre condition (conséquence d'une philosophie trop raide, du moins pour la généralité des hommes, à qui elle demandait au delà de ce qu'elle espérait en obtenir), il y en a sans nombre avec lesquels il est important de se familiariser, qu'il faut porter dans sa mémoire, graver dans son cœur, comme autant de règles inflexibles de sa conduite, sous peine de manquer aux devoirs les plus sacrés, et d'arriver au malheur, le terme presque nécessaire de l'ignorance et de la méchanceté : il faut les tenir d'une bonne éducation, ou les devoir à Sénèque. Que ce philosophe soit donc notre manuel assidu : expliquons-le à nos enfants, mais ne leur en permettons la lecture que dans l'âge mûr, lorsqu'un commerce habituel avec les grands auteurs, tant anciens que modernes, aura mis leur goût en sûreté. Sa manière est précise, vive, énergique, serrée; mais elle n'est pas large. Ses imitateurs ne s'élèveront jamais à la hauteur de ses beautés originales ; et il serait à craindre que les jeunes gens, captivés par les défauts séduisants de ce modèle, n'en devinssent que d'insipides et ridicules copistes. C'est ainsi que je pensai de Sénèque dans un temps où il me paraissait plus essentiel de bien dire que de bien faire, d'avoir du style que des mœurs, et de me conformer plus aux préceptes de Quinlilien qu'aux leçons de la sagesse.
On verra dans la suite de cet Essai, aux endroits où je me propose d'examiner les différents jugements qu'on a portés de ses ouvrages, l'influence qu'ont eue sur le mien l'expérience de la \ie et la maturité d'un âge où, si l'on m'eût demandé : Que faites-vous ? je n'aurais pas répondu : Je lis les histitiitions de l'Art oratoire; mais j'aurais dit avec Horace : Je cherche ce que c'est que le vrai, l'honnête, le décent, et je suis tout entier à cette étude *.
1. « Quid verum atque deceas euro et rogo, et omois in hoc sum. » (Eo. 1. 1, i.
De combien de grandes et belles pensées, d'idées ingénieuses et môme bizarres, on dépouillerait quelques-uns de nos plus célèbres écrivains, si l'on restituait à Plularque, à Sénèque, à Machiavel et à Montaigne ce qu'ils en ont pris sans les citer! J'aime la franchise de ce dernier : « Mon livre, dit-il [Essais, liv. II, chap. xxxii), est maçonné des dépouilles des deux autres*». Je permets d'emprunter, mais non de voler, moins encore d'injurier celui qu'on a volé.
[Essai sur les règnes de Claude et de Néron.)