I. Plutarque et Sénèque
prise plus l'éloge des autres que celui de sa conscience. On ne ne me louera, j'en conviens, ni dans ce moment où je suis, ni quand je ne serai plus; mais je m'en estimerai moi-même, et l'on m'en aimera davantage. Ce n'est point un mauvais échange que celui de la bienfai-ance dont la récompense est sûre, ciinire de la célébrité qu'on n'obtient pas toujours, et qu'on n'obtient jamais sans inconvénient. Je n';ii jamais regretté le temps que j'ai donné aux autres, je n'en dirais pas autant de celui que j'ai employé pour moi. Peut-être m'en imposé-je par des illusions spécieuses, et ne sui»-je prodigue de mon temps que par le peu de cas que j'en lais : je ne dissipe que la chose que je méprise; on me la demande comme rien, et je l'accorde de même. 11 faut bien que cela soit ainsi, puisque je blâmerais en d'autres ce que j'approuve en moi. »
Fort bien, répliquera Sénèque (chap. ni); « mais le temps que tu l'es laissé ravir par une maîtresse, celui que tu as perdu à quereller avec ta femme, tes domestiques et tes enfants ; en amusements, en distractions, en débauches de table, en visites inutiles, en courses aussi fatigantes que superflues? tes passions, tes gotits, tes fantaisies, tes folies n'ontelles pas mis les jours et tes nuits au pillage, sans que tu t'en sois aperçu ?... »
Les journées sont longues et les années sont courtes pour l'homme oisif: il se traîne péniblement du moment de son lever jusqu'au moment de son coucher; l'ennui prolonge sans 6n cei intervalle de douze à quinze heures, dont il compte toutes les minutes. De jours d'ennui en jours d'ennui, est-il arrivé à In fin de l'année : il lui semble que le premier de janvier touche immédiatement au dernier de décembre, parce qu'il ne s'intercale dans cette durée aucune action qui la divise.
Travaillons donc : le travail, entre autres avantages, a celui de raccourcir les journées, et d'étendre la vie. Le vieillard occupé, dont le travail assidu augmentera sans relâche la somme des connaissances, laissera toujours entre le jeune homme et lui à peu près la même différence d'instruction, et
la société de celui-ci ne lui déplaira jamais. Il n'en est pas ainsi du vieillard oisif; il s'avance vers un moment où, honteux d'ôlre devenu l'écolier d'un adolescent, il fuira un commerce où la supériorité qu'on aura prise sur lui par l'étude, et qui s'accroîtra par les progrès successifs de 1 esprit humain, l'humiliera sans cesse et l'affligera. Lisons donc tant que nos yeux nous le permettront, et tâchons d'être au moins les égaux de nos enfants. Plutôt s'user que se rouiller. Si le Ciel nous exauçait, l'impatience de nos craintes, de nos espérances, de nos souhaits, de nos peines, de nos plaisirs, abrégerait notre vie des deux tiers. Être bizarre, tu crains la lin de ta vie, et, en une infinité de circonstances, tu hâtes la célérité du temps! Il ne tient pas à toi qu'entre l'instant où tu es et l'instant où tu voudrais être, les jours, les mois, les années intermédiaires ne soient anéanties : la chose que tu attends n'est rien peut-être, ou presque rien ; et celle que tu sacrifierais volontiers, est tout!
(Essai sur les régnes de Claude et de Néron.)
DE l'instruction.
Instruire une nalion, c'est la civiliser; y éteindre les connaissances, c'est la ramener à l'état primitif de barbarie. La Grèce fut barbare ; elle s'instruisit, et devint florissante. Qu'estelle aujourd'hui? Ignorante et barbare. L'Italie futbarbare, elle s'instruisit et devint florissante; lorsque les arts et les sciences
s'en éloignèrent, que devint-elle? Barbare. Tel fut aussi le le sort de l'Afrique et de l'Egypte, et telle sera la deslince des empires dans toutes les contrées de la terre et dans tous les siècles à venir.
L'ignorance est le partage de l'esclave et du sauvage. L'ins- Iruclioii donne à l'homme de la dignité, et l'esclave ne tarde pas à sentir qu'il n'est pas né pour la servitude. Le sauvage perd celte férocité des forêts qui ne reconnaît point de maîire, et prend à sa place une docilité réfléchie qui le soumet et l'attache à des lois faites pour son bonheur. Sous un bon souverain, c'est le meilleur des sujets; c'est le plus patient sous le souverain insensé.
Après les besoins du corps qui ont rassemblé les hommes pour lutter contre la Nature, leur mère commune et leur infatigable ennemie, rien ne les rapproche davantage et ne les serre plus étroitement que les besoins de l'ame. L'instruction adoucit les caractères, éclaire sur les devoirs, subtilise les vices, les étouffe ou les voile, inspire l'atnour de l'ordre, de la justice et des vertus, et accélère la naissance au bon goût dans toutes les choses de la vie. Les sauvages font des voyages immenses sans se parler, parce que les sauvages sont ignorants. Les hommes instruits se cherchent; ils aiment à se voir et à s'entretenir. La science éveille le désir de la considération. On veut être désigné du doii;t. et faire dire de soi : o Le voilà, c'est lui. » De ce désir naisseii t des idées d'honneur et de gloire, et ces deux sentiments qui élèvent l'ame et qui l'agrandissent, répandent en même temps une teinte de délicatesse sur les mœurs, les procédés et les discours. J'oserais assurer que la pureté de la morale a suivi les progrès des vêtements depuis la peau de la bête jusqu'à l'étoffe de soie.
Combien de vertus délicates que l'esclave et le sauvage ignorent! Si l'on croyait que ces vertus, fruits du temps et des lumières, sont de convention, l'on se tromperait : elles tiennent à la science des mœurs comme la feaiUe tient à l'arbre qu'elle embellit.
(Plan d'une université.)