CONTRE LES MODÈLES ET LES POSES ACADÉMIQUES
Toutes ces positions académiques, contraintes, apprêtées, arrangées; toutes ces actions froidement et gauchement exprimées par un pauvre diable, gagé pour venir trois fois la semaine se déshabiller et se faire mannequiner par un professeur, qu'ont-elles de commun avec les positions et les actions de la nature? Qu'ont de commun l'honmie qui tire de l'eau dans le puits de votre cour, et celui qui, n'ayant pas le môme fardeau à tirer, simule gauchement celte action, avec ses deux bras en haut, sur l'estrade de l'École? Qu'a de commun celui qui fait semblant de se mourir là, avec celui qui expire dans son lit, ou qu'on assomme dans la rue? Qu'a de commun ce lutteur d'école avec celui de mon carrefour? Cet homme qui implore, qui prie, qui dort, qui réfléchit, qui s'évanouit à discrétion, qu'a-t-il de commun avec le paysan étendu de fatigue sur la terre, avec le philosophe qui médite au coin de son feu, avec l'homme étouffé qui s'évanouit dans la foule? Rien, mon ami, rien.
J'aimerais autant qu'au sortir de là, pour compléter l'absurdité, on envoyât les élèves apprendre la grâce chez Marcel ou Dupré, ou tel autre maître à danser qu'on voudra. Cependant, la vérité de nature s'oublie; l'imagination se remplit d'actions, de positions et de figures fausses, apprêtées, ridicules et froides. Elles y sont emmagasinées, et elles en sortiront pour s'attacher sur la toile. Toutes les fois que l'artiste prendra son crayon ou ses pinceaux, ces maussades fantômes
se réveilleront, se présenteront àlui, il ne pourra s'en distraire ; et ce sera un prodige s'il réussit à les exorciser pour les chasser de sa tête. J'ai connu un jeune homme plein dégoût, qui. avant de jeter le moindre trait sur sa toile, so mettait à genoux, et disait : « Mon Dieu, délivrez-moi du modèle. » S'il est i^i rare aujourd'hui de voir un tableau composé d'un certain nombre de figures sans y retrouver, par-ci par-là, quelques-unes de ces figures, actions, attitudes académiques, qui déplaisent à la mort à un homme de goût, et qui ne peuvent en imposer qu'à ceux à qui la vérité est étrangère, accusez-en l'éternelle étude du modèle de l'École.
Ce n'est pas dans l'Ecole qu'on apprend la conspiration générale des mouvements, conspiration qui se sent, qui se voit, qui s'étend et serpente de la tête aux pieds. Qu'une femme laisse tomber sa tête en devant, tous ses membres obéissent à ce poids ; qu'elle la relève et la tienne droite, même obéissance du reste de la machine.
Oui, vraiment, c'est un art et un grand art que de poser le modèle; il faut voir comme Monsieur le professeur en est fier. Et ne craignez pas qu'il s'avise de dire au pauvre diable gagé : «Mon ami, pose-toi toi-même, fais ce que tu voudras. « Il aime bien mieux lui donner quelque attitude singulière, que de lui en laisser prendre une simple et naturelle : cependant il faut en passer par là.
Cent fois j'ai été tenté de dire aux jeunes élèvos que je trouvais sur le chemin du Louvre, avec leur portefeuille sous le bras: « Mes amis, combien y a-t-il que vous dessinez là? Deux ans? Eh bien ! c'est plus qu'il ne faut. Laissez-moi cette boutique de manière. Allez-vous-en aux Chartreux, et vous y verrez la véritable attitude de la piété et de la componction. C'est aujourd'hui veille de grande fête ; allez à la paroisse, rôdez autour des confessionnaux, et vous y verrez la véritable attitude du recueillement et du repentir. Demain, allez à la guinguette, et vous verrez l'action vraie de l'homme en colère. Cherchez les scènes publiques ; soyez observateurs dans les rues, dans les jardins, dans les marchés, dans les maisons, et vous y prendrez des idées justes du vrai mou-
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vement dans les actions de la vie. Tenez : regardez vos doux camarades qui disputent ; voyez comme c'est la dispute môme qui dispose à leur insu la position de leurs membres. Examinez-les bien, et vous aurez pitié de la leçon de votre insipide professeur et de l'imitation de votre insipide modèle. Que je vous plains, mes amis, s'il faut qu'un jour vous mettiez à la place de toutes les faussetés que vous avez apprises, la simplicité et la vérité de Le Sueur! Et il le faudra bien, si vous voulez être quelque chose.
Autre chose est une attitude, autre chose une action. Toute attitude est fausse et petite ; toute action est belle et vraie. {Essai sur la peinture.)