DE LA PEINTURE RELIGIEUSE
11 me semble que les tableaux dont on décore les temples n'étant faits que pour graver dans la mémoire des peuples les faits et gestes des héros delà Religion, et accroître la vénération des peuples, il n'est pas indifférent qu'ils soient bons ou mauvais. A mon sens, un peintre d'église est une espèce de prédicateur plus clair, plus frappant, plus intelligible, plus à la pprtée du commun, que le curé et son vicaire. Ceux-ci parlent aux oreilles qui sont souvent bouchées. Le tableau parle aux yeux, comme le spectacle de la nature, qui nous a appris presque tout ce que nous savons. Je pousse la chi>se plus loin, et je regarde les iconoclastes et les contempteurs des processions, des images, des statues et de tout l'appareil du culte extérieur, comme des exécuteurs aux gages du philosophe ennuyé de la superstition ; avec cette différence que ces valets lui font bien plus de mal que leur maître. Supprimez tous les symboles sensibles, et le reste bientôt se réduira à un galimatias métaphysique qui prendra autant de formes et de tournures bizarres qu'il y aura de têtes. Que l'on m'accorde pour un instant que tous les hommes devinssent aveugles, et je gage qu'avant
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qu'il soit dix ans ils disputent et s'exterminent à propos de la forme, de l'effet et de la couleur des êtres les plus familiers de l'univers. De même en religion, supprimez toute représentation et toute image, et bientôt ils ne s'entendront pins, et s'enlr'égorgeront sur les articles les plus simples de leur' croyance. Ces absurdes rigoristes ne connaissent pas l'effet des cérémonies extérieures sur le peuple ; ils n'ont jamais vu notre Adoration de la croix au vendredi saint, l'enthousiasme de la multitude à la procession de la Fête- Dieu, enthousiasme qui me gagne quelquefois. Je n'ai jamais vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures bleues, et jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement; cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence religieux ; tant d'hommes le front prosterné contre la terre ; je n'ai jamais entendu ce chant grave et pathotique donné par les prêtres, et répondu affectueusement par une infinité de voix dhommes, de femmes, de jeunes filles et d'enfants, sans que mes entrailles ne s'en soient émues, n'en aient tressailli, et que les larmes ne m'en soient venues aux yeux. Il y a là dedans je ne sais quoi de grand, de sombre, de solennel, de mélancolique. J'ai connu un peintre prolestant, qui a'vait séjourne longtemps à Rome, et qui confessait n'avoir jamais vu le souverain pontife officier dans Saint-Pierre, au milieu des cardinaux et de son clergé, sans devenir catholique. H reprenait sa religion à la porte...
(Salon de 1765.)
POÈTE, ARTISTE, PHILOSOPHl.
Je vois une haute montagne couverte d'une obscure, antique et profonde forêt. J'en vois, j'en entends descendre à grand bruit un torrent, dont les eaux vont se briser contre les pointes escarpées d'un rocher. Le soleil penche à son couchant; il transforme en autant de diamants les gouttes d'eau qui pendent attachées aux extrémités inégales des pierres. Ce-
pendant les eaux, après avoir franchi les obstacles qui les arrôtaient, vont se rassembler dans un vaste et large canal qui les conduit à une certaine distance vers une machine. C'est là que, sous des masses énormes, se broie et se prépare la sul)sislance la plus générale de l'homme. J'entrevois la machine, j'entrevois ses roues que l'écume des eaux blanchit, j'entrevois au travers de quelques saules le haut de la chaumière du propriétaire : je rentre en moi-même et je rêve.
Sans doute la forêt qui me ramène à l'origine du monde est une belle chose; sans doute ce rocher, image de la constance et de la durée, est une belle chose ; sans doute ces gouttes d'eau transformées par les rayons du soleil, brisées et décomposées en autant de diamants élincelants et liquides, sont une belle chose ; sans doute le bruit, le fracas à un torrent qui brise le vaste silence de la montagne et de la solitude, et porte à mon ame une secousse violente, une terreur secrète, est une belle chose !
Mais ces saules, cette chaumière, ces animaux qui paissent aux environs ; tout ce spectacle d'utilité n*ajoute-t-il rien à mon plaisir? Et quelle différence encore de la sensation de l'homme ordinaire à celle du philosophe ! C'est lui qui réfléchit et qui voit, dans l'arbre de la t'orêl, le mât qui doit un jour opposer sa tête altière à la tempête et aux vents ; dans les entrailles de la montagne, le métal brut qui bouillonnera un jour au fond des fourneaux ardents, et prendra la forme, et des machines qui fécondent la terre, et de celles qui en détruisent les habitants ; dans le rocher, les masses de pierre dont on élèvera des palais aux rois et des temples aux dieux; dans les eaux du torrent, tantôt la fertilité, tantôt le ravage de la campagne, la formation des rivières, des fleuves, le commerce, les habitants de l'univers liés, leurs trésors portés de rivage en rivage, et de là dispersés dans toute la profondeur des continents; et son ame mobile passera subitement de la douce émotion du plaisir au sentiment de la terreur, si son imagination vient à soulever les flots de l'Océan.
C'est ainsi que le plaisir s'accroîtra à proportion de il'inja-
gination, de la sensibilité et des connaissances. La nature, ni l'url qui la copie, ne disent rien à l'homme stupide ou froid, peu de chose à l'homme ignorant.
{Essai sur la peinture.)