SCULPTURE
J'aime les fanatiques; non pus ceux qui vous présentent une formule absurde de croyance, et qui, vous portant le poignard a la gorge, vous crient : ((Signe ou meurs;» mais bien ceux qui, fortement épris de quelque goût particulier et innocent, ne voient plus rien qui lui soit comparable, le défendent de toutes leurs forces ; vont dans les maisons et les rues, non la lance, mais le syllogisme en arrêt, sommant et ceux qui passent et ceux qui sont arrêtés, de convenir de leur absurdité ou de la supériorité des charmes de leur Dulcinée sur toutes les créatures du monde. Ils sont plaisants, ceux-ci. Ils m'amusent; ils m'étonnent quelquefois. Quand par hasard ils ont rencontré la vérité, ils l'exposent avec une énergie qui brise et renverse tout. Dans le paradoxe, accumulant images sur images, appelant à leur secours touiea les puissances de l'éloquence, les expressions figurées, les comparaisons hardies, les tours, les mouvements ; s'adressant au sentiment, à l'imagination; attaquant l'âme et sa sensibilité par toutes sortes d'endroits,* le spectacle de leurs efforts est encore beau. Tel est Jean-Jacques Rousseau, lorsqu'il se déchaîne contre les Lettres qu'il a cultivées toute sa vie ; la philosophie qu'il professa ; la société de nos villes corrompues, au milieu desquelles il brûle d'habiter, et où il serait désespéré d'être ignoré, méconnu, oublié. 11 a beau fermer la fenêtre de son ermitage qui regarde la capitale, c'est le seul endroit du monde qu'il voie. Au fond de sa forêt, il est ailleurs : il est à Paris. Tel est Winckelmann, lorsqu'il compare les productions des artistes anciens et celles des artistes modernes. Que ne voit-il pas dans ce tronçon d'homme qu'on appelle le Torse /Les muscles qui se gonflent
sur sa poitrine, ce n'est rien moins que les ondulations des flols de la mer; ses larges épaules courbées, c'est une grande voûte concave, qu'on ne rompt point, qu'on fortifie au contraire par les fardeaux dont on la charge. Et ses nerfs? I.es cordes des balistes anciennes, qui lançaient des quartiers de rochers à des distances immenses, ne sont, en comparaison que des fils d'araignée. Demandez à cet enthousiaste charmant par quelle voie Glycon, Phidias et les antres sont [)arvenus à faire des ouvrages si beaux et si parfaits, il vous répondra : « Par le sentiment de la liberté, qui élève l'àme et lui inspire de grandes choses; par les récompenses delà Nation, la considération publique, la vue, l'étude, l'imitation constante de la belle nature, le respect de la postérité, l'ivresse de l'immortalité, le travail assidu, l'heureuse influence des mœurs et du climat, et le génie. » Il n'y a sans doute aucun point de cette réponse qu'on osât contester. Mais faites-lui une seconde question, et demandez-lui s'il vaut mieux étudier l'Antique que la Nature, sans la connaissance, l'étude et le goût de laquelle les anciens artistes, avec tous les avantages particuliers dont ils ont été favorisés, ne nous auraient pourtant laissé que des ouvrages médiocres : « L'Antique, vous dira-t-il sans balancer, l'Antique; » et voilà tout d'un coup l'homme qui a le plus d'esprit, de chaleur et de goût, la nuit, tout au beau milieu du Toboso. Celui qui dédaigne l'Antique pour la Nature, risque de n'être jamais que petit, faible et mesquin de dessin, de caractère, de draperie et d'expression. Celui qui aura négligé la Nature pour l'Antique, risquera d'être froid, sans vie, sans aucune de ces vérités cachées et secrètes qu'on n'aperçoit que dans la Nature même. 11 me semble qu'il faudrait étudier l'Antique pour apprendre à voir la Nature.
Les artistes modernes se sont révoltés contre l'élude de l'Antique, parce qu'elle leur a été prêchée par des amateurs; et les littérateurs modernes ont été les défenseurs de l'élude de l'Antique, parce qu'elle a été attaquée par des philosophes.
Il me semble, mon ami, que les statuaires tiennent plus à l'Antique que les peintres. Serait-ce crue les Anciens nous
ont laissé quelques belles statues, et que leurs tableaux ne nous sont connus que par les descriptions et le témoignage des litlératonrs? 11 y a toute une autre difl'érenee entre la plus belle ligne de Pline et le Gladiateur d'Agasias.
11 me semble encore qu'il est plus difficile de bien juger de la sculpture que delà peinture, et cette mienne opinion, si elle est vraie, doit me rendre plus circonspect. 11 n'y a presque qu'un homme de l'art qui puisse discerner, en sculpture, une très belle chose d'une chose commune. Sans doute Y Athlète expirant vous touchera, vous attendrira, peut-être même vous frappera si violemment, que vous ne pourrez ni en séparer ni y attacher vos regards : si toutefois vous aviez à choisir entre cette statue et le Gladinteur, dont l'action, belle et vraie certainement, n'est pourtant pas faite pour s'adresser à votre ame, vous feriez rire Pigalle et Falconet, si vous préfériez la première à celle-ci. Une grande figure, seule et toute blanche, cela est si simple ! Il y a là si peu de ces données qui pourraient faciliter la comparaison de l'ouvrage de l'art avec celui de la nature ! La peinture me rappelle, par cent côtés, ce jjiie je vois, ce que j'ai vu. Il n'en est pas ainsi de la sculpture. J'oserai acheter un tableau sur mon goût, sur mon jugement. S'il s'agit d'une statue, je prendrai l'avis de l'artiste.
Vous croyez donc, me direz-vous, la sculpture plus difficile que la peinture? Je ne dis pas cela. Juger est une chose, et faire est une autre. Voilà le bloc de marbre : la figure y est; il faut j'en tirer. Voilà la toile; elle est plane; c'est là dessus qu'il faut créer 11 faut que l'image sorte, s'avance, prenne le relief; que je tourne autour; si ce n'est moi, c'est mon œil ; il faut qu'elle vive... Mais, ajoutez-vous, peinte ou modelée... D'accord... Et il faut qu'elle vive modelée, sans aucune de ces ressources qui sont sur la palette et qui donnent la vie... Maïs ces ressources même, est-il aisé d'en faire usage? Le sculpteur a tout lorsqu'il a le dessin, l'expression, et la facilité du ciseau. Avec ces moyens, il peut tenter avec succès une figure nue. La peinture exige d'autres choses encore. Quant aux difficultés à vaincre dans les sujets plus
composés, il me semble qu'elles s'accroissent en plus grand nombre pour le peintre que pour le sculpteur. L'art de grouper est le même, l'art de draper est le même; mais le clair-obscur, mais l'ordonnance, mais le lieu de la scène, mais les ciels, niais les arbres, mais les eaux, mais les accessoires, mais les fonds, mais la couleur el tous ses accidents? Sed nostrum non est tantas componere lites^.
La sculpture est faite, et pour les aveugles, et pour ceux qui voient. La peinture ne s'adresse qu'aux yeux. En revanche, la première a certainement moins d'objets et moins de sujets que la seconde. On peint tout ce qu'on veut. La sévère, grave et chaste sculpture choisit. Elle joue quelquefois autour d'une urne ou d'un vase; môme dans les compositions les plus grandes et les plus pathétiques, on voit en bas-relief des enfants qui folâtrent sur un bassin qui va recevoir le sang humain; mais c'est encore avec une sorte de dignité qu'elle joue. Elle est sérieuse, même quand elle badine. Elle exagère, sans doute; peut-être même l'exagération lui convient-elle mieux qu'à la peinture. Le peintre et le sculpteur sont deux poètes ; mais celui-ci ne charge jamais. La sculpture ne souffre ni le bouffon, ni le burlesque, ni le pUiisant, rarement même le comique. Le marbre ne rit pas. Elle s'enivre pourtant avec les faunes et les syivains ; elle a très bonne grâce à aider les satyres à remettre le vieux Silène sur sa monture, ou à soutenir les pas chancelants de son disciple. Elle est voluptueuse, mais jamais ordurière. Elle garde encore dans la volupté je ne sais quoi de recherché, de rare, d'exquis, qui m'annonce que son travail est long, pénible, difficile, et que, s'il est permis de prendre le pinceau pour attacher à la toile une idée frivole qu'on peut créer en un instant et effacer d'un souffle, il n'en est pas ainsi du ciseau, qui, déposant la pensée de l'artiste sur une matière dure, rebelle, et d'une éternelle durée, doit avoir fait un choix réfléchi, original et peu commun. Le crayon est plus libertin que le pinceau, et le pinceau plus libertin que le
1. < Ce n'est pas à nous à prononcer dans un si grand débat, n
Vinc. Bel. III, V. 108.
ciseau. La sculpture supposa un enthousiasme plus opiniâtre et plus profond, plus de cette verve forte et tranquille en apparence, plus de ce feu couvert et secret qui bout au dedans. C'est une muse violente, mais silencieuse et cachée. Si la sculpture ne souffre point une idée commune, elle ne souffre pas davantage une exécution médiocre. Une légère incorrection de dessin, qu'on daignerait à peine apei'cevoir dans un tableau, est impardonnable dans une statue. Michel- Ange le savait bien; où il a désespéré d'être parlait et correct, il a mieux aimé laisser le marbre brut... Mais, direzvous, cela môme prouve que la sculpture ayant moins à faire que la peinture, on en exige plus strictement ce qu'on est en droit d'en attendre... Je l'ai pensé comme vous.
{Salon de 176b.)