NOTICE. XIII
de discrétion et de sobriété, quelque licence de mœurs et de propos, et les taches de goût, nous rendons hommage à sa bonhomie, à sa sympathie, à sa cordialité d'intelligence, à sa finesse et à sa richesse de vues et de pinceaux, à la largeur, à la suavité de ses touches, et à l'adorable fruîcheur dont il avait gardé le secret à travers un labeur incessant. Pour nous tous, Diderot est un homme consolant à voir et à considérer. 11 est le premier grand écrivain en date qui appartienne décidément à la moderne société démocratique. Il nous montre le chemin et l'exemple : être ou n'ôtre pas des académies, mais écrire pour le public, s'adresser à tous, improviser, se hâter sans cesse, aller au réel, au fait, même quand on a le culte de la rêverie; donner, donner, donner encore, sauf à ne se recueillir jamais ; plutôt .s'user que se rouiller, c'est sa devise. Voilà ce qu'il a fait jusqu'à la fin, avec énergie, avec dévouement, avec un sentiment parfois douloureux de celte déperdition continuelle. Et pourtant, à travers cela, et sans trop y viser, il a su, de toutes ces choses éparses, en sauver quelques-unes de durables, et il nous apprend comment on peut encore atteindre jusqu'à l'avenir et à la postérité, y arriver, ne fût-ce qu'en débris, du milieu du naufrage de chaque jour.
...Sa principale gloire à nos yeux aujourd'hui est d'avoir été le créateur de la critique émue, empressée et éloquente : c'est par ce côté qu'il survit et qu'il nous doit être à jamais cher à nous tous, journalistes et improvisateurs sur tous sujets. Saluons en lui notre père et le premier modèle du genre...
(Sainte-Beuve, Causeries du lundi, 20 janvier 1851.)
« Le fond de sa nature était l'enthousiasme. Meister l'a bien connu. « Il semble que l'enthousiasme fût devenu la manière d être la plus naturelle de sa voix, de son âme, de tous ses traits. Il n'était vraiment Diderot, il n'était vraiment lui que lorsque sa pensée l'avait transporté hors de lui-môme.
n avait des vues sur tous les objets; on ne pouvait toucher cet esprit sans en faire jaillir une flamme; et ce n'étaient pas des saillies isolées, de simples vivacités, mais l'égalilé d'une raison puissante qui se portait promptement au centre des choses, et de là les illuminait.
Son style est à part: il a essentiellement le feu; mais ce sont proprement autant de styles que de différenles émotions, et jamais homme n'a été plus ouvert; c'est la naïve empreinte de l'âme. Ce ne sont pas tableaux, mais esquisses de maître : il n'a fait que des esquisses, suivant un certain tour de lêle qui vient une fois, et ne vient plus après, chaque fois crayonnant avec une verve incomparable. Pascal, l'auteur des Pensées, esquisse à sa façon : il marque rapidement le trait profond, ineffaçable, inflexible, qui commande le dessin futur ; il saisit d'abord ce durable aspect des choses, qui se découvre à la réflexion opiniâtre; — le trait de Diderot est errant, mais plein de vie; c'est le premier jet abondant, la première main hardie, impétueuse, la première impression des choses sur un esprit admirablement fait. C'est un grand artiste qui n'a laissé que cartons, mais des carions immortels.
.,. Par la sincérité, la naïveté, le désintéressement, il est du ivii® siècle, pour son honneur II est du xvni^ siècle par la bonté un peu intempérante ; il fui un grand homme et un escellent homme. »
(Bersot, Philosophes du dix-huitième siècle.)
« Après une première génération d'esprits sains, voici la seconde, où l'équilibre moral n'est plus exact. « Diderot, dit Voltaire, est un four chaud qui brûle tout ce qu'il cuit; » ou plutôt, c'est un volcan en éruption qui, pendant quarante ans, dégorge les idées de tout ordre et de toute espèce, bouillonnantes et mêlées, métaux précieux, scories grossières, boues fétides... 11 ne possède pas ses idées, mais ses idées le possèdent; il les subit. Pour en réprimer la fougue et les ravages, il n'a pas ce fond solide de bon sens pra-