li se trompe en effet. C'est ÂlciiM
vieux poète, où l'on trouve des modèles de tous les genres de beauté, dit qu'au dessus du voile que la déesse tenait interposé entre le héros grec et son fils, on voyait sa tôle divine et ses beaux bras, et je peins le reste de la figure.
Je suppose qu'en commençant la longue et minutieuse description de sa figure, le poète en ait l'ensemble dans sa tête; comment me fera-t-il passer cet ensemble? S'il me parle des cheveux, je les vois; s'il me parle du front, je le vois ; mais ce front ne va plus avec ces cheveux que j'ai vus S'il me parle des sourcils, du nez, de la bouche, des joues, du menton, du cou, de la gorge, je les vois; mais chacune de ces parties qui me sont successivement indiquées, ne s'accordant plus avec l'ensemble des précédesites, il me force soit à n'avoir dans mon imagination qu'une figure incorrecte, soit à retoucher ma figure à chaque nouveau trait qu'il m'annonce.
Un trait seul, un grand trait; abandonnez le reste à mon imagination, Voilà le vrai goût, voilà le grand goût.
{Salon de 1767.)
DE l'inversion.
L'inversion proprement dite, ou l'ordre d'institution, l'ordre scientifique et grammatical, n'étant autre chose qu'un ordre dans les mots contraire à celui des idées, ce qui sera inversion pour l'un, souvent ne le sera pas pour l'autre : car, dans une suite d'idées, il n'arrive pas toujours que tout le monde soit également affecté par la môme. Par exemple, si de ces deux idées contenues dans la phrase seritentcin fuge, je vous demande quelle est lu principale, vous me direz, vous, que c'est le serpent; mais un autre prétendra que c'est la fuite; et vous aurez tous deux raison : l'homme peureux ne songe qu'au serpent; mais celui qui craint moins le serpent que ma perle, ne songe qu'à ma fuite : l'un s'effraie, et l'autre m'avertit. La seconde chose que j'ai à remarquer, c'est que,
dans une suite d'idées que nous avons à offrir aux autres toutes les fois que l'idée principale qui doit les affecter n'est pas la môme que celle qui nous affecte, eu égard à la disposition différente où nous sommes, nous et nos auditeurs, c'est Cf^tte idée qu'il faut d'abord leur présenter : et l'inversion, dans ce cas, n'est proprement qu'oratoire. Appliquons ces raisonnements à la première période de l'oraison pro Marci'llo. Je me figure Cicéron montant à la tribune aux harangues; et je vois que la première chose qui a dû frapper ses auditeurs, c'est qu'il a été longtemps sans y monter; ainsi Diuturni silentii^, le long silence qu'il a gardé, est la première idée qu'il doit leur présenter, quoique l'idée principale, pour lui, ne soit pas celle-là, mais hodiemus dies finem attulit; car ce qui frappe le plus un orateur qui monte en chaire, c'est qu'il va parler et non qu'il a gardé longtemps le silence. Je remarque encore une autre finesse dans le génitif diuturni silentii; les auditeurs ne pouvaient penser au long silence de Cicéron, sans chercher en même temps la cause, et de ce silence, et de ce qui le déterminait à le rompre. Or le génitif, étant un cas suspensif, leur fait naturellement attendre toutes ces idées que l'orateur ne pouvait leur présenter à la fois.
Je suis persuadé que Cicéron aurait arrangé tout autrement cette période, si, au lieu de parler à Rome, il eù\. été tout à coup transporté en Afrique, et qu'il eût eu à plaider à Carthage. Vous voyez donc par là que ce qui n'était pas une inversion pour les auditeurs de Cicéron pouvait, devait même en être une pour lui.
{Lettre sur les sourds et muets.)
1. « Diiiturui sileutii, Patres conscripti, quo erara his temporibus usus, non timoïc ;tliqu(), sed paitini dolore, partini verecundia, fiDem hodiernus dies attulit; Tieiinjun initiiim, (|u% vellem, qusque sentirem, meo prislino more diceodi.
dantaiu euiui mausuetudinern »
CicÉROH, Exerde du discours Fro Marcello
LANGUE FRANÇAISE [SUPÉRIORITÉ DE Là].
La communicalion de la pensée étant l'objet principal da langage, notre langue est de toutes les langues la plus châtiée, la plus exacte et la plus estimable : celle, en un mol, qui a retenu le moins de ces négligences que j'appellerais volontiers des restes de la balbutie des premiers âges; ou, pour continuer le parallèle sans partialité, je dirais (|ue nous avons gagné, à n'avoir point d'inversions, de la netteté, de la clarté, de la précision, qualités essentielles au discours; et que nous y avons perdu de la chaleur, de l'éloquence et de l'énergie. J ajouterais volontiers que la marche didactique et réglée à laquelle notre langue est assujettie, la rend plus propre aux sciences; et que, par les tours et les inversions que le grec, le latin, l'italien, l'anglais se permettent, ces langues sont plus avantageuses pour les Lettres; que nous pouvons mieux qu'aucun autre peuple faire parler l'esprit, et que le bon sens choisirait la langue française; mais que l'imagination et les passions donneront la préférence aux langues anciennes et à celles de nos voisins; qu'il faut parler français dans la société et dans les écoles de philosophie ; et grec, latin, anglais, dans les chaires et sur les théâtres; que notre langue sera celle de la vérité, si jamais elle revient sur la terre; et que la grecque, la latine et les autres seront les langues de la fable et du mensonge. Le français est fait pour instruire, éclairer et convaincre; le grec, le latin, l'italien, l'anglais, pour persuader, émouvoir et tromper : parlez grec, latin, italien, anglais au peuple; mais parlez français au sage.
Un autre désavantage des langues à inversions, c'est d'exiger, soit du lecteur, soit de l'auditeur, de la contention et de la mémoire. Dans une phrase latine ou grecque un peu longue, que de cas, de régimes, de terminaisons k combiner! on n'entend presque rien qu'on ne soit à la fin. Le
français ne donne point cette fatigue : on le comprend à mesure qu'il est parlé. Les idées se présentent dans notre discours suivant l'ordre que l'esprit a dû suivre, soit en grec, soit en latin, pour satisfaire aux règles de la syntaxe. La Bruyère vous fatiguera moins, à la longue, que Tite-Live ; l'un estpourtunl un moraliste profond, l'autre un historien clair; mais cet historien enciiâ^se si bien ses phrases que l'esprit, sans cesse occupé à les déboîter les unes de dedans les autres, el à les restituer dans un ordre didactique et luiDineux, se lasse de ce petit travail, comme le bras le plus fort d'un poids léger qu'il faut toujours porter. Ainsi, tout bien considéré, notre langue pédestre a sur les autres l'avantage de l'utile et de l'agréable.
{Lettre sur les sourds et muets.)