SECONDE PARTIE
LA PHIIilMSOPHlE BATIONALISTE
ET
UL PHILOSOPHIE NÉCSATllTE.
Si nous pouvions nous détacher des choses de notre temps et les placer hors de nous comme sur une scène oii les péripéties d'une action imaginaire se développeraient l'une après l'autre pour le plaisir des spectateurs, l'histoire de la philosophie de ce siècle et son état présent nous offriraient un rare intérêt de curiosité dramatique. La philosophie traverse une crisCy le mot est devenu hanal ; et il est plus vrai encore qu'il n'est banal ; et la crise se prolonge; et, bien qu'elle doive tôt ou tard avoir une issue, — une issue provisoire, comme toutes les choses définitives de ce monde, — personne ne peut prévoir avec certitude quelle en sera la date ou le caractère. La pièce est à ce point, peut-être voisin, peutêtre éloigné du dénoûment, oix les plus habiles ne sau-
raient dire de quelle façon heureuse ou tragique le poète déliera le nœud de son intrigue. De plus^ la situation actuelle est déjà assez ancienne pour qu'on soit revenu de la première surprise qu'elle a causée à plusieurs, et pour qu'on puisse pénétrer sa signification véritable. Si les suites en sont obscures encore, les antécédents en sont connus et les causes en peuvent être déterminées. La loi de l'art dramatique , selon laquelle il ne doit y avoir dans l'avenir rien qui ne reste incertain jusqu'à la fin de la dernière scène, dans le passé rien qui ne soit clair, est ici fidèlement observée.
Or, ce qui est en jeu dans ce drame, ce n'est pas le sort d'un héros de théâtre, mais le nôtre, mais l'avenir de la raison et des idées morales parmi nous. L'intérêt qui s'attache à sa marche, les conjectures que son allure actuelle fait naître sur sa direction finale, l'anxiété que cause l'incertitude de son dénoûment, prennent dès lors un caractère plus sérieux et , si je l'ose dire , plus poignant.
Lors donc que nous demandons à l'historien de cette époque inachevée et indécise un tableau fidèle de ses commencements et de ses développements , ce n'est plus seulement pour satisfaire une curiosité d'artiste, c'est pour recueillir une leçon, c'est pour prendre parti en des questions où il n'est guère possible ni honorable de rester neutre.
De quelque temps qu'il s'agisse, l'analyse exacte des doctrines qui s'y sont produites n'est pas toute l'histoire de son mouvement philosophique. Le tableau est sans vie et sans lumière s'il ne nous fait point assister aux luttes de ces doctrines, s'il ne nous montre pas leur influence,
s'il ne nous apprend pas comment et dans quelle mesure telle d'entre elles qui, à un moment donné, s'était emparée du gouvernement des esprits , est venue plus tard à le perdre ; comment telle autre, au contraire, qu'on croyait à jamais submergée^ a pu remonter à flot et reprendre hardiment l'offensive contre ses vainqueurs de la veille. Que penseriez-vous, par exemple, d'une histoire de la philosophie du dixrhuitième siècle qui se contenterait d'exposer et de critiquer, très-profondément peut-être, CondîUac, Helvétius, Voltaire, d'Holbach et tous les autres , sans nous dire si leurs négations ont trouvé de l'écho autour d'eux, si Tesprit français en a reçu l'empreinte, si des courants puissants en ont porté l'influence dans toutes les directions, ou si, au contraire, elles n'ont été que des thèses d'école? Mais combien l'omission serait plus grave, s'il s'agissait dliistoire contemporaine , des temps qui nous ont immédiatement laissé leur héritage , et de celui qui se développe avec nous tel que nous le faisons nousmêmes I II semblerait, en ce cas , que l'historien, tout entier à son dilettantisme métaphysique, et volontairement enfermé dans la sphère abstraite où il joue avec les idées , se soucie médiocrement de l'action réelle exercée par les doctrines, de la direction qu'elles donnent à la pensée et à la vie , des périls que certaines, erreurs font courir à l'âme humaine ; qu'il porte avec une sérénité indifférente le poids d'un avenir inconnu et peut-être menaçant; et que, en somme, l'expérience qu'il a recueillie de la génération qui s'en va ne lui suggère point de conseils à offrir à la génération qui s'élève. Je ne voudrais pas dire que ce reproche hypothétique
tombe à plein sur le tableau que M. Ravaisson a fait de la philosophie de ce siècle, mais il indique assurément le côté le moins achevé et le moins satisfaisant de cette œuvre, d'ailleurs si puissante. Pour résumer en quelques mots ma critique et en déterminer la portée, je ne trouve dans son livre ni une peinture assez animée de notre situation philosophique depuis soixante ans, ni une enquête assez attentive sur les causes de ses phases diverses, ni un sentiment assez profond et assez inquiet de la situation actuelle, ni une consultation assez forte et assez étendue sur ce qu'il y a à faire pour en conjurer les périls. Tout cela est un peu sacrifié à l'analyse très-curieuse et très-pénétrante des systèmes, quelquefois à une sorte de prédilection de grand seigneur pour des doctrines presque inédites qui désormais^ grâce au soin que M. Ravaisson a pris de les révéler, sont assurées de passer à la postérité sous le patronage de leur rapporteur.
Ainsi , — car je sens bien qu'il faut justifier par des exemples une critique qui reste grave, toute limitée qu'elle est, — ainsi^ M. Ravaisson constate bien, en une phrase, qu'à l'entrée de ce siècle, la philosophie sensualiste était dominante dans les écoles, et que, quelques années plus tard, une autre doctrine, animée d'un autre esprit, avait pris sa place. Mais je cherche en vain dans son livre l'indication des causes et de la portée d'une révolution si considérable. Est- elle descendue des écoles dans l'esprit public, ou est-elle remontée de l'esprit public dans les écoles? Est-elle l'œuvre personnelle de quelques écrivains et de quelques professeurs? de Maine de Biran, qui fut toute sa vie un médi-
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tatif solitaire, et dont les écrits ne furent publiés que bien tard? de Royer-Coliard, qui n'enseigna que deux ans en Sorbonne? ou de M. Cousin, qui, lorsqu'il commença sa carrière, trouva l'œuvre à moitié faite ? Ou bien y a-t-il eu^ en dehors des systèmes et des gens du métier, un mouvement spiritualiste plus général, plus vivant, plus irrésistible, qui ait fait le vide autour des chaires sensualistes, qui ait réduit la philosophie du siècle précédent à l'état d'une scolastique morte, qui ait suscité une philosophie nouvelle et meilleure, et qui^ par réaction de l'effet sur sa cause, ait été à son tour activé , régularisé , modifié par cette philosophie ellemême? Il fallait le dire, et M. Ravaisson ne ie dit pas, décidé qu'il parait être à s'enfermer dans la science et à l'isoler, un peu artificiellement, du milieu général où elle naît et se développe. La vérité, en ce point, c'est que la renaissance spiritualiste n'a pas commencé par les philosophes. Elle a été tout autrement large et populaire. Sa grande date, ce n'est pas l'ouverture des cours de M. Royer-Collard, c'est la publication du Génie du Christianisme, Et si la gloire de ce livre, si son influence ont été singulièrement supérieures à sa valeur, intrinsèque, c'est qu'une communication soudaine s'est établie entre les sentiments dont il était l'éloquent et superficiel interprète et ceux qui de toutes parts renaissent au fond des âmes ; c'est qu'il introduisait de l'air et de la urnière dans la prison étroite où la philosophie de la sensation avait enfermé la raison et le cœur, l'imagination et la conscience ; et c'est aussi, je pense, que, supérieur en cela au spiritualisme philosophique dont le règne ne commençait pas encore, il rendait
tout leur jeu aux plus nobles facultés de l'âme humaiue en les réconciliant avec le christianisme. Moins complète et moins saine par ce côté, Tinfluence de madame de Staël fut considérable encore et, à plusieurs égards, bienfaisante, en ceci surtout qu'elle répudiait le sensualisme au nom de la liberté, comme une doclrine qui, poussée à ses conséquences, ne laisse pas plus de place à la dignité du citoyen qu'à la moralité de l'homme. Enfin la haute métaphysique chrétienne avait, dès le commencement du siècle, reparu avec M. de Bonald ; trop abstraite sans doute pour être très-accessible au gros du public, trop systématique aussi pour être acceptée en toutes ses thèses par beaucoup d'esprits raisonnables, elle était tout à fait victorieuse et décisive dans sa polémique contre l'incrédulité matérialiste de l'école encyclopédique. L'impulsion était donnée quand la réaction contre le système de Gondillac commença dans l'enseignement universitaire, timidement et respectueusement d'abord avec Laromiguière , qui n'aspirait guère qu'à corriger son maitre, — plus vigoureusement avec Royer-CoUard, et surtout avec M. Cousin, qui mit au service d'une cause déjà gagnée dans ropinion publique toute l'ardeur de sa jeunesse et tout l'éclat de son éloquence. Il y avait là un ensemble de conditions merveilleusement favorables, dont profita la nouvelle école, portée comme par une marée montante jusqu'au centre du pays ennemi, et victorieuse presque avant d'avoir combattu. M. Ravaisson ne nomme ni Chateaubriand^ ni madame de Staël , ni, en cette partie de son livre, M. de Bonald. Il semble, à le lire, que tout se soit passé entre professeurs de philosophie; ce qui
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n'est ni exact, ni tout à fait équitable pour le spiritualisme chrétien auquel revient sans conteste l'honneur de l'initiative.
Je n'ai point, assurément, qualité pour soumettre à M. Ravaisson les griefs de l'école éclectique contre les jugements qu'il a portés sur elle. A beaucoup d'égards, je m'associe volontiers à ses critiques. Bien plus, à toutes celles qu'il lui adresse j'en joindrai bientôt une, la plus grave de toutes, qu'il a à peine indiquée. Et cependant , ici encore, son procédé habituel de détacher les doctrines des circonstances où elles se sont produites et de l'époque sur laquelle elles ont agi, de les placer, pour ainsi dire, hors du temps et de l'espace dans un monde tout abstrait et métaphysique, Ta rendu en quelque façon injuste pour cette école, en lui faisant négliger ce qu'elle a peut-être de plus considérable, son action sur les esprits et la part qui lui revient dans le grand mouvement intellectuel de la restauration. Qu'on lise les écrits de M. Augustin Thierry, de M. Villemain, de M. Guizot; qu'on suive, à la tribune ou dans le journal le Globe, la politique manifestement philosophique et dogmatique des hommes distingués qu'on appelait alors les doctrinaires, l'influence de l'école éclectique est partout sensible, et partout se reconnaît à deux caractères : un spiritualisme très-décidé, une attitude à la fois respectueuse et défiante à l'égard du christianisme, avec lequel on veut bien traiter, pourvu que ce soit de puissance à puissance. Ce n'eût été que justice de lui faire sa part dans l'honneur de ce vif essor de l'esprit français succédant à la double compression du despo-
tisme en politique et du sensualisme en philosophie. Mais c'est justice aussi de lui attribuer, dans une proportion considérable , la responsabilité d'une autre résurrection qui devait, après quelques années de règne, la prendre elle-même tout à fait par surprise, la résurrection des doctrines négatives, avec lesquelles elle croyait en avoir fini et que nous voyons aujourd'hui ressaisir si bruyamment roffensive. Ce dont M. de Chateaubriand avait eurheureuseintuition,jeveuxdire l'accord nécessaire de la religion et du spiritualisme dans l'intérêt du spiritualisme lui-même, elle ne sut pas le comprendre, OU; si elle parla d'accord, ce fut en y mettant des conditions qui le rendaient impossible ; en quoi elle parut semblable à ce personnage de l'Écriture a qui allait par- » tout disant la paix y et ce n'était pas la paix véritable : » dicenspax^ et non erat pax. En prenant la tête du mouvement spiritualiste qui avait favorisé sa naissance, elle le fit promptement dévier de sa primitive et légitime direction. En revendiquant fièrement une absolue indépendance à l'égard de toute autorité dans l'ordre intellectuel, en opposant complaisamment la philosophie à la religion comme l'œuvre de la raison réfléchie à l'œuvre de la raison spontanée, elle niait poliment, mais fort clairement, la divinité du christianisme; et quand le christianisme, par ses représentants les plus autorisés, protesta énergiquement contre cette façon de traiter avec lui, elle eut beau se fâcher à son tour, et crier à l'agression, et prendre de grands airs d'innocence calomniée, il était trop clair que l'attaque venait d'elle, qu'elle ressuscitait au nom de la philosophie de l'esprit la grande hérésie rationaliste et libre penseuse où le
diX'huitième siècle s'était jeté au nom de la philosophie des sens , et qu'elle inspirait à ses disciples un scepticisme religieux qui allait devenir, pour les plus hardis et les plus conséquents d'entre eux, le grand chemin du scepticisme philosophique.
La fausseté de cette situation n'a pas totalement échappé à l'œil clairvoyant de M. Ravaisson, mais il ne paraît en avoir ni mesuré tout le péril pour la philosophie elle-même, ni saisi la capitale importance pour l'histoire générale des idées de notre temps et en particulier pour la peinture fidèle de l'école à laquelle son chef donna le nom d'éclectisme. « L'éclectisme, » dit-il fort justement , « se tenait à l'écart , non sans quelque « sécheresse scolastique, des choses de l'âme, du cœur, a qui a pourtant aussi, et plus encore peut-être, ses a révélations. En recommandant l'accord de la philoa Sophie et de la religion, et même en se faisant fort a d'y travailler efficacement, c'était le plus souvent à la « religion , comme le firent remarquer plusieurs des a théologiens qui le combattirent^ qu'il paraissait adresa ser les qualifications défavorables par lesquelles il a caractérisait le mysticisme ; tout ce qu'elle avait de a solide semblait, à son sens, consister dans ce peu a qu'il attendait de la raison, et le vrai de la charité « dans ce qu'il enseignait de la justice. Ainsi, après avoir a gagné une grande partie des intelligences d'élite, il « se trouvait enfin ne pas mieux satisfaire les âmes reli- (« gieuses que les esprits scientifiques. » L'esquisse est fine assurément, et suffirait à justifier les répugnances que la France chrétienne n'a cessé jusqu'au bout d'entretenir à l'égard de l'éclectisme devenu philosophie
officielle. Mais le dissentiment ici indiqué avait des causes autrement profondes que la sécheresse scolastique de l'école régnante ou les bévues incurables de M. Cousin touchant le mysticisme. Tout le monde, un artiste, un psychologue, un moraliste, pouvait, christianisme à part, reprocher à l'éclectisme de ne point comprendre les révélations du cœur. Les chrétiens lui reprochaient et devaient lui reprocher par-dessus tout de défigurer la notion même de la religion et de trancher négativement, sans examen, au nom d'une formule à priori, la question de savoir s'il peut y avoir une révélation véritable. Par la vertu de cette formule, toute religion, y compris le christianisme, était convaincue de n'être qu'une œuvre humaine, mise, par une illusion, sous le couvert d'une autorité divine ; en d'autres termes, comme je l'ai dit ailleurs, une philosophie^ plus un mensonge. Dès lors le philosophe n'avait plus à s'inquiéter de tenir sa pensée d'accord avec la pensée religieuse, aussi faillible et moins sincère que la sienne. Dès lors chaque progrès de la civilisation, chaque nouvelle diffusion de lumières, chaque avènement d'une portion nouvelle de l'humanité à cet état de raison réfléchie qui est proprement l'état philosophique , devaient avoir pour conséquence de réduire d'autant le domaine provisoire de la religion au profit du domaine indéfiniment croissant de la philosophie ; et le christianisme, qu'on voulait bien appeler la dernière des religions , cesserait d'exister, — n'ayant plus de raison d'être, — le jour où tous les hommes sauraient penser. Les philosophes éclectiques étaient donc pleinement d'accord, quant au fond des choses, avec les plus déci-
dés ennemis du christianisme; car les premiers ne rejetaient pas avec moins de décision que les seconds sa prétention fondamentale, qui est d'être une religion divine ; et Tidéal des uns comme des autres était de pouvoir réconduire. C'était seulement sur la question de date et d'opportunité qu'on cessait de s'entendre. Sous la Restauration, tandis que les rééditeurs de Voltaire concluaient à en finir au plus tôt, M. Cousin, dans sa haute bienveillance, se déclarait autorisé à dire que la philosophie voyait avec plaisir les masses entre les bras du christianisme. Quinze ans plus tard, tandis que M. Michelet, dans un livre qui garde, malgré la concurrence, une pladfe distinguée sur la liste des écrits calomniateurs, reprenait à son compte l'entreprise, les procédés et le mot d'ordre de Voltaire, nous avons entendu M. Saisset, dans un article qui fit du bruit et dont les ardents se fâchèrent, lui remontrer que la philosophie n'était pas prête à recueillir Théritage du christianisme, et que, de longtemps, les vérités de l'ordre moral, qui, au fond, n'appartiennent qu'à elle, ne pourraient se faire accepter de la raison populaire que sous le pavillon usurpé d'une révélation divine (i). Il n'y avait là, — philosophiquement parlant, et sauf la réelle différence de l'accent haineux à l'accent courtois, — qu'une question de nuance et une querelle de ménage. Querelle d'ailleurs pratiquement assez vaine ; car, lorsque la raison populaire, grâce à cette infiltration intellectuelle qui amène rapidement aux dernières couches d'une na^ tion les idées qui ont jailli à son sommet, saurait que le
[1) Yoiri plus hauty l'étude intitulée M. Cousin et som École.
christianisme, d'ailleurs fort gênant pour une bonne partie de ses instincts, est définitivement jugé et condamné par les sages, quelle apparence y avait-il qu'elle consentît longtemps à rester entre les bras où les sages voulaient bien la laisser ?
Ainsi s'explique la chaleur des luttes engagées en ce siècle sur une question qui, d'ailleurs, en quelque temps qu'elle se pose, demeure pour l'esprit humain la question capitale ; à savoir, premièrement, si l'homme n'a d'autre destinée que sa destinée naturelle, ou s'il a plu à Dieu, par un magnifique surcroît de libéralité, de l'appeler à une fin supérieure à tout ce qu'il pourrait concevoir et atteindre par les propres forces de sa raison et de sa volonté ; et secondement si, môme dans l'ordre naturel, l'homme se suffit pour la vérité et pour la vertu, ou s'il a besoin, au contraire, pour résoudre tous les problèmes qui tourmentent sa raison et pour accomplir tous les devoirs qui s'imposent à sa conscience, d'une force et d'une lumière qui ne peuvent lui venir que d'une source divine. L'histoire de la philosophie, si curieusement explorée dans ses détails, si mal comprise dans son ensemble par M. Cousin et son école, nous montre ce problème, — du moins sous sa seconde forme, — se posant devant l'esprit humain par la force même des choses, dès l'éveil de sa pensée. En Grèce, chacun des systèmes de la sagesse antique est un effort de la raison pour se suffire, effort assurément légitime en l'absence évidente de toute parole qui pût songer sérieusement à se donner pour divine. Et cependant cet effort aboutit, chez tous, à de graves méprises sur quelqu'un des points où la vérité nous est le plus néces-
saire. Ghezles plus sages, chez ceux qui ontlesens le plus profond de la vie et de la destinée humaines, il s'appuie sur les restes à demi effacés des anciennes traditions religieuses, et il se termine par une invocation à « quelque Dieu, » seul capable d'éclairer nos ténèbres. Avec le christianisme, le problème apparaît dans son entier; et de la solution qu'il reçoit naissent, à côté l'une de l'autre, la théologie et la philosophie chrétienne. D'une part, l'idée de l'ordre surnaturel se dégage, et c'est aux théologiens qu'est donnée la tâche d'exposer les vérités et d'enseigner les devoirs que cet ordre contient. D'autre part, l'insuffisance de la raison humaine jusque dans son domaine propre, déjà sentie douloureusement par les maîtres de la sagesse antique, déjà pratiquement démontrée parles défaillances et par la stérilité morale de la philosophie gréco-latine, est proclamée comme une des suites de la chute primitive du genre humain en son premier père; et l'efficacité de ce secours que Platon avait si souvent invoqué s'affirme par les résultais éclatants de l'alliance que la raison conclut avec la foi nouvelle. Si hautaine auparavant et tout à la fois si flottante, elle reprend, en même temps que la conscience de ses limites et de sa faiblesse, la conscience de sa force ; elle est remise en possession d'elle-même et des vérités de son domaine avec une sûreté et une plénitude qui la rendent invulnérable aux attaques du scepticisme. C'est dans ces conditions si libérales pour elle que s'établit sa longue alliance avec la religion. C'est sur ce fondement que s'élève cette grande ohose qui s'appelle la philosophie moderne; et désormais son honneur et son intégrité dépendent tellement de sa fidélité
aux lois de cette alliance qu'elle ne pourra plus s'écarter de la vérité religieuse sans perdre, dans la même mesure, quelque chose de la vérité philosophique. Elle a commencé d'en faire l'expérience au seizième siècle où, en redevenant païenne, elle est redevenue tantôt panthéiste comme Plotin, tantôt sensualiste comme Épicure, tantôt sceptique comme Pyrrhon ; elle Ta continuée au dix-huitième où la négation de Dieu, de l'âme et du devoir a constamment suivi la négation du christianisme; elle l'achève dans le nôtre où le spirilualisme, en devenant rationaliste, s'est presque désarmé d'avance contre les négations qui renaissent.
Mais, — et c'est peut-être surtout par ce côté que la philosophie de ce temps nous offre un spectacle instruc tif, — s'il est aisé de résoudre à ;?nori le problème dans un sens rationaliste, il est moins facile de tenir l'engagement qu'on a pris le jour où l'on a déclaré que la raison se suffit à elle-même et que la philosophie, comme l'Italie, farà da se. Les philosophes n'ont pas été moins empêchés que les Italiens quand il a fallu faire honneur à cette fière parole que d'amères déceptions attendaient. Quelques-uns, comme Jouffroy, se sont usés à la peine, dans un immense et stérile effort pour se rebâtir des croyances purement rationnelles, de ces mêmes mains qui venaient de jeter à bas leurs croyances religieuses. D'autres, plus vite lassés, ont cherché le repos dans l'indifférence et ont réussi, du moins en apparence, à se désintéresser des questions auxquelles ils désespéraient de trouver une réponse. Plusieurs ont été jusqu'au bout dans la voie de négations qu'ils s'étaient ouverte en rompant avec le christianisme. Le nombre
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est bien petit de ceux qui ont pu dire, en se prenant au sérieux, qu'ils avaient trouvé dans le spiritualisme de leur école ce qu'il leur fallait de clartés pour voir leur chemin dans la vie et d'énergie pour le suivre; et pour ceux-ci, quand on analyse leur credo philosopliique> on est stupéfait de voir à quel mnimum infiniment mince ils ont réduit leurs prétentions en fait de vérités; on se demande s'il valait la peine d'éteindre la grande lumière de l'Évangile pour se contenter de quelques étincelles, — ignicuU^ disait Cicéron, — dont encore la plupart sont allumées au foyer des traditions chrétiennes. Ce qui est plus remarquable encore que ces découragements, ou ces apathies, ou ces négations à outrance, ou ces résignations si modestes, ce sont les hommages que les plus ardents défenseurs de la théorie rationaliste sont venus tour à tour rendre à la théorie chrétienne. Nous avons vu les plus éminents d'entre eux, philosophes de profession, ou historiens, ou publicistes, à mesure qu'ils comparaient plus froidement les ressources bornées de la raison à l'immensité de sa tâche, à mesure qu'ils comprenaient mieux l'impuissance de la philosophie à enseigner la masse du genre humain qui cependant a les mêmes droits que «les penseurs » à la connaissance de la vérité morale, à mesure qu'ils étaient plus frappés de la merveilleuse appropriation du christianisme à tous les besoins de l'esprit et du cœur, à mesure enfin qu'ils prenaient plus douloureusement conscience de la fragilité des convictions philosophiques qui ne sont point soutenues par les convictions religieuses, modifier peu à peu leur attitude à l'égard de te religion^ abandonner ce que leurs thèses rationalistes
avaient de plus absolu et de plus intraitable, et s'engager insensiblement dans une direction qui, suivie jusqu'au bout, eût du les ramener tous et en ramena en effet quelques-uns à la vieille alliance que les siècles chrétiens avaient pratiquée.
Ainsi se produisaient dans le sein de la nouvelle école deux mouvements en sens contraire qui cependant apportent la même leçon à quiconque a des oreilles pour entendre. Ceux auxquels les vérités du spiritualisme ont été plus chères que le préjugé rationaliste se sont rapprochés de la foi chrétienne comme du terme où la philosophie de l'esprit doit nécessairement conduire quand on la suit jusqu'au bout. De ceux, au contraire, à qui la séparation qui est le fond du rationalisme a été plus chère que tout le reste, les uns ont laissé dépérir entre leurs mains une partie des vérités que leur école avait mission de défendre, les autres sont allés jusqu'à ces négations extrêmes où la philosophie disparaît tout entière.
Il ne paraît pas que M. Ravaisson ait aperçu ni la suprême importance de ce débat pour toute âme humaine, à quelque date et en quelque pays qu'il s'engage, ni la place principale qu'il occupe dans l'histoire de la philosophie de notre temps. Quoique ces luttes douloureuses aient rempli la vie intérieure des plus éminents de nos contemporains, quoique ses éclats aient retenti partout, à la tribune aussi bien que dans les livres, à Notre-Dame comme à la Sorbonne, quoique, aujourd'hui encore, il se retrouve sous toutes les controverses particulières et, avec lui, la question de l'existence même de la raison et de la philosophie, c'est à peine si
le Rapport de M. Ravaisson l'indique en passant comme un incident éphémère. J'ai à peine besoin de faire remarquer combien une telle omission nuit à l'ensemble de son œuvre, à l'intérêt du récit qui perd ce qu'il eût pu avoir de plus vivant et de plus dramatique, à la fidélité de la peinture qui ne reproduit pas le trait le plus frappant de son modèle, à la portée des conclusions qui ne tiennent pas compte du plus considérable des faits d'où elles devaient sortir. Mais peut-être paraîtrait-elle plus inexplicable et plus fâcheuse encore dans le détail où, comme on va le voir, elle est au-delà de ce qu'on aurait pu supposer.
Voici, par exemple, Maine de Biran, que l'estime de M. Ravaisson met hors de pair avec tous les philosophes de notre siècle. Personne n'ignore, — j'entends de ceux queis talia curai, — comment ce profond esprit, par le travail de sa réflexion solitaire, se dégagea du sensualisme qui avait été son point de départ ; comment, en méditant sur la conscience immédiate que le moi a de lui-même dans Tacte de la volonté et dans l'effort par lequel il s'oppose aux choses extérieures, il avait à jamais distingué les deux mondes que la doctrine de la sensation aboutissait à confondre, et rétabli dans l'âme humaine, comme un élément primitif et irréductible, cette activité en qui Condillac ne voyait qu'une dernière transformation du sentir; comment dans ce monde intérieur où l'esprit vit de sa vie propre, d'une vie de raison et de liberté, il avait trouvé la spiritualité de l'âme, constatée, aussi bien que son libre arbitre, par une expérience directe qui dispense de tout raisonnement et coupe court à toute objection. M. Ravaisson
rappelle tout cela avec la forte concision qui est le caractère propre de sa pensée et de son style. Mais est-ce là Maine de Biran tout entier? On Ta pu croire tant qu'on ne connaissait de lui que les œuvres publiées de son vivant ou recueillies par M. Cousin dans les années qui suivirent sa mort. Après le double service que M. Naville a rendu aux lettres françaises en nous donnant son Journal intime^ puis trois volumes de ses œuvres inédites, j'ose dire qu'il n'est plus permis de s'arrêter là quand on parle de lui. Il n'est plus permis d'ignorer ni de laisser ignorer que le point où il était parvenu en dégageant la vie de l'esprit de la vie des sens ne fut pas pour lui un terme, mais une étape; que le même mouvement en haut qui l'avait amené ab exterioribus ad interiora, du sensualisme au spiritualisme, le conduisit ab interioribus ad superioray du pur rationalisme à la foi religieuse ; que, dans cette évolution dernière, son esprit, naturellement plus profond qu'étendu, s'était ouvert à l'idée de la vérité absolue et de l'obligation morale, à tout ce monde de la raison, du devoir et du divin que sa psycholegie un peu sèche avait laissé dans l'ombre; et qu'ainsi, par le premier de ses métaphysiciens (le mot est de M. Cousin) comme parle premier de ses poètes, l'esprit français donnait pour programme au spiritualisme renaissant la reconstitution de la philosophie chrétienne. Mais ce Maine de Biran, le seul vrai parce qu'il est le seul complet, ce Maine de Biran chrétien en même temps que philosophe, et chrétien parce qu'il est philosophe, les lecteurs de M. Ravaisson n'en soupçonneront pas l'existence.
Voici encore Jouffroy, « esprit, » dit M. Ravaisson^
«naturellement méditatif et très-pénétrant; le plus éminent desdisciples de M. Cousin.» — Quelle trace a-t-il laissée dans l'histoire des idées? Quelle direction a-t-il imprimée pour sa part au mouvemjent philosophique? D'oîi est-il parti? Où est-il arrivé? Voilà ce qu'à son sujet nous demandons à un livre qui s'intitule : « la Phi" losophie en France au dix-neuvième siècle. » Assurément, dans la réponse il faudra tenir grand compte de ses travaux psychologiques, en particulier du progrès d'observation intérieure qui l'a conduit à reconnaître que l'âme n'a pas seulement conscience, comme le voulaient les Écossais et M. Cousin avec eux, de ses modifications et de ses actions, mais d'elle-même sous chacune d'elles^ et qu'ainsi le moi est pour lui-même non pas un x deviné par induction, mais une réalité immédiatement aperçue, proposition empruntée à Maine de Biran et capitale contre le scepticisme. Mais ne savoir que cela de Jouffroy, — et M. Ravaisson ne dit de lui que cela, — estce le connaître? Comment deviner, sous cette paisible et scientifique formule, le Jouffroy que nous nous rappelons et qui s'est raconté lui-même avec une si tragique éloquence; le Jouffroy que le naufrage de sa foi religieuse laissait vide de toute foi philosophique et qui, pour reconquérir celle-ci à défaut de celle-là, se traçait à lui-même un programme qui eût épuisé la vie de dix hommes avant d'être rempli ; le Jouffroy qui cependant se croyait sûr que l'homme, pour atteindre la vérité, ne peut compter que sur lui-môme; qui enseignait comment les dogmes finissent et qui poussait avec une âpre ardeur la jeune génération philosophique dans les voies du rationalisme ; le Jouffroy qui, dix ans plus
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tard, sentant la vie s'en aller plus vite que ne lui venait la lumière, commençait à douter de son doute et à se rapprocher, comme par une courbe très-allongée, du christianisme que naguère il jugeait avec tant de rigueur ; qui avertissait les impatients que la religion del'Évangile leur survivrait et à leurs successeurs; qui louait d'un accent ému un livre chrétien parce qu'il était chrétien; qui léguait pour dernier mot à ses contemporains un avertissement sur la vanité des systèmes qui croient rencontrer la lumière en tournant le dos à la foi religieuse? Voici enfin M. Cousin, auquel M. Ravaisson s'arrête davantage, moins pour le mérite propre de sa doctrine envers laquelle il est sévère jusqu'à' l'extrême limite de la justice et peut-être un peu au delà, que pour son incontestable influence. On ne saurait indiquer d'une façon plus pénétrante que M. Ravaisson ne le fait en quelques pages les raisons qui empêchent de prendre cette brillante doctrine tout à fait au sérieux, la fragilité de sa base historique, l'ajournement indéfini de cette philosophie définitive que la méthode éclectique devait faire sortir du rapprochement des quatre systèmes entre lesquels toutes les vérités se sont partagées, la sécheresse de sa psychologie qui ne sait rien des choses de l'âme, les inconstances de sa métaphysique qui va flottant de Hegel à Descartes, enfin la facilité de son auteur à donner d'éloquentes paroles à la place de bonnes raisons. Mais ici encore le tableau est incomplet. M. Cousin n'a pas seulement fondé ou cru fonder une doctrine; il a très-effectivement répandu un esprit qui, grâce à lui, a été, pendant un quart de siècle au moins, l'esprit de toute une école et de tout un enseignement of-
fîciel imposé plutôt que proposé à la jeunesse française. Avec des tempéraments politiques qui n'étaient pas tout à fait dignes de la philosophie et dont l'histoire de la science n'a pas à tenir compte, il a été le chef avoué du rationalisme en France. C'est lui qui, dans des leçons demeurées célèbres, faisait entre la philosophie et le christianisme le partage des âmes, à celui-ci la plèbe, à celle-là les patriciens de l'intelligence. C'est lui qui montrait la raison spontanée de l'homme créant la religion comme un produit supérieur à l'art, œuvre de l'imagination, mais inférieur à la philosophie, œuvre delà raison réfléchie. C'est lui qui enseignait que « mystère est un mot qui appartient à la langue de la religion, non à la langue de la philosophie, » et qui, « faisant profession de croire que toute vérité est contenue dans les symboles sacrés du christianisme, » mais revendiquant en même temps pour la raison le droit de dégager ces vérités de leur enveloppe symbolique et de leur forme mystérieuse, usait immédiatement de ce droit pour lire le panthéisme dans le mystère de laTrinité. Cette partie considérable de son rôle devait-elle être passée sous silence? Et fallait-il taire aussi qu'à mesure que son ardent esprit commença de s'assagir^ il eut pour la philosophie des prétentions moins hautes, pour le christianisme un respect qui alla s'accentuant davantage jusqu'à la fin de sa vie, pendant que la séparation, chez plusieurs de ses plus chers disciples, devenait plus profonde et plus irrévocable?
Un tel péché d'omission chez un tel juge a de ^uoi surprendre, et n'est pas plus justifiable au point de vue de l'art qu'au point de vue de l'exactitude historique.
Au point de vue philosophique , il s'explique peut-être par un état d'esprit assez difficile à démêler, mais que^ l'on comprendra, je pense, si l'on veut bien se reporter à la première partie de ce travail. On y a vu quelles affinités naturelles attirent vers le christianisme la haute raison de M. Ravaisson ; on y a vu en même temps la prise que le préjugé rrtionaliste a gardée sur elle. Trop philosophe pour s'arrêter un seul instant à cette thèse soutenue par nos libres penseurs avec un sérieux le plus plaisant du monde, a que la foi est un obstacle à la science et qu'on ne peut penser qu'en cessant de croire, » il n'a aucun parti pris contre cette grande philosophie chrétienne qui se déroule avec tant de majesté dans Thistoire , depuis saint Augustin jusqu'à Malebranche. Mais, trop atteint par le scepticisme religieux de son temps pour aller vers elle au-delà de la sympathie et pour entrer résolument dans l'alliance, le développement de la raison séparée ne lui paraît pas moins légitime que celui de la raison religieuse. Il y a là deux directions qu'il voit différentes, mais qu'il ne voit pas, — là est sa grande illusion, — opposées et contradictoires. Dès lors le problème des rapports de la foi et de la raison ne lui apparaît pas comme une de ces questions inévitables et souveraines qui, résolues dans un sens ou dans un autre, donnent naissance à deux philosophies nécessairement destinées à se heurter et à se combattre. Ni dans lepassé, ni dansle présent, ni dans l'avenir, le problème n'a pour lui toute sa grandeur. Et voilà comment l'esprit à quelques égards le plus philosophique de ce temps-ci n'a été pour la philosophie de ce temps lui-même qu'un juge trop incomplet.
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Essayons, après cette étude rétrospective, de nous rendre compte de Tétat présent de la philosophie, de ses dangers et de ses espérances. Nous le ferons sans aucune prétention d'annoncer l'avenir; le métier de prophète a trop de chances contre lui dans ce temps de surprises , et aucune des forces opposées qui sollicitent en ce moment les esprits n*est tellement prépondérante et irrésistible que la domination lui soit pour longtemps assurée. Mais nous croyons voir d'où le vent souffle, et de quel côté^ par conséquent, à moins d'une réaction en sens contraire, les choses doivent vraisemblablement tourner. Et nous croyons aussi pouvoir dire à quelles conditions les convictions spiritualistes reprendront d'une manière plus durable l'ascendant si vite ébranlé qu'elles avaient conquis dans la première moitié de ce siècle.
M. Ravaisson estime que les choses tourneront bien. Non-seulement il croit au triomphe final du spiritualisme, comme de toutes les vérités et de toutes les bonnes causes, avec une foi à laquelle je m'associe sans réserve ; mais il croit à son progrès actuel, à sa victoire déjà commencée. On se souvient que, dans une récente controverse, M. le ministre de l'Instruction publique a pu autoriser de son témoignage cette affirmation à laquelle il reconnaissait lui-même quelque air de paradoxe : a que le matérialisme dont on nous représente « l'envahissement est au contraire en retraite sur tous
« les points. » Le premier et le dernier paragraphe de la lettre citée au Sénat (i) résument trop bien et en trop beau langage les conclusions (oserai-je dire déjà les il" lusions?) du Rapport pour que je puisse me dispenser de les reproduire, a Le résultat général auquel je suis « arrivé est que les opinions philosophiques, dans notre « pays, accusent une tendance de plus en plus prononcée « vers le spiritualisme , et vers un spiritualisme plus a fortement établi et plus capable de triompher à Tavc- « nir des attaques du matérialisme que celui qui a « régné parmi nous. Dans la patrie de Descartes, dans « ce pays où se constitua d'abord aux temps modernes c( la plus haute philosophie , celle qui cherche les rai- « sons des choses dans l'absolue raison, celle qui exa plique le monde par la pensée et par l'amour, par la « beauté et la bonté essentielles, cette philosophie, en a ce moment même, en ce moment surtout, inspire, « anime, alimente le grand mouvement scientifique et a social qui la dérobe à des regards peu attentifs. Loin « que le matérialisme soit aujourd'hui en progrès parmi « nous, de la science de notre temps comme de Tuni- « vers dont elle pénètre tous les jours plus profondéa ment les secrets il est vrai de dire, selon la pensée ({ inscrite en tête du travail dont vous me demandez le a résumé : Spiritus intus alit. »
J'ai le regret de ne partager ni cet optimisme quant au présent, ni ce confiant espoir quant à l'avenir. L'un et l'autre cependant reposent sur un fait réel que M. Ra-
(1) Discussion sur la pétition pour la liberté de V enseignement supé-^ rieur. Séance du 23 mai 18G8; discours de M. Duruy, Ministre de l'Instruction publique.
vaisson a supérieurement mis en lumière, fait infiniment glorieux pour le spiritualisme et tout à fait décisif en sa faveur auprès de tout esprit non prévenu, mais qui n'implique malheureusement ni la retraite actuelle du matérialisme, ni sa capitulation prochaine; fait qui subsisterait au contraire dans toute son intégrité et toute sa grandeur si l'envahissement du matérialisme était, contre l'opinion de M. le ministre de Tlnstruction publique, quelque chose de plus qu'un fantôme.
Ce fait, c'est l'absolue impuissance de toutes les philosophies négatives, qu'elles s'appellent athéisme ou matérialisme, à se constituer et à essayer une explication telle quelle du monde sans introduire dans leur sein, subrepticement et parfois à leur propre insu, quelque élément emprunté au spiritualisme, je veux dire à la philosophie qui croit à la pensée comme an principe de toutes choses. Il y a là comme un joug que la vérité impose aux plus rebelles, comme un hommage qu'elle arrache aux lèvres des Balaams qui sont venus pour la maudire. Les plus décidés négatifs de ce tempsci ont tous subi cette loi. « Matière et force, disent les «uns; tout n'est donc pas matière. Idéal, disent les « autres ; tout n'est donc pas positif. Axiome éternel, « ditjcelui-ci; tout n'est donc pas phénomène. Ressort, « tendance instinctive vers le mieux, dit un dernier ; «tout n'est donc pas combinaison fortuite (I). » J'ajoute : Propriété de la matière organisée de s'ajuster à ses fins ; donc il y a pour tous les êtres et pour l'univers tout entier une fin, une raison d'être, un plan. Certes
(1) P. Janet, le Spiritualisme français {Revue des Deux-Mondes),
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ce sont là des aveux d'un grand prix, et l'on pourrait, en les recueillant et en y mettant les noms propres^ en faire un livre très-décisif qui s'intitulerait les Spiritualistes involontaires. J'accorde sans difficulté à M. Ravaisson que cette sorte de spiritualisation du matérialisme marque un état d'esprit plus avancé et plus réfléchi que celui qui permettait aux épicuriens , par exemple, « d'expliquer tout par des chocs réciproques « de corps bruts , par un mécanisme absolument a aveugle et passif. » Je conviens encore volontiers qu'il y a là pour la controverse spiritualiste une force considérable, et une possibilité qui lui manquait autrefois non-seulement pour réfuter ses adversaires , mais même pour essayer de les convertir. C'est à quoi M. Ravaisson s'est appliqué avec un zèle savant, surtout à propos de M. Vacherot et de M. Vulpian qui, dans la philosophie négative, représentent particulièrement, le premier la négation de Dieu^ le second la négation de l'âme. Il épie, pour ainsi dire, tout bon mouvement de leur pensée ; il ne lui parait pas qu^ayant fait tel aveu qu'il enregistre, ils puissent s'arrêter en route et ne point aller jusqu'à tel autre, et il est bien près de croire qu'il les a tous deux ralliés à la bonne cause. Moralement, on ne saurait qu'applaudir à cette bienveillance ingénieuse qui, pour inspirer aux gens de saines idées, leur fait compliment d'en avoir déjà la moitié, à cette indulgence qui n'est pas d'un Philinte , mais presque d'un apôtre, à ce parti pris d'espérer contre tout espoir ; et si ce n'est pas tout à fait ainsi qu'il faut protéger l'esprit public contre les négations de M. Vulpian et de M. Vacherot, c'est bien ainsi qu'il convient, s'a-
dressant à eux-mêmes, d'essayer de les guérir. Mais un tel optimisme , appliqué à décrire l'état actuel et la direction avouée de leur pensée , ne peut aboutir qu'à en tracer une image infidèle, et , s'il se généralise, qu'à flatter outre mesure le portrait philosophique d'une époque. Rien de plus légitime, à propos des deux écrivains que j'ai pris comme exemples, que de remontrer au premier l'inconséquence de son athéisme, au second l'inconséquence de son matérialisme. Mais ces inconséquences n'atténuent aucunement les négations dans lesquelles ils persistent; elles ne sauraient faire que le premier n'ait pas composé un long chapitre de théodicée pour prouver que le vrai Dieu est l'idéal et que l'idéal n'existe pas ; ni que le second, cité par M. Ravaisson lui-même, ne considère pas « les volitions a comme des phénomènes d'action réflexe cérébrale, et a les actions réflexes comme absolument machinales. » On ne peut donc , sous peine de la plus dangereuse illusion, conclure des aveux et des désaveux auxquels la vérité réduit ceux qui la nient, soit le déclin du matérialisme, soit le progrès du spiritualisme. Ces aveux fournissent d'excellents arguments à la polémique spiritualiste ; plus encore, ils donnent la preuve anticipée que les progrès de la science du monde matériel tourneront finalement à établir avec plus de force que jamais la souveraineté du monde moral, et à confirmer une fois de plus cette grande pensée d'Anaxagore, que tesprtt est la cause de tout. Mais on n'est pas plus spiritualiste pour les avoir faits que Voltaire n'était chrétien pour avoir rendu au christianisme des hommages que nous invoquons contre lui. Les doctrines restent ce
qu'elles sont dans leur ensemble; et il faut rectifier, en la complétant, Tingénieuse argumentation que j'empruntais il y a un instant à M. Janet. Force et matière, dit l'un ; donc tout n'est pas matière. Mais toute force est une qualité de la matière; donc il n'y a pas d'âme distincte du corps, pas d'immortalité, pas de liberté. — Idéal, disent les autres; tout n'est donc pas positif. Mais cet idéal n'est pas réel; donc Dieu n'existe pas. — Axiome éternel , dit un troisième ; tout n'est donc pas phénomène. Mais cet axiome n'est qu'une abstraction; donc, en dehors des phénomènes, il n'y a que des abstractions. — Ressort, tendance instinctive vers le mieux, dit un dernier; tout n'est donc pas fortuit. Mais ce ressort et cette tendance sont aveugles, et il n'y a pas audessus d'eux la force consciente qui les mette dans les choses; donc tout dans la nature est aveugle.
C'est pourquoi il ne sert de rien de voir la situation telle qu'on la voudrait ; il est infiniment utile de la voir telle qu'ell^e est. Et c'est à quoi Ton ne parviendra pas par le procédé un peu artificiel que je viens de décrire, mais par un recensement exact des partis en présence, par une connaissance précise et par un sentiment juste de leurs doctrines et de leur esprit, par une enquête sérieuse sur la faveur que chacun d'eux trouve dans l'opinion publique. De ces trois tâches , les deux premières sont aisées; il suffit de lire les livres et d'écouter les discours. La troisième est plus délicate et ne peut, avec quelque soin qu'on s'en acquitte, conduire à des résultats rigoureusement démontrables ; il s'en faut pourtant qu'elle soit stérile et n'aboutisse qu'à des appréciations arbitraires. Il n'était pas impossible, en
1820, alors que la philosophie de Condillac régnait encore dans la plupart des chaires officielles, d'ausculter pour ainsi dire Topinion publique et de constater qu'elle rendait un son spiritualiste de plus en plus distinct. Il ne l'est pas davantage, en 1868, de la consulter encore et de reconnaître de quel côté le vent des doctrines souffle avec plus de puissance.
Si nous entendons par philosophie spiritualiste celle qui croit à un Dieu personnel et créateur, à l'âme distincte de la matière, à sa liberté, à sa personnalité, à la distinction du bien et du mal, par philosophie négative celle qui supprime en tout ou en partie ces vérités devenues, depuis l'avènement du christianisme, le patrimoine intellectuel et moral des nations européennes, nous pourrons distinguer dans celle-ci, par opposition à celle-là , cinq groupes auxquels toutes les variétés se ramènent : l'athéisme, le panthéisme, le positivisme, le matérialisme proprement dit, la morale indépendante. Essayons de caractériser brièvement chacun d^eux.
l-IL Je me souviens d'avoir entendu, il y a plus de vingt ans de cela, un éloquent magistrat, spiritualiste et chrétien, s'écrier dans un de ses plus beaux réquisitoires : « Des athées? Je n'en ai jamais rencontré, et je ne crois « pas qu'il y en ait. » Je doute qu'il osât être aussi affirmatir aujourd'hui; et je constate qu'à moins d'inventer un mot nouveau pour désigner ceux qui disent que Dieu n'existe pas, ou bien à moins de faire à ceux qui disent cela l'injure de suspecter leur bonne foi, l'athéisme est redevenu parmi nous un phénomène psychologique à la réalité duquel il faut croire, malgré
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son invraisemblance. Je sais bien que quelques-uns de ceux auxquels cette qualification convient le plus exacr tement se fâchent quand on la leur applique; mais leur mauvaise humeur ne supprime pas leurs livres ; et peutêtre tous ne sont-ils pas aussi chatouilleux sur les mots quand les choses parlent si clair. M. Taine, par exemple, semble être au-dessus de ce respect humain. Il sait trop bien que le monde n*a pas eu besoin de Dieu... pour venir au monde, a qu'il n'y a pas besoin d'inventernn « nouveau monde pour expliquer celui-ci, que la cause « des faits est dans les faits eux-mêmes , qu'il n'y a « point un peuple d'êtres spirituels cachés derrière les « objets et occupés à les produire, « et que, pour rendre compte de tout, il suffit « d'un axiome générateur. » Il sait môme comment ce rêve ou cette métaphore que nous appelons Dieu a pris naissance dans l'imagination humaine. « Prenez, » dit-il, o le monde tel que le a montrent les sciences; c'est un groupe régulier ou, « si vous voulez, une série qui a sa loi, rien d'autre. « Gomme de la loi on déduit la série, vous pouvez dire a qu'elle l'engendre et considérer cette loi comme une « force. Si vous avez un peu d'imagination, vous ferez a de cette force un être distinct,'situé hors des prises de a l'expérience, spirituel, principe et substance (?) des « choses sensibles. Voilà un être métaphysique. Si vous « continuez ce mouvement qui, une fois commencé, ne « se suspend que par un violent effort d'esprit, Dieu va a se transformer en un principe non-seulement souvea rain, mais unique : Vêtre philosophique va devenir un c( être mystique^ » c'est-à-dire le Dieu personnel du spiritualisme. On voit comment cela s'appelle.
M. Renan, s'il n'était protégé contre les émotions vulgaires par la pratique de sa théorie du dédain transcendant , accepterait moins patiemment ce mot d'athéisme qui n*a point de délicatesse et ne rend pas les nuances. Pour lui cependant, comme pour M. Taine, Dieu est inutile à l'explication des choses. Tout est produit par la coopération de deux principes, « le temps, « facteur universel, grand coefficient de l'éternel dea venir, et la tendance au progrès, germe fécond sans a lequel le temps reste éternellement stérile, conscience « obscure de l'univers qui tend à se faire , ressort ia- (( time qui pousse le possible à exister et l'appelle à « une vie de plus en plus développée. » Mettez cette tendance dans le possible , c'est-à-dire dans le néant actuel, laissez-la se développer, et vous aurez le monde. Le non-être, pourvu que vous ne le pressiez pas trop et que vous lui donniez autant de siècles qu'il en veut^ a la vertu de s'appeler lui-même à l'être. Comme on le voit, le pouvoir de créer n'est pas supprimé , il est seulement déplacé; il est retiré à Dieu et résolument attribué au néant. Dieu créateur, voilà l'hypothèse inutile ; le néant créateur, voilà l'hypothèse nécessaire. Dieu n'a donc pas sa place et sa raison d'être dans le monde; il ne l'a que dans l'esprit de l'homme dont il est la création suprême; il est a le grand son que rendent toutes «nos facultés vibrant simultanément; » il est (qu'on me pardonne de reproduire cette formule cent fois citée) « la catégorie de Tidéal. » Vous saisissez la nuance, et'vous comprenez comment il y a dans cette philosophie beaucoup de théologie; étant bien entendu
que la a vraie théologie » n'est autre chose que « la «science du monde et de l'humanité. »
Pour M. Vacherot, l'imputation d'athéisme (car à ses yeux c'en est une) le fâche tout à fait. Et il est bien vrai que sa doctrine, vue d'un de ses deux profils, n'est pas Tathéisme, mais le panthéisme. Il enseigne la réalité « d'un être universel qui est le monde et qui n'est « pas seulement une somme de choses individuelles « réunies par la pensée, mais un être véritable et véri- «tablement un, être organique, en qui tout naît, croît a et se forme par le développement d'une force interne, « être absolu et nécessaire qui se suffit à lui-même et « n'a nul besoin d'un principe hypercosmique, être in- « fini en puissance, en fécondité, en beauté, en bonté, « puisque rien ne borne sa force créatrice et sa vertu « bienfaisante. » C'est bien là le Dieu des panthéistes ; et peut-être ce panthéisme est-il au fond, et malgré certaines apparences , plus semblable à la conception idéaliste de Spinoza qu'à la conception matérialiste des stoïciens. Car M. Vacherot ajoute que « cette infinité « n'appartient qu'au tout, et ne réside que dans la fait culte, dans la substance même de l'être universel, et tf ne se retrouve dans aucune de ses œuvres, dans au- « cun de ses modes, dont le caractère est essentielle- « ment fini. » Aussi échappe-t-il à M. Vacherot de l'appeler un Dieu, « un Dieu bien grand et bien beau pour a qui le contemple des yeux de la philosophie et de la « science. » Et cependant ce n'est pas Dieu, et le panthéisme est « une erreur, je dirais presque un crime, a Car il érige les faits en lois et en droit; et quand on <( entend reprocher aux panthéistes de profaner, de
« souiller le saint nom de Dieu en le mêlant aux plus « viles et aux plus tristes réalités, on cherche ce qu'ils « peuvent répondre, et on ne trouve que de vaines sub- « tilités. » Le vrai Dieu, le seul que la foi du genre humain et le cri de toute conscience religieuse saluent du nom de Dieu, c'est l'être parfait. Mais ce vrai Dieu n'existe pas; il n'est pas un être réel ; il est « un idéal « et une abstraction. Existence et perfection sont « termes contradictoires. Il faut choisir d'un Dieu réel « sans perfection ou d'un Dieu à qui sa perfection coûte a la réalité, o En somme, il faut dire, pour éviter l'erreur et le crime du panthéisme, que Dieu seul est Dieu, et se souvenir en même temps que Dieu n'existe pas. Ainsi raisonne et démontre M. Vacherot durant quatrevingts pages où se résume toute sa métaphysique. Elle n'est pas l'athéisme ; elle n'est pas le panthéisme ; elle est l'un doublé de l'autre; en elle se réunissent, pour la plus grande facilité de notre exposition, deux des groupes que nous avons pris la peine de distinguer.
III. Le positivisme, à le prendre comme un esprit et comme un principe, est tout entier dans cette thèse « que l'esprit humain est absolument impuissant à dépasser la sphère des phénomènes et de leurs lois expérimentalement vérifîables ; » impuissant, en d'autres termes^ à atteindre les causes premières, c'est-à-dire dans la nature Dieu, et dans l'humanité l'âme; impuissant, par conséquent, à savoir s'il y a de telles causes et à s'en faire une idée quelconque. Imaginez une étoile tellement lointaine que sa lumière ne soit pas encore parvenue jusqu'à nous depuis le commencement des choses
et tellement faible que, nous fût-elle parvenue^ elle ne pût être discernée avec le secours de nos plus puissants instruments actuels;... ce n'est pas assez, concevez que jamais , dans aucun siècle à venir, le moment ne doive arriver oh cette lumière achèvera son voyage, et que jamais^ fût-il achevé, aucun perfectionnement possible de nos télescopes ne doive parvenir à la rendre discernable ; vous avez dans cette étoile une image affaiblie de ce que Dieu, si d'aventure il y en avait un, serait pour Tesprit humain, selon les positivistes ; une image aussi de ce que serait Tâme ; une image, en un mot, de ce que serait le monde métaphysique tout entier. Pratiquement, il n'y a, comme on le voit, entre la thèse positiviste et l'athéisme ou le matérialisme dogmatique aucune différence appréciable. Il est môme vrai de dire que nous avons sur l'athée et le matérialiste une prise que nous n'avons pas sur le positiviste. Les premiers admettent du moins la discussion du problème de l'existence de Dieu et de l'âme ; ils croient à la possibilité de le résoudre, puisqu'ils le résolvent par une négation. Le second élimine le problème comme vain et l'idée comme étrangère à l'esprit humain. En ce qui concerne l'idée de Dieu, la seule distinction qui subsiste entre l'athéisme et le positivisme , c'est que le premier nie la réalité de Dieu par conclusion d'un raisonnement, tandis que le second nie Tidée de Dieu par principe. En ce qui concerne l'âme , cette distinction assez abstraite et subtile est à peu près effacée. La plus rigoureuse orthodoxie matérialiste accepterait voloa* tiers des mains de M. Littré, chef du positiviime français, ce résumé du symbole qu'elle impose : «De même
LA PHILOSOPHIE B ATIONALISTE. 3 ! 1
» que le physicien reconnaît que la matière pèse, le « physiologiste constate que la substance nerveuse pense « sans que ni Tun ni l'autre aient la prétention d'expli- « quer pourquoi Tune pèse et pourquoi l'autre pense. »
IV. Cette identification de la pensée avec son organe matériel,cetteréductiondes phénomènes psychologiques àrétat de phénomènes physiologiques où le positivisme aboutit lorsque la force des 'choses lui fait, contre sa consigne, poser le pied sur le sol de la métaphysique, c'est le centre même du matérialisme ; mais ce n'est pas le matérialisme tout entier. En ce temps plus qu'en aucun autre, le matérialisme est l'expression la plus complète de l'esprit négatif. Suivi jusqu'au bout avec la franchise hardie qui ne lui manque guère, si ce n'est quand quelque grave raison d'habileté politique le rend plus discret, il est la contradiction totale des vérités métaphysiques et morales dont le spiritualisme, tel que nous l'avons défini, est la totale aiUrmation. 11 nie l'âme; cela est de son nom et de son essence. Il nie la liberté par une conséquence nécessaire, les faits de conscience, y compris les volitions, n'étant à ses yeux que des phénomènes cérébraux régis par le déterminisme absolu des lois inhérentes à la matière. Il nie l'immortalité qui , impliquant la séparabilité de la force pensante, contredit sa formule fondamentale : pas de matière sans force y pas de force sans matière* Il nie Dieu très-résolûment; car, s'il a rejeté l'esprit horsdu petit monde humain, ce n'était pas assurément pour le maintenir au sommet du grand monde de la nature ; il ne peut admettre un Dieu spirituel, et il est trop clair qu'un
3i2 PHILOSOPHIE CONTEMPORALNE.
Dieu matériel ne serait qu'une portion de Tunivers, non un principe supérieur à Tunivers. Il nie moins expressément le devoir; mais, d'une part, ayant supprimé le libre arbitre, il ne peut conserver l'obligation qu'en se contredisant visiblement lui-même; d'autre part, il la mutile et la défigure en déniant à la conception du devoir tout caractère absolu, en insistant avec une extrême complaisance sur les contradictions qu'on remarque entre les jugements moraux des différents siècles et des différents peuples, bref en faisant tout au monde pour que les idées morales n'apparaissent plus comme une intuition de la raison et de la conscience, mais comme un produit fatal du tempérament, du climat, de l'éducation , en un mot, comme ils disent, des milieux.
V. Enfin, « de nombreuses publications périodiques ont c( fait connaître dans ces derniers temps une école de « morale dite indépendante , indépendante non-seule- (c ment de toute religion quelle qu'elle soit, mais de « toute métaphysique, de toute Croyance, par exemple, « à l'existence de Dieu et d'une vie future. C'est la thèse a soutenue par Bayle et par tous ceux qui s'appelaient, « au dix-septième siècle , les libres penseurs , que « l'athéisme et la morale n'ont rien d'inconciliable. « Aujourd'hui comme alors, il semble qu'on soit fondé <c à douter qu'une théorie morale puisse se constituer, « sinon sur la base mobile et fragile de l'intérêt matéc( riel, en dehors de toute conception de cet idéal « moral que représente le nom de Dieu. Considérer la « morale comme indépendante de toute métaphysique, « a dit un grand penseur, c'est considéier la pratique
« comme indépendante de toute théorie. » Ainsi parle M. Ravaisson dans son rapport, et nous estimons que c'est fort bien parlé.
Si toutefois on trouve cet exposé et ce jugement tr^ sommaires, nous dirons à notre tour que la morale indépendante est, — ainsi du moins la représentent ses défenseurs, — une tentative pour sauver la morale du naufrage imminent de la métaphysique et de la religion, en la désintéressant de toute recherche et de toute controverse sur a le monde surnaturel, » c'est-à-dire sur Dieu et la vie future. Le navire qui porte l'idée du devoir va sombrer parce que, jusqu'ici, il a porté en même temps l'idée de Dieu; pour maintenir à flot la première, il faut jeter la seconde à la mer. Telle est la raison qu'on donne du travail de séparation auquel on se livre avec tant de zèle, protestant d'ailleurs qu'on ne veut aucun mal aux croyances religieuses, que Ton constate simplement le fait irrévocable de leur déclin, et que la morale use de son droit en sortant, avant qu'il soit trop tard, d'une maison qui croule. Il faut bien se rendre compte de ce point de départ : on n'a point commencé par établir philosophiquement l'indépendance de la morale, sauf à déduire ensuite les conséquences avantageuses qui peuvent sortir de là pour la noorale elle-même; on a commencé par concevoir cette séparation comme pratiquement désirable, et c'est de là qu'on a été conduit à chercher quelque moyen de l'opérer, — de bons moyens, c'est-à-dire de bonnes raisons, s'il s'en trouve ; à défaut de bonnes raisons, des raisons quelconques. Il n'est pas moins important d'écouter ce qui se dit des croyances religieuses dans
la nouvelle école. Je n'ai garde de suspecter sa sincérité lorsqu'elle désavoue toute intention de les vouloir ébranler, lorsqu'elle repousse comme une calomnie l'imputation d'athéisme, et qu'elle déclare vouloir simplement, selon son droit, se tenir, et la morale avec elle, en dehors de toutes les questions de cet ordre. Mais ces déclarations ne sauraient faire oublier le constant langage qu'elle tient au sujet de la religion, soit positive, soit naturelle, ni changer en neutralité l'attaque directe impliquée dans la manière dont elle la conçoit et la représente. Suivant elle, tandis que la morale est universelle, absolue, scientifiquement démontrable, la religion, quels que soient son nom et ses titres, n'est qu'une série de réponses arbitraires à une série de questions insolubles, à savoir les questions d'origine et de fin, touchant lesquelles nous sommes condamnés à une ignorance invincible, touchant lesquelles, par conséquent, chacun reste libre de choisir le rêve qui plaît le plus à sa fantaisie. C'est compter beaucoup sur notre candeur que de hisser après cela le pavillon neutre, et c'est en avoir beaucoup soi-même que de s^étonner et de s'indigner, comme on a coutume de le faire dans la nouvelle école, quand nous reconnaissons ^ous ce pavillon pacifique un navire ennemi, quand nous disons qu'en religion et en métaphysique la morale indépendante s'appelle, de son vrai nom, le positivisme, et quand, poussant jusqu'au bout, nous faisons remarquer aux tenants de cette morale, comme aux disciples de M. Comte, que c'est pratiquement la même chose d'affirmer que Dieu n'existe pas ou d'affirmer que, s'il existe, nous n'en pouvons rien savoir, et qu'en consé-
LA PHlLOSOPfflE RATIONALISTE. 315
quence l'idée de Dieu n'a pas de place dans la science, ni la pensée de Dieu dans la vie.
Si maintenant nous rapprochons pour les comparer tous ces groupes partis de points fort divers, nous verrons les différences dominées par un trait commun qui leur donne à tous un air de famille et leur permet, comme ils font, de se traiter en alliés. Les différences sont réelles : M. Vacherot est un idéaliste ; M. Littré est un sensualiste; il y a des partisans de la morale indépendante qui, dans la question particulière de la nature de l'âme, sont décidément spiritualistes. Le trait commun efface tout : chez tous il est résolu que la nature et l'humanité seront désormais affranchies du gouvernement de Dieu, et qu'il n'y aura pas, selon la formule de M. Renan, a un seul acte libre, en dehors de l'homme, intervenant dans le courant des choses. » Pour tous cette élimination est l'exigence première et essentielle de la pensée moderne; elle est la grande donnée négative à laquelle toute solution présentable du problème des choses doit avant tout satisfaire; toute doctrine qui ne la prend pas comme point de départ ou ne l'atteint pas comme point d'arrivée est, ipso facto, excommuniée de la science. Elle s'obtient, suivant les groupes, par des procédés divers : très-simplement chez les athées, par la négation directe et spéciale de Dieu; d'une manière un peu plus complexe chez les panthéistes, par la négation de la personnalité divine et par le transfert de tout le réel de Dieu à la nature et à l'humanité; d'une façon plus absolue et plus grandiose chez les matérialistes qui enveloppent la négation particulière de Dieu dans la
suppression générale du monde moral tout entier; plus sournoisement, si je Tose dire, chez les positivistes et chez les moralistes indépendants qui semblent ne nier ni n'affirmer Dieu, et qui enseignent seulement que nous n'avons pas à tenir de lui le moindre compte, soit dans la science, qui est le terrain des premiers, soit dans la vie morale, qui est le terrain des seconds. Mais chez tous, elle est également obligatoire sous peine d'être rayé de la liste des gens qui pensent. Il y a là un esprit très-avoué et très-reconnaissable que semble caractériser à merveille le mot d'antithéisme, récemment imaginé par un philosophe chrétien dans le charitable espoir de calmer l'ombrageuse susceptibilité des athées que choque le mot d'athéisme.
Que fait pendant ce temps « l'école spiritualiste? » J'essayerai de le dire en lui rendant pleine justice.
Elle combat activement, quoique non pas sur uno ligne aussi étendue qu'on pourrait l'attendre du nombre de ses représentants, encore en possession, comme on le sait, de la plupart des chaires de l'État. Longtemps, presque tout le temps que dura la royauté philosophique de M. Cousin, elle s'était trop endormie dans une victoire qu'elle croyait définitive; et quand elle ne se donnait pas le plaisir de guerroyer un peu contre ce qu'elle appelait la philosophie du clergé, elle occupait les loisirs d'une paix prospère à cultiver le
jardin de l'histoire. De nombreuses monographies, presque toutes fort curieuses et instructives par le détail, plusieurs d'une véritable valeur philosophique, furent les fruits trop exclusifs de cette préférence vraiment éclectique dont M. Cousin lui-même finit par s'impatienter quoiqu'elle fût son ouvrage. Depuis vingt ans, un changement significatif a pu être remarqué dans la direction de ses travaux. Éveillés sur le péril, ses chefs d'hier et ses chefs d'aujourd'hui se sont portés là où ils l'ont vu, suivant les temps, plus immédiat ou plus considérable. Pour n'en citer que deux, M. Saissel, jusqu'à la fin prématurée de sa vie, s'est appliqué à discuter le panthéisme ; M. Janet suit d'un œil vigilant tout le développement contemporain des sciences de la nature, leur esprit, leurs méthodes, leurs dispositions à l'égard des sciences morales, les idées ou les prétentions philosophiques qui se mêlent à leurs résultats positifs, et c'est sur leur terrain qu'il a soutenu quelques-unes de ses plus vigoureuses polémiques. Cela est d'un bon exemple : il ne faut plus, quand une objection aux vérités spiritùalistes est empruntée à la physiologie par M. Littré ou à la chimie par M. Bûchner, que notre trop grande incompétence scientifique lui laisse le dernier mot ; car, encore qu'elle ne puisse en aucun cas prévaloir contre le témoignage direct de la conscience, il est inévitable qu'elle fasse impression sur beaucoup d'esprits tant qu'elle restera sans réponse. Ce n'est pas confondre des domaines qui doivent rester distincts que de faire sortir les sciences de l'isolement oti elles ont trop longtemps vécu les unes à l'égard des autres ; et puisque, dans la nature et singulièrement dans l'homme,
le physique et le moral se touchent par tant de points, il est souhaitable que la nature ne soit pas tout à fait ignorée par le métaphysicien, ni la métaphysique par le naturaliste, que le physiologiste ne se sente pas trop dépaysé en psychologie, ni le psychologue en physiologie,
D*un autre côté, rien ne peut faire prévoir, même de la manière la plus lointaine, que l'école spiritualiste songe à suivre ses premiers initiateurs et les chefs de sa première génération dans leur mouvement de retour vers le christianisme. Nous avons déjà constaté, dans ce livre môme, par des textes décisifs, que, vingt ans après les leçons célèbres de M. Cousin, la thèse rationaliste n'avait pas fléchi chez ses disciples, et que, quinze ans plus tard encore, elle atteignait son plus haut degré de précision dans ces paroles d'un écrit posthume de M. Saisset : <c En fait de surnaturel, j'admets Dieu et la « Providence; en fait de miracle, le miracle éternel et « perpétuel de la création; en fait de révélation, j'ad- « mets que Dieu se révèle par les lois de la nature et a fait éclater sans cesse sa puissance, son intelligence, « sa sagesse, sa justice, sa bonté. J'admets cela, rien de a moins, rien de plus. » 11 lui restait à atteindre son plus haut degré d'intolérance, à déclarer que quiconque ne la suit pas jusque-là, que quiconque ne nie pas implicitement ou explicitement la possibilité d'un autre surnaturel, d^autres miracles, d'une autre révélation^ se place par cela même en dehors de la philosophie, s'appelât-il Platon, ou Descartes, ou Bossuet; qu'on peut peut encore s'entendre avec ceux qui nient Dieu, qu'on ne peut à aucun prix s'entendre avec les cl^rétiens. Cet
édit de proscription, depuis longtemps porté contre nous par les disciples des philosophies négatives, n'avait pas encore été signé dans toute sa rigueur par les rationalistes de l'école spiritualiste, si ce n'est peut-être dans l'intimité des causeries familières; il vient d'être publiquement et solennellement ratifié par l'écrivain distingué que l'on peut aujourd'hui considérer comme le chef de cette école, et cela en termes d'une extrême roideur et d'une médiocre courtoisie, a Nous ne pou- « vous oublier, » ditM.Janet, «que si nous avons avec « les théologiens des croyances communes, nous avons « aussi des principes absolument différents. Gomme a eux nous croyons à Dieu et à l'âme ; mais, pour eux, « la liberté de penser est un crime ; pour nous, c'est le a droit et la vie, et nous aimons mieux Terreur libre- « ment cherchée que la vérité servilement adoptée. » Je n'insiste pas, — car je ne veux point ici engager de controverse et ne suis qu'un simple rapporteur, — sur l'évidente exagération avec laquelle on force ici le langage et la pensée des « théologiens » . Mais dans ce texte où tout est significatif, je noterai deux détails qui le sont plus que tout le reste. Le premier est le soin qu'on prend, en cet endroit et en d'autres encore, de bien marquer l'excommunication de la philosophie chrétienne en appliquant à ceux qui la professent le nom de « théologiens » à l'exclusion de celui de philosophes. Le second est le mot de a servile » infligé non pas à ceux (s'il y en a encore) qui enseignent l'impuissance de la raison à rien démontrer et estiment que Dieu et l'âme ne sont que vérités de foi et non vérités de science, mais à ceux qui, démontrant par des rai-
sons scientifiques ces vérités et toutes celles du même ordre, ont acquis la conviction qu'il y a en outre des vérités d'un ordre supérieur, surnaturellement révélées par ce Dieu dont ils ont prouvé rationnellement l'existence et la perfection à cette âme dont ils connaissent expérimentalement la réalité; à ceux qui, certains que Dieu a parlé, sont certains aussi que Dieu n'a point menti; à ceux qui, par conséquent, soumettent leurs opinions personnelles, manifestement faillibles, à cette parole divine, manifestement infaillible. Ceux-là, eussent-ils écrit les Méditations ou'la Théodicée, appartiennent à la lignée des servîtes; il vaut mieux être Mrement dans l'erreur avec Spinosa que d'être avec eux servilement dans la vérité. Soit; mais peut-être après cela fera-t-on du moins la grâce aux «théologiens», quand ils discutent le rationalisme, de ne plus se plaindre de leur humeur querelleuse et de leur intolérance pour des gens inoffensifs et qui ne demandaient qu'à vivre en paix avec eux.
On nous permettra donc aussi d'user de notre droit en signalant les suites qu'entraîne pour le spiritualisme séparé son attitude décidément hostile à Tégard de la foi religieuse.
Nous lui avions dit : «Prenez garde. C'est un fait constant depuis l'origine du christanisme que toute philosophie qui s'est éloignée de lui dans une mesure quelconque s'est, dans la même mesure, éloignée de la raison, et a laissé se perdre ou s'affaiblir quelqu'une des vérités de son domaine. Telle est la loi historique; et la raison très-simple et très-intelligible de cette loi est que ces vérités, ayant été toutes affermies, quelques-unes
introduites dans là raison humaine par le christianisme, ont encore en lui leur meilleur et leur plus sûr gardien, et qu'ainsi la raison qui se sépare de lui agit comme une place assiégée qui détruirait de propos délibéré sa plus forte défense. A votre tour vous apporterez à la loi une vérification nouvelle ; l'héritage de la philosophie spiritualiste perdra entre vos mains quelque chose de son intégrité, et votre séparation profitera finalement à la philosophie négative. »
Les faits montrent aujourd'hui, de plus en plus clairement, si nous avions tort de l'avertir.
Premièrement, dès son début elle avait donné à l'étourdie dans un panthéisme dont nous ne voulons pas lui faire un trop gros grief, acceptant de bonne grâce comme circonstances atténuantes son irréflexion juvénile et les demi-désaveux qui ont suivi, mais qu'il faut cependant rappeler comme le premier fruit de son rationalisme. Revenue de ce rêve, elle a engagé contre le panthéisme une campagne dont on doit lui tenir compte, mais dont elle n'est pas sortie tout à fait intacte, s'il est vrai, comme je le pense, que la doctrine de la création éternelle, soutenue par M. Saisset, ressemble beaucoup à la doctrine de la création nécessaire, et celle-ci à la doctrine de l'émanation qui est proprement le panthéisme; et s'il est vrai surtout, comme tout le monde, y compris M. Saisset, l'avait cru jusqu'ici, que ce qui nous sépare essentiellement des panthéistes c'est notre foi à la création et à la distinction substantielle de Dieu et du monde, deux doctrines que M. Janet relègue aujourd'hui au rang des hypothèses imaginées en dehors de la science pour résoudre des questions
insolubles (1). Nous n'avons d'ailleurs pas besoin de sortir du livre qui est Toccasion de ce travail pour voir un esprit tout autrement vigoureux que celui de M. Sais-
(1) Voici le passage tout entier de M. Janet . « Pour nous, le pan- « théisme ne consiste essentiellement ni dans la doctrine de Funité de « substance, ni dans la négation de la création ex nihilo^ et ce n'est <c pas sur ces deux points que nous lui ferons la guerre. Il consiste ex- « clusivement dans la confusion et Tabsorption des deux personnalités. « La création ex nihilo est un mystère incompréhensible que nous ne « voulons ni affirmer ni nier : elle est en dehors de la science. L'unité tt de substance est un dogme obscur et vague, aussi obscur que Test «c elle-même la notion de substance. Cette doctrine répond à un besoin « d'imagination, non de raison. On veut savoir de quelle étoffe les a choses sont faites, et l'on croit que Dieu les compose avec sa subit stance, comme un tailleur fait un habit avec du drap. A quoi les théo- « logiens répondent que le drap est tiré du néant ; mais, pour les uns a et les autres, il faut du drap. Nous n'affirmons ni ne nions l'unité « de substance, nous ne la comprenons pas plus que la doctrine op- « posée. Que l'on pense là-dessus ce qu'on voudra, ce n'est pas sur ce fi point que la philosophie spiritualiste veut engager ses destinées. » {Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1868.)
Il est bien clair qu'on veut n'être pas panthéiste quand on maintient contre le panthéisme la distinction entre les deux personnalités, entre la personnalité divine infinie et la personnalité humaine finie, qu'il absorbe l'une dans l'autre. La question est de savoir à quelle condition on peut la maintenir, tant pour la vie présente, où elle est le fondement de la responsabilité, que pour la vie future, où elle est le fonde* ment de la sanction. M. Janet est^ à ma connaissance, le premier qui ait cru qu'on le pouvait autrement cpie par la distinction des substances. Et la distinction des substances ne peut elle-même être maintenue que de deux manières : ou par l'hypothèse manifestement absurde du dualisme, ou par le dogme de la création, c'est-à-dire de la production totale des êtres finis. A mon sens, ou il n'y a pas de métaphysique, ou tout ce qui est consubstantiel à Dieu est divin , c'est-à-dire absolu, nécessaire, [)arfait, infini. Abandonner la distinction de la substance crée et de la substance incréée, c'est donc, par voie de conséquence, abandonner la distinction du fini et de l'infini, de Fhumain et du divin, du monde et de Dieu ; et ce dernier abandon est proprement le panthéisme. Un vif sentiment de la personnalité humaine préserve M. Janet de la conséquence ; mais il pose le principe, et c'est une porte trèslargement ouverte au panthéisnvs.
LA PHILOSOPHIE RAtlONALIStË. 323
set, tout autrement équitable aussi pour le christianisme, retenu cependant loin de lui par l'ascendant du préjugé rationaliste, glisser sur cette mauvaise pente de la métaphysique panthéiste où l'alliance de sa haute raison avec la foi chrétienne Teût infailliblement et dès Tabord arrêté.
Secondement, toute philosophie qui croit à Dieu, à la liberté de son acte créateur, à la réalité de son gouvernement dans le monde et de sa providence à la fois générale et particulière, à la subordination du monde de la nature au monde de Tesprit, et qui cependant rejette la notion du mystère révélé, la possibilité du miracle, la légitimité de la prière, nie dans le détail une partie de ce qu'elle affirme dans l'ensemble, et fournit à la philosophie négative une arme qui se retournera infailliblement contre ce qu'elle conserve. En donnant pour motif principal de son éloignement de la foi chrétienne sa répugnance pour les mystères dont cette foi se compose, elle autorise l'esprit positiviste à s'éloigner de la métaphysique par une répugnance tout à fait semblable pour les mystères philosophiques qu'on rencontre à chaque pas dès qu'on s'occupe de Dieu, c'est-à-dire de l'infini, c'est-à-dire de l'incompréhensible. En niant la possibilité du miracle, elle contredit sa propre foi à la la création qui, à moins de la concevoir comme nécessaire à la façon des panthéistes, est le premier des miracles comme le plus grand des mystères. En niant la légitimité de la prière, outre qu'elle coupe le lien le plus fort qui attache la créature raisonnable au Créateur, elle ouvre largement la porte à l'argumentation des fatalistes. Car> de même qu'elle s'appuie sur i'im-»
mutabilité des lois de la nature pour ôter toute place à la prière (c'est-à-dire, comme elle la définit non sans quelque raison, à la demande d'un miracle] dans un monde où tout est déterminé d'avance, deniême, et avec un droit égal, les fatalistes s'appuient sur Timmutabilité du décret divin pour ne point laisser de place à la liberté. Or que cette négation du surnaturel , lequel dans les doctrines s'appelle mystère, et dans les faits miracle, et dans la vie religieuse prière, ait cours chezles spiritualistes rationalistes, nul lecteur de M. Saisset, par exemple, et de M. Jules Simon ne saurait l'ignorer. Et ce serait avoir en vérité des yeux pour ne point voir que de méconnaître l'influence du principe rationaliste dans cette élimination de trois vérités qui font partie intégrante du domaine de la philosophie, mais qui ont ce tort et ce malheur de mettre sur la voie du christianisme tout esprit qui les accepte.
Troisièmement, je crains que sur la grave question des rapports de l'idée morale avec l'idée religieuse (ou, si l'on veut une formule qui n'engage point la question particulière de la religion positive, des rapports de l'idée du devoir avec l'idée de Dieu), une doctrine trèssemblable à celle qui s'est donné à elle-même le nom de « morale indépendante » ne tende à prévaloir dans l'école. Ici je ne voudrais pas encore affirmer d'une manière absolue. Je donne seulement, avec les pièces à l'appui, mon appréciation et ma crainte; l'école est en mesure de se défendre si la première est inexacte et la seconde mal fondée (1).
1) J^avertis seulement qu'il ue fandrnit pis opposer à Tune et à
La question, on s'en souvient, est de savoir si Tidée de l'obligation morale se rattache à Tidée de Dieu par un lien tel qu'on ne puisse sans inconséquence conserver la première en rejetant la seconde; en d'autres termes, si Dieu est le fondement et la source du devoir comme il en est la sanction. Aucun philosophe chrétien n'hésite à l'affirmer; et, christianisme à part, la relation est certaine, instinctivement évidente et scientifiquement démontrable. Le sens commun proteste, prima facie, contre l'hypothèse d'une loi sans législateur; et la métaphysique n'admet pas que la vie humaine ait des devoirs si elle n'a pas une destinée à accomplir, ni qu'il y ait une fin s'il n'y a pas une Providence, ni qu'il y ait une Providence s'il n'y a pas de Dieu. Voilà pourquoi M. Ravaisson, qui est un métaphysicien, a traité dans son Rapport, avec un dédain si sommaire , la morale indépendante qui cependant fait tant de bruit et tient si fort à ce qu'on s'occupe d'elle. J'ajoute que la question n'est pas de pure curiosité scientifique. Si Dieu est réellement le principe de la morale, ni théoriquement ni pratiquement on ne peut espérer de conserver le fleuve après qu'on aura dé-
Tautre M. Garo et ses brillantes léchons de Sorbonne, expressément dirigées contre la thèse des moralistes indépendants. Si je sais lire et comprendre ses écrits, particulièrement Vidée de Dieu, où une forte cri* tique de la J^ie de Jésus tient beaucoup de place, plus de place peutêtre qu'il n'était à propos dans un livre de pure philosophie, M. Garo, comme je Tai déjà fait remarquer, n'est point un rationaliste, mais presque un philosophe chrétien, qu'une humeur bienveillante, des souvenirs d'Ëcole normale et des liens d'amitié personnelle tiennent^en coquetterie avec le rationalisme, mais qui, pour le fond des choses, est beaucoup plus près de nous que de ses amis.
tourné de son lit la source qui Talîmente. Tenez la communication ouverte, vous avez dans le fait intérieur de la conscience morale un chemin magnifique qui peut vous élever à Dieu en remontant, si je puis dire, le fil de Teau jusqu'au point d'où elle jaillit. Fermez-la, vous vous condamnez à perdre Tidée du devoir après avoir perdu Tidée de Dieu, vous n'avez plus d'autre refuge que la morale de l'intérêt matériel avec toutes ses inconséquences et toutes ses conséquences.
La question étant telle et de telle importance, sa solution affirmative occupant dans Tensemble de la philosophie spiritualiste la place considérable qu'on vient de dire, nous serions à bon droit également inquiets si l'on nous représentait soit l'idée religieuse comme ime idée purement spéculative d'où ne sort aucune direction pour la vie et la conscience humaine, soit l'idée morale comme une idée qui se suffit à elle-même et dont on peut assigner toutes les sources et justifier tous les caractères en passant Dieu totalement sous silence. Or, ces deux conceptions également désastreuses pour la métaphysique et pour la morale viennent d'être l'une amplement développée, l'autre sommairement mais très-clairement indiquée par deux philosophes spiritualistes qui professent, chacun à sa manière, le rationalisme le plus décidé.
Dans un récent chapitre d'un livre actuellement en cours de publication sur la science des religions, M. Emile Burnouf enseigne « qu'il est nécessaire avant a tout de se persuader qu'ici » (c'est-à-dire dans l'étude des religions) a il ne s'agit point de morale , que la « conduite de la vie est étrangère à ces questions, que
a la prétention des Églises d^imposer à lears adhérents (( des règles de conduite et des commandements est a tardive, que, primitivement, le but de l'institution rea ligieuse n'est point de rendre les hommes plus ou <i moins vertueux, » en somme, « qu'en elle-même la (( religion est étrangère à la morale, b Si je ne voulais résister à l'attrait de la controverse , peut-être ne serait-il pas très-difficile de montrer que cette assertion, métaphysiquementfort surprenante, repose historiquement sur ]a base la plus fragile. Il suffit à mon dessein de la relever ici en la rapprochant du langage tenu plus récemment encore par M. Janet dans un travail sur l'unité morale du genre humain, a La morale, » y est-il dit, « a deux sources, la dignité humaine et la fratera nité. » Ceci est la thèse même des moralistes indépendants. Et de peur qu'on ne m'accuse de tirer un argument dMne phrase isolée de ce qui la précède et de ce qui la suit, j'avertis que ni avant, ni après, celleci n'est rectifiée ou complétée dans un sens différent de celui qu'elle présente tout d'abord à Fesprit, et que le silence absolu gardé jusqu^au bout par l'auteur sur l'extstence d'une relation quelconque entre le concept de Dieu et le concept du devoir nous oblige à l'accepter comme exprimant sa pensée tout entière.
Yoilà bien des points sur lesquels la philosophie spiritualiste a laissé entamer son patrimoine. Et dans tous ces affaiblissements et toutes ces déviations, je reconnaiS) bien qu'à un moindre degré, l'influence du même esprit qui entraîne et retient loin du spiritualisme toutes les philosophies négatives. Gelles*ci font résolument la guerre à Dieu> je dis au Dieu personnel et créateur.
Celle-là» sous l'empire de son préjugé rationaliste^ prend à regard de Dieu une attitude non point sans doute hostile y mais respectueusement défensive. II est clair qu'elle redoute de sa part une intervention trop directe, soit dans le monde matériel où elle n'admet pas que rien puisse se placer entre la fatalité des lois de la nature et la libre action de l'homme , soit dans l'humanité dont elle n'entend pas que l'indépendance soit atteinte, sinon par les lois naturelles de la conscience, et encore à cette condition que ces lois seront un commandement que l'homme se donne par respect pour la dignité humaine en lui-même et en ses- semblables, plutôt qu'une prescription venue du dehors et observée par respect pour le droit supérieur et divin de l'autorité qui l'impose.
Mais, s'il en est ainsi, il devient difficile de* partager le contentement que l'état actuel des idées philosophiques inspire à l'auteur du Rapport. Le spiritualisme fût- il plus en faveur que jamais, l'énergie et la pureté des convictions spiritualistes se sont visiblement affaiblies et altérées chez ceux qui les conservent et les représentent. La philosophie négative ne comptât-elle que de rares adhérents sous les diverses formes que nous avons décrites , elle a fait ce progrès et remporté cette victoire , qui lui vaut mieux que beaucoup de recrues nouvelles, d'introduire quelque chose de son esprit dans l'école môme qui s'était donné pour tâche de maintenir intact et de défendre contre elle le dépôt des vérités métaphysiques et morales. Cette entrée de l'ennemi dans la place est un des plus graves symptômes de notre situation intellectuelle, et il nous serait
aujourd'hui bien aisé de triompher en rappelant que rentrée s^est faite parla brèche que nous avons signalée, brèche qu'on devait avant toute chose réparer selon notre avertissement et plus encore selon l'avertissement des faits , brèche qu'on a tout au contraire imprudemment élargie.
Mais soyons jusqu'au bout sincères avec nous-mêmes et avec le péril. Ce symptôme est-il le seul? Si le niveau du spiritualisme a baissé quant à la qualité, a-t-il en revanche remonté quant à la quantité? Les doctrines négatives n'ont-elles eu que cet avantage de réussir furtivement à s'infiltrer à quelque degré dans le spiritualisme? Et ont-elles par compensation perdu leur force numérique? C'est ici, comme nous l'avons avoué d'avance, que la démonstration devient impossible ; car elle ne pourrait sortir que d'une statistique qui n'est point dressée et ne saurait l'être. Mais, à défaut de cette solution mathématique du problème, il suffit peutêtre, pour savoir à quoi s'en tenir, d'avoir des yeux ouverts et des oreilles attentives.
Je regarde donc et j'écoute.
Je cherche d'abord oiïi était l'athéisme il y a cinquante ans , trente ans, vingt ans encore, et je ne le trouve nulle part, sinon dans les bibliothèques de quelques fanatiques attardés qui lisaient, en se cachant, Helvétius ou d'Holbach. Ai-je à me donner la peine de le chercher aujourd'hui , ou ne vient-il pas de lui-môme me chercher de tous les points de Thorizon? Ai-je rêvé qu'il est dans les livres , et dans des livres qui s'ouvrent la porte d'une des sections de l'Institut? qu'il se déclare avec son nom devant la justice? que , dans de grandes
assemblées populaires, non-seulement il est admis aux honneurs de la séance et de la présidence, mais il règne en maître, et en maître intolérant, ne souffrant pas qu'on prononce le nom de Dieu, je ne dis pas du Dieu vivant des chrétiens, mais du Dieu abstrait des philosophes, de ce marbre^ comme M. Guizot l'appelle? Et cela ressemble-t-il à ce qui se passait il y a vingt ans entre les barricades et dans l'ivresse d'une révolution victorieuse?
Le panthéisme n'a point et ne peut avoir de ces popularités grossières. N'a-t-il point eu aussi son progrès? Assurément je n'oublie pas sa première importation en France et l'hégélianisme de M. Cousin en 1828. Mais, on le sait, cette folie de jeunesse n'avait guère duré; et peu d'années après, tout ce qui se convertissait du sensualisme passait , sous les auspices du même M. Cousin, à Descartes et non plus à Hegel. La véritable invasion du panthéisme, sa diffusion effective dans les esprits , sont choses plus récentes et datent presque d'hier. C'est il y a dix ans à peine que je les trouve constatées non par un panthéiste , mais par un spiritualiste qui se disposait à les combattre. « Qui vient de me parce 1er de la sorte? )) disait M. Saisset après avoir rapporté l'objection panthéistique à la personnalité divine et à la création, a Ce n'est pas seulement tel ou tel héa gélien de mon voisinage. Aujourd'hui , c'est un de « mes amis ; demain , ce sera un autre. Car ces pensées (( n'appartiennent plus à personne. Sorties des écoles a d'Allemagne, elles ont fait leur chemin en France, en « Angleterre, en Italie, dans toute l'Europe. Je les trouve c dans les livres sérieux comme dans les livres frivoles.
« chez les critiques et les savants, chez les poètes et les « romanciers, jusque dans la causerie légère des salons. « Discréditées sous telle ou telle forme particulière, elles « s'accréditent comme tendance indéterminée. Que di- « rai-je en présence de ce débordement d'idées pan- « théistes? Qu'il m'est aussi impossible d'en nier l'exiscr tence que d'en suivre l'entraînement (1). »
Cependant le panthéisme a, dit-on, disparu, et ce n'est plus à lui que va la mode philosophique. Peutêtre, mais il a disparu en laissant une trace , je veux dire en achevant dans beaucoup d'âmes a la destrucct tion de ce qui leur restait encore de foi précise (2). » « Aujourd'hui, » dit un autre écrivain rationaliste (3) , « rien n'est plus pour nous vérité ni erreur, il faut ina venter d'autres mots. Nous ne voyons plus partout que a degrés et nuances. Nous admettons jusqu'à l'identité a des contraires. Nous ne connaissons plus la religion, «mais les religions; la morale, mais des mœurs; les « principes , mais des faits. Nous expliquons tout , et , « comme on l'a dit, l'esprit finit par approuver ce qu'il (( explique, d Le panthéisme a disparu, mais après avoir merveilleusement préparé les voies à ces deux formes de la négation du monde moral qui s'appellent le positivisme et le matérialisme.
Il y a vingt-cinq ans, qui connaissait le premier, quoique son volumineux évangile eût été publié tout entier? Des rares curieux qui l'avaient découvert, com-
(1) Ém. Saisset, Essai de philosophie religieuse,
(2) Id./ibid.
(3) Edm. Scbérer, Mélanges d*ki^toire reli^tmt.
332 PHILOSOPHIE CONTEMPORALNE.
bien le prenaient au sérieux? Aujourd'hui, quoique cet évangile n'ait peut-être pas conquis beaucoup de lecteurs , qui ignore que le positivisme est une doctrine avec laquelle il faut compter, un esprit surtout qui, correspondant à un état intellectuel très-répandu^ tend à pénétrer dans toutes les sciences et dans toutes les directions de la pensée? Ce n'est pas assurément M. Ravaisson, qui lui consacre quarante pages, un cinquième à peu près de son Rapport. Et ce n'est pas non plus M. Janet, qui voit en lui, à côté du panthéisme, une des deux forces « qui menacent l'idée spiritualiste du flot « le plus formidable qu'elle ait essuyé depuis l'Ency- « clopédie (i). »
Le second est de moins fraîche date. Sa tradition, même au temps du plus complet triomphe du spiritualisme de l'école éclectique, ne s'était jamais perdue. Banni de la philosophie, il avait trouvé asile, en attendant des jours meilleurs^ auprès d'un groupe nombreux de physiologistes et de médecins; et c'avait été, pour le dire en passant, une des illusions de l'école alors régnante, de croire qu'elle en avait fini avec lui. Mais, comme on peut s'en souvenir, il avait, dans cet asile même, cette attitude de minorité et cette physionomie de'vaincu que nous avons signalées dans une précédente étude. Il passait pour le travers particulier de quelques savants, à qui l'étude exclusive du corps humain avait fait perdre de vue les phénomènes de la vie spirituelle; l'esprit public, j'entends l'esprit du public qui pense, n'était à aucun degré avec lui. A présent » quel spiri-
(1) P. Janet, ta Crise phUosoplùqu9,
tualiste ne le voit sur son passage comme un adversaire redevenu redoutable? S'il faut citer un fait et un nom, qui ne connaît le succès prodigieux de l'ouvrage du docteur Bûchner, intitulé Force et matière y et la peine qu'il â fallu prendre de le réfuter? Et qui croira sérieusement que ce très-pauvre livre eût , il y a un quart de siècle, rencontré la même faveur et réclamé la même attention?
Enfin, l'attaque moins ouverte, non pas cependant moins directe, que la morale indépendante dirige contre ridée qui est le centre et le sommet de la philosophie doit, plus peut-être que tout le reste, dissiper l'illusion d'un progrès actuel du spiritualisme. La négation de tout lien entre l'idée du devoir et l'idée de Dieu n'est plus seulement une thèse doctrinale, c'est tout un programme à l'exécution duquel on travaille par toute la France avec une ardeur disciplinée qui se croit sûre du succès. Exclure de toute éducation, à commencer par celle des fils et des filles du peuple, les principes et l'esprit de toute religion positive, était peut-être une entreprise à laquelle les moins réfléchis des spiritualistes rationalistes eussent été tentés d'applaudir comme à un progrès de la raison publique : en exclure la religion naturelle, la pensée d'un auteur, d'un gardien suprême, d'un inévitable vengeur de la morale leur paratt-il aussi un progrès? Quand des ligues se forment, quand des adhésions se recrutent, quand des souscriptions se recueillent à l'effet unique d'enseigner à la génération qui vient derrière nous une morale sans Dieu, estiment-ils que tout cela se fasse au profit du spiritual
lisme ?
Encore une fois, ie ne prétends point annoncer l'avenir, parce que j'ignore quelles ressources peuvent se trouver dans les inspirations soudaines de la raison et de la conscience publiques pour changer le cours actuel des choses. Mais ceux que ce cours rassure me paraissent imaginer des motifs de confiance là où les faits, dans l'ensemble et dans le détail, donnent des motifs d'inquiétude. D'un côté, l'état moral de la société et des âmes, l'ivresse intellectuelle que produisent les conquêtes de l'homme sur les secrets de la nature, le tour que l'étude exclusive des sciences dites positives donne à beaucoup d'esprits, concourent diversement à favoriser le progrès des doctrines négatives. D'autre part, le spiritualisme se trahit lui-même en suivant une voie qui le rapproche encore plus de celles-ci qu'elle ne l'éloigné du christianisme. Il joue, sans s'en douter et sans vouloir écouter l'avis qu'on lui en donne, le jeu de son adversaire; et tout se prépare ainsi pour que l'issue de la campagne soit telle que la peuvent souhaiter les plus zélés positivistes.
Pour nous, qui savons par l'histoire publique des idées depuis dix-huit siècles, par l'histoire intérieure des âmes, par le spectacle de plus en plus instructif des choses de ce temps, que les destinées de la vraie philosophie sont inséparables des destinées delà vraie foi religieuse, et que le spiritualisme ne vaincra qu'avec et par le christianisme, nous avons conscience de prendre dans ce débat la seule situation qui puisse le conduire à un terme favorable. Nous ne nions aucun des droits (fé la raison, et nous ne sommes pas^ en philosophie, de ces jansénistes à la façon de Pascal, qui voient dans le
scepticisme métaphysique une utile introduction aux croyances chrétiennes. Nous tenons, au contraire, que ces croyances ont leur fondement rationnel dans les grandes vérités métaphysiques et morales que Tesprit humain démontre par les forces et les procédés qui lui sont propres. Nous ne reprochons pas au spiritualisme séparé de trop user de la raison ; nous lui reprochons de n'en point user assez, de ne pas la suivre jusqu'au bout, jusqu'à ce terme où tous les chemins devraient le conduire, c'est-à-dire jusqu'à l'entrée de ce monde supérieur et surnaturel que la révélation ouvre à l'humanité. En même temps, la réflexion nous fait deviner et l'expérience nous fait voir que, si la raison rend un son chrétien à qui l'écoute sans parti pris, au contraire, lorsqu'elle subit à son point de départ la servitude du préjugé rationaliste, cette première atteinte qu'elle porte à ses propres lois l'ébranlé de plus en plus dans la possession des vérités qui constituent son patrimoine et qui, elle ne devrait pas l'oublier, ne sont arrivées que sous l'influence de l'esprit chrétien au degré de précision et de certitude où nous les voyons dans les grands siècles spiritualistes. Nous n'avions pas besoin de tout ce qui se passe pour savoir, à n'en point douter, que notre voie est bonne, et la seule bonne; la divinité certaine du christianisme, l'accord nécessaire de la raison divine et de la raison humaine, la subordination nécessaire aussi de la seconde à la première, nous y suffisaient amplement. Mais ce qui se passe est l'utile contre-épreuve expérimentale de ce que la raison nous avait démontré ; et dans ce siècle où il semble qu'on veuille tout ramener à l'expérience, la contre- épreuve peu
porter la lumière à plus d*un esprit que la démonstration directe aurait trouvé rebelle. Ce qui se passe nous confirme donc, si une telle confirmation était nécessaire, dans notre attachement aux principes de la philosophie chrétienne et dans la conviction profonde qu'elle seule peut sauver le spiritualisme d'un péril dont on voudrait en vain dissimuler la gravité croissante, qu'elle seule peut protéger la raison et contre les adversaires qui la nient, et contre les amis dangereux qui l'affaiblissent et la compromettent par des prétentions qu'elle ne peut pas soutenir. C'est de cette philosophie et de sa situation présente, de ce qu'elle a fait et de ce qu'elle a encore à faire, de ses obstacles et de ses écueils, de ses espérances et de ses ressources, qu'il nous reste à entretenir nos lecteurs.