‹ Philosophie contemperaineChapitre 2 sur 11 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le sentiment de tristesse qui accueillit unanime ment, il y a peu de mois, la mort inattendue de M. Cou sin n'est point encore affaibli. Nulle part il n'a été plus vif et nulle part il ne sera plus durable que dans les rangs de la philosophie chrélienne. M. Cousin y avait été librement et énergiquement combattu ; il y était désiré et attendu avec une affectueuse espérance. Nous suivions d'un regard plein d'anxiété les démarches de ce grand esprit qui, désabusé de bien des chimères, ramené depuis longtemps par son bon sens et par la maturité dans les voies de la vraie tradition philosophique, attiré vers la vérité catholique par sa raison, par son cœur, par son imagination même, par son horreur des doctrines négatives issues des principes rationalistes, n'avait plus qu'un pas à faire pour l'atteindre et semblait sans cesse à la veille de le faire. Nous nous rappelions qu'avant lui, les penseurs les plus fermes et les plus sincères de ce temps avaient donné le spectacle

des mêmes retours ; et nous faisions des vœux pour que l'illustre vieillard arrivât enfin, comme étaient arrivés Maine de Biran, Augustin Thierry, Tocqueville, et ne fût point surpris, encore en route^ comme l'avait été Jouffroy, et comme tant d'autres, hélas 1 le sont tous les jours.

Ces vœux n'ont point été exaucés. Les paroles décisives qui auraient affirmé la foi de M. Cousin et baptisé sa philosophie sans lui imposer d'autre sacrifice que celui d'un fantôme et d'une idole, je veux dire du préjugé rationaliste, ces paroles n'ont point été dites, du moins devant les hommes, — et puissent-elles l'avoir été devant Dieu ! L'évolution qui l'aurait amené de la philosophie spirilualiste à la philosophie chrétienne est demeurée incomplète, et ne sera dans l'histoire qu'un mouvement dont la direction était visible, mais dont l'impulsion n'avait point assez de vigueur, et dont le terme ne devait pas être atteint.

On me pardonnera donc si la comparaison douloureuse de ce que serait peut-être devenue et de ce qu'est restée jusqu'au bout la philosophie de M. Cousin, me poursuit malgré moi en commençant ce travail. En présence d'une tombe, cette comparaison devient trop inutile pour que je m'y arrête davantage. J'ai devant moi non ce qui eût pu et ne peut plus être, mais ce qui a été. C'est cela que j'entreprends d'exposer fidèlement et d'apprécier avec équité. N'ayant jamais eu d'engagement ni de parti pris pour ou contre M. Cousin et son école, je ne désespère pas d'y réussir.

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