DERNIERE PHASE
Longtemps avant J864, M. Cousin avait déjà notablement tempéré la ferveur systématique de son éclectisme
et commençait à n'en garder que ce qu'il y a de raisonnable. Une évolution du m6me genre l'avait peu à peu éloigné des guides suspects qu'il avait été chercher en Allemagne. Lorsqu'il contre-signait, en 1833^ les formules spinozistes de Schelling , il était déjà bien près de prendre congé du panthéisme ; peu d'années après cette politesse d'adieu, sa conversion était complète à cet égard. Non-seulement il n'enseignait plus la nécessité absolue de la création et la consubstantialité de Dieu et du monde ; il enseignait formellement le contraire. Il se persuadait même qu'il avait toujours professé en cette matière les doctrines orthodoxes ; il se fâchait pour tout de bon et jurait qu'on le prenait pour quelque autre, quand on lui rappelait qu'il les avait niées de la façon la plus explicite.
Il était difficile de prendre au sérieux cette prétention à la fixité doctrinale; et l'on peut, sans manquer de respect à la mémoire de M. Cousin, signaler comme une faiblesse cette illusion d'un esprit ardent que les élans de son imagination poussaient si souvent au-delà des limites où son bon sens devait le ramener. Mais il faut ajouter tout de suite qu'en se calmant, sa raison s'étendit et se fortifia. Il ne consentit pas, sans doute, à rentrer sous la tutelle de la sagesse écossaise ; il y a des lisières où l'on ne se remet pas volontiers quand on leur a échappé. Il ne dit point adieu à la métaphysique, à laquelle les Allemands l'avaient initié ; mais il recommença d'en parcourir les sentiers en compagnie moins compromettante. De là le livre du Beauj du Vrai et du Bietty où l'ancien disciple de Hegel^ renonçant aux théories hasardeuses, se range à la grande tradition de Pla-
ton, de saint Augustin, de Descartes et surtout de Bossuei, auquel il donne, en souvenir des vieux usages scolastiques, le titre de Docteur infaillible.
Ce livre est beau et mérite la faveur qui ne Ta point abandonné depuis son apparition. Le style, dégagé des formes trop oratoires qui charmaient la jeunesse de 1828, a conservé tout son mouvement, et gagné en gravite, en ampleur, en simplicité magistrale. Bien qu'il porte, comme il doit, la marque de notre époque, il n'y en a guère en ce temps-ci où la grande manière des écrivains du dix-septième siècle soit plus heureuse* ment reproduite. La pensée^ sage, contenue sans être timide, moins systématique et par conséquent plus philosophique qu'autrefois, est aussi plus sûre d'ellemême , et s'impose avec une autorité moins hautaine, mais plus forte. Enfin jamais M. Cousin n'avait fait autant d'avances au christianisme ; et il n'est point étonnant que beaucoup de lecteurs aient regardé comme le gage d'un prochain et complet retour à la vérité religieuse un livre qui disait à la jeunesse : a N'écoutez pas a ces esprits superficiels qui se donnent comme de proa fonds penseurs, parce qu'après Voltaire, ils ont déc< couvert des difficultés dans le christianisme : vous, « mesurez vos progrès en philosophie par ceux de la a tendre vénération que vous ressentirez pour la relia gion de l'Évangile. »
J'examinerai plus loin jusqu'à quel point ces espérances étaient fondées. Mais je veux auparavant donner une idée générale de l'ouvrage lui-même, que nous pouvons considérer comme le testament philosophique de son auteur.
Les trois parties indiqqées par son titre sont les trois chapitres d'une théodicéc qui, suivant la méthode de Bossnet , aurait la psychologie pour point de départ et pour base. Le Vrai, objet de la raison spéculative et principe de la science ; le Beau, objet de la raison esthétique et principe de Tart ; le Bterij objet de la raison pratique ou conscience, et principe de la morale ; telles sont les trois idées ou les trois catégories que M. Cousin dislingue dans la raison, pour les étudier Tune après l'autre et les suivre jusqu'où elles peuvent conduire la pensée humaine.
Il s'en faut que les trois parties du livre soient d'égale valeur, ou qu'on puisse donner même aux plus solides une approbation sans réserve. L'esthétique de M. Cousin, — grossie, on ne sait pourquoi, d'une longue leçon sur l'art français , qui eût été mieux placée dans ses belles études littéraires sur le dix-septième siècle, — est un peu superficielle et mince ; et il est singulier qu'après avoir ramené, par une réduction trop sommaire, toute beauté à la beauté morale, l'auteur enseigne que l'art est nonseulement rfw^me^ de la morale, ce dont tout le monde con\\enàraL,'-^ msds indépendant delà morale, ce que beaucoup de bons esprits, Platon en tète, accorderont moins volontiers. Dans les chapitres du Vrai, on lui contestera la nouveauté et la parfaite efficacité de sa distinction entre la raison spontanée et la raison réfiéchie, qu'il présente avec beaucoup de complaisance comme uneréfutation définitive du scepticisme. Dans les chapitres du Bien y on lui reprochera de n'avoir pas regardé d'assez près la notion du bonheur, et d'avoir en conséquence rangé très -injustement parmi les parti-
sans de la morale égoïste toqs les philosophes qui, pour de très-bonnes raisons^ considèrent la béatitude comme la fin de l'homme. En somme, on n'aura pas tort d'estimer que, même dans un résumé aussi rapide, il y avait place pour une métaphysique plus profonde.
Mais, cette juste part faite à la critique, il faut reconnaître que, depuis le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même , aucun livre français n'avait offert un si bel ensemble d'analyses psychologiques très-fécondes et de conclusions métaphysiques très -positives et trèssûres. La longue et brillante polémique de M. Cousin contre le sensualisme dans la science, dans l'art et dans la morale, y est ramassée avec une vigueur tout à fait décisive. La valeur objective des vérités nécessaires, des prescriptions de la conscience, des grandes lois de la beauté , y est mise dans la plus vive lumière. Et ces conclusions psychologiques, fécondées par cette admirable méthode platonicienne qui n'a révélé toute sa portée qu'entre les mains des grands maîtres de la philosophie chrétienne , deviennent à leur tour trois routes magnifiques qui conduisent l'homme à Dieu, de l'homme qui conçoit le Vrai, le Beau et le Bien, à Dieu qui en est la source et la substance.
« Plus d'un chemin, )) dit M. Cousin, qu'il faut citer ici, a plus d'un chemin peut conduire à Dieu. Nous ne (( prétendons en fermer aucup ; mais il nous fallait sui- « vre celui qui était devant nous, celui que nous oua vraient la nature et le sujet de notre enseignement.
c Les vérités universelles et nécessaires ne sont pas «des idées générales que notre esprit tire par voie c d'abstraction des choses particulières ; car les choses
a particulières sont relatives et contingentes, et ne peu- « vent renfermer l'universel et le nécessaire. D'un au- « tre côté, ces vérités ne subsistent pas en elles-mêmes; « el]es ne seraient ainsi que de pures abstractions, susu pendues dans le vide et sans rapport à quoi que (( ce soit. La vérité, la beauté, le bien, sont des attria buts et non des êtres. Or il n'y a pas d'attribut sans c( sujet ; et comme ici il s'agit du vrai, du beau et du a bien absolus, leur substance ne peut être que l'être (( absolu. C'est ainsi que nous arrivons à Dieu. Encore a une fois, il y a bien d'autres moyens d'y parvenir, « mais nous maintenons celui-là légitime et assuré.
« Pour nous , comme pour Platon , la vérité absolue (( est en Dieu : c'est Dieu même sous une de ses faces. c< Depuis Platon, les plus grands esprits, saint Augustin, « Descartes, Bossuet, Leibnitz, s'accordent pour mettre « en Dieu, comme dans leur original, les principes de a la connaissance aussi bien que de l'existence. En lui a les choses puisent à la fois leur intelligibilité et leur a être. C'est par la participation à la raison divine que (( notre raison possède quelque chose d'absolu. Tout a jugement de la raison enveloppe une vérité néces- (( saire, et toute vérité nécessaire suppose l'être néces- « saire.
a Si toute perfection appartient à l'être parfait, Dieu a possédera la beauté dans sa plénitude. Père du a monde, de ses lois, de ses ravissantes harmonies, « auteur des formes, des couleurs et des sons, il est a le principe de la beauté dans la nature. C'est lui que « nous adorons sans le savoir, sous le nom d'idéal , a quand notre imagination , entraînée de beautés er
a beautés , appelle une beauté dernière où elle puisse (» se reposer. C'est à lui que l'artiste , mécontent des « beautés imparfaites de la nature et de celles qu'il « crée lui-même , vient demander des inspirations su- « périeures. C'est en lui que se résument les deux cf grandes formes de la beauté en tout genre, le beau a et le sublime, puisqu'il satisfait toutes nos facultés « par seis perfections et les accable de son infinitudé. « Dieu est le principe de la vérité morale , comme fi de toutes les autres vérités. Tous nos devoirs sont (( compris dans la justice et la charité. Ces deux grands « préceptes, nous ne les avons pas faits; ils nous sont « imposés; de qui donc peuvent-ils venir, sinon d'un a législateur essentiellement juste et bon? C'est là, a selon nous , une démonstration invincible de la jus- « tice et de la charité divines; cette démonstration a éclaire et soutient toutes les autres. Dans cet ima mense univers dont nous entrevoyons une faible « partie, malgré plus d'une obscurité, tout semble or- « donné en vue du bien général, et ce plan atteste une « Providence. A Tordre physique , qu'on ne peut guère « nier de bonne foi, ajoutez la certitude, l'évidence de « cet ordre moral que nous portons en nous-mêmes. Cet (1 ordre suppose l'harmonie de la vertu et du bonheur: a il la réclame donc. Sans doute cette harmonie parait (c déjà dans le monde visible, dans les conséquences na- « turelles des bonnes et des mauvaises actions , dans la « société qui punit et récompense, dans l'estime et le « mépris publics, surtout dans les troubles et dans les a joies de la conscience. Toutefois cette loi nécessaire « de l'ordre moral n'est pas toujours exactement ac-
c( compile; elle doit l'être pourtant , ou Tordre moral « n'est point satisfait, et la nature la plus intime des « choses, leur nature morale demeure violée, troublée, c( pervertie. Il faut donc qu'il y ait un être qui se charge « d'accomplir, dans un temps qu'il s'est réservé et de « la manière qui conviendra, l'ordre dont il a mis en (( nous l'inviolable besoin; et cet être, c'est encore a Dieu.
a Ainsi de toutes parts, de la métaphysique, de l'esa thétique , surtout de la morale, nous nous élevons au a même principe, centre coaimun, fondement dernier
« de toute vérité, de toute beauté, de tout bien. Le (( vrai, le beau et le bien, ne sont que les manifesta- « tions diverses d'un même être. L'intelligence hua maine , interrogée sur toutes ces idées qui sont ina contes lablement en elles , nous fait toujours la même « réponse; elle nous renvoie à la même explication: a au fond de tout, au-dessus de tout, Dieu, toujours a Dieu ! »
Revenons maintenant au point délicat que j'ai indiqué plus haut , et louons avant tout le grand sens avec lequel M. Cousin reconnaît qu'il est impossible que la philosophie ne tienne pas compte du christhnisme, et qu'à moins de se borner à une étroite et stérile physiologie du sens intime , elle ne saurait rester neutre dans la question religieuse. Elle n'est la philosophie que parce qu'elle s'occupe de Dieu, de la destinée et du devoir. Or, sur ce terrain, elle rencontre inévitablement le christianisme; et, le rencontrant, c'est la force des choses qu'elle se comporte avec lui en alliée ou en adversaire. M. Cousin, dans le livre du Vrai y du Beau et du Uien^
3« PHILOSOPHIE CONTEMPOUAINC.
veut avec raison qu'eUe se comporte en aHiéc, et il se rend ce témoignage qu'il Ta toujours voulu. « Nous n*a- « vous cessé,» dit-il, «de réclamer, d'appeler de tous nos a vœux Talliance du christianisme et de la philosophie, a comme celle de la monarchie et de la liberté, i»
La question est de savoir s'il se place dans les vraies conditions de Talliance qu'il réclame.
Pour qu'il y ait alliance entre deux forces, surtout entre deux forces morales, entre deux doctrines, la condition nécessaire est que chacune d'elles admette le principe fondamental de l'autre. Si la philosophie n'admet pas le principe de la religion, ou la religion celui de la philosophie, il n'y aura pas alliance, mais séparation , et bientôt hostilité.
Cherchons donc quel est le principe de la philosophie et quel est le principe de la religion.
Le principe de la philosophie est que la raison est capable de discerner le vrai d'avec le faux dans Tordre moral; d'établir avec certitude, par les procédés qui lui sont propres, l'existence de Dieu, le libre arbitre, le devoir, la vie future, en un mot l'ensemble des vérités qui constituent ce que,àtort ou à raison, on appelle la religion naturelle. Que la religion refuse d'accepter ce principe , l'alliance est impossiblCé La religion aura beau dire à la philosophie : « Vos représentants ont été des hommes de génie; ils ont dit des choses fort belles, ils ont imaginé des systèmes extrêmement ingénieux , ils ont imprimé aux esprits un vif et généreux élan; d Ces paroles ne lui serviront de rien pour opérer un rapprochement qu'elle aura rendu impraticable. Allons plus loin. Supposons que la religion di^e encore à la
philosophie : a II est vrai que vous ne pouvez par vousmême établir aucune vérité , et que j'ai seule le privilège de les enseigner toutes ; mais, en appliquante mes dogmes les procédés de raisonnement qui sont à votre disposition, vous y trouverez un noble exercice de votre activité , et vous en tirerez des conséquences vraies, utiles, démontrées, qui seront en quelque façon votre ouvrage. » De telles concessions ne seront point acceptées ; la philosophie aura toujours le droit de ré*pondre : a Ce ne sont point là les conditions d'une alliance; car vous persistez à nier mon principe. »
Or le christianisme ne dit rien de tel , et il dit précisément le contraire. Non-seulement il permet , il ordonne encore expressément de reconnaître à la raison cette force propre qui est le principe et l'instrument de la philosophie. Ce qu'il repousse, c'est cette autre thèse qui affirme que la raison humaine est souveraine, thèse qui n'est pas le principe de la philosophie, mais la prétention du rationalisme^ inconnue à tous les grands philosophes des siècles passés , depuis Socrate et Platon jusqu'à Leibnitz, en passant par Bacon et Descartes.
L'alliance est donc toujours faite du côté de la religion. Pour qu'elle le soit du côté de la philosophie, il faut que la philosophie, ou plutôt les philosophes, -^ puisqu'il n'y a pas quelque chose de vivant qu'on puisse appeler la philosophie, comme il y a ou peut y avoir quelque chose de vivant qui s'appelle la religion, -« accordent pareillement à la religion son principe fondamental.
Or le principe dô là religion, c'est qu'elle est divine, qu'elle se compose non pas^ comme un système phi-
60 PHILOSOPPIE CONTEMPORAINE.
losophique, de Ihèses qui ont besoin d'être démontrées une à une et n'ont d'autorité sur mon esprit que celle que je leur donne en les contrôlant, mais d'un ensemble de dogmes révélés par Celui qui est la Vérité éternelle , consignés dans un livre où il n'y a pas d'erreurs, conservés dans leur intégrité , appliqués et développés par une autorité vivante et infaillible.
Pour accepter ce principe, il faut préalablement admettre , comme condition de sa vérité : i** que la révélation est possible ; 2** qu'il peut y avoir un moyen de discerner la révélation vraiment divine d'avec ses contrefaçons mensongères, et que, par exemple. Dieu peut donner aux hommes chargés par lui de transmettre sa parole une puissance surnaturelle qui leur serve de lettre de créance, il faut ensuite admettre, comme conséquence de sa vérité , que la philosophie se trompé toutes les fois que ses conclusions contredisent un dogme véritablement révélé. Car la philosophie, même chez ses meilleurs interprètes , est toujours faillible; et M. Cousin le savait mieux que personne, lui qui a fondé sur cette inévitable faillibilité de la raison humaine toute sa théorie éclectique.
Les philosophes peuvent admettre cela sans renoncer au principe de la philosophie; car soutenir que la raison humaine peut distinguer le vrai du faux n'est pas soutenir qu'elle est souveraine et infaillible. Et ils ne peuvent refuser de l'admettre sans nier le principe de la religion : à savoir qu'elle est divine et par conséquent infaillible.
En somme, la condition de l'alliance, c'est un acte de foi réciproque. L'acte de foi de la religion en la phi-
losophie , je le trouve et dans toute la tradition de la théologie catholique, et dans les décisions dogmatiques de rÉglise. L'acte de foi de la philosophie en la religion , je le cherche sans le trouver dans le livre de M. Cousin. J'y trouve tout excepté cela. Aucune effusion de sympathie et de tendresse, aucune protestation de respect et de vénération n'y est épargnée. Une déclaration y manque , qui était la seule chose nécessaire.
Il faut citer ici le passage capital de l'ouvrage, celui qui marque le plus clairement l'attitude très-étudiée que M. Cousin entendait prendre à l'égard du christianisme, et qu'il recommandait à ses amis comme un sûr moyen de rétablir, autant qu'il serait en eux, l'accord des deux puissances. On en admirera l'habile et chaleureuse éloquence ; mais peut-être sa lecture laissera-t-elle des scrupules.
<x La philosophie ne croit pas empiéter sur la théo- « logie , elle croit rester lidèle à elle-même et pour- « suivre encore sa mission la plus vraie, qui est d'aimer c( et de favoriser tout ce qui tend à élever l'homme , « lorsqu'elle applaudit avec effusion au réveil du sentia ment religieux et chrétien dans toutes les âmes d'éa lite, après les ravages qu'a faits de toutes parts, dea puis plus d'un siècle, une fausse et triste philosophie. « Quelle n'eût pas été en effet, je vous le demande, la « joie d'un*Socrate et d'un Platon s'ils eussent trouvé (( le genre humain entre les bras du christianisme! « Combien Platon , si visiblement embarrassé entre ses « belles doctrines et la religion de son temps, qui garde « envers elle tant de ménagements alors même qu'il s'en écarte , et qui s'efforce d'en tirer le meilleur parti
a possible à Taide d'interprétations bienveillantes, « combien n'eût-il pas été heureux d'avoir affaire aune « religion qui présente à l'homme , comme son auteur « à la fois et comme son modèle , ce sublime et doux a crucifié dont il a eu un pressentiment extraordinaire, <( et qu'il a presque dépeint dans la personne du juste « mourant sur une croix ; une religion qui est venue a annoncer ou du moins consacrer et répandre l'idée « de l'unité de Dieu et celle de l'unité de la race hu- « maine, qui proclame Tégalité de toutes les âmes de* a vant la loi divine, qui, par là, a préparé et soutient « l'égalité civile , qui prescrit la charité encore plus que (X la justice, qui enseigne à l'homme qu'il ne vit pas (( seulement de pain^ qu'il n'est pas renfermé tout entier d dans ses sens et dans son corps , qu'il a une âme» « une âme libre qui est d'un prix infini et mille fois aua dessus des innombrables mondes semés dans l'espace, a que la vie est une épreuve, que son objet véritable a n'est pas le plaisir, la fortune, le rang, toutes chose» (( qui ne sont point à notre portée et nous sont bien (c souvent plus dangereuses qu'utiles, mais cela seul qui « est toujours en notre puissance» à savoir Tamélioraa tion de l'âme par elle-même, dans la sainte espérance u de devenir de jour en jour moins indigne des regards (( du père des hommes, de ses exemples, de ses proa messes ! Ah 1 si le plus grand moraliste qtii fut jamais « avait pu voir ces enseignements admirables qui étaient a déjà en germe au fond de son esprit et dont on peut a retrouver plus d'Un trait dans ses ouvrages, s'il les eût t( vus consacrés ) maintenus, sans cesse rappelés au a cœur et à l'imagination des hommes par des institu-
ff tions sublimes et touchantes^ quelle n'eût pas été sa « tendre et reconnaissante sympathie pour une pareille c religion I Et s'il était venu de nos jours, dans ce siè* « de livré aux révolutions où les meilleures âmes sont tt atteintes de bonne heure par le souffle du scepti- « cisme,à défaut de la loi d'un Augustin, d'un Anselme, « d'un Thomas, d'un Bossuet, il aurait eu, nous n'en a doutons pas, les sentiments au moins d'un Montesu quieu, d'un Turgot, d'un Franklin, et, bien loin de a mettre aux prises la religion chrétienne et la bonne « philosophie, il se serait efforcé de les unir, de les a éclairer et de les fortifier Tune par l'autre. Ce grand « esprit et ce grand cœur qui lui ont dicté le Phédon^ a le Gorgias, la République, lui eussent appris aussi que a de tels livres sont faits pour quelques sages, qu'il faut a au genre humain une philosophie à la fois semblable a et différente, que cette philosophie est une religion, u et que cette religion désirable et nécessaire est c( l'Ëvangile. N'hésitons pas à le dire : sans la religion, « la philosophie, réduite à ce qu'elle peut tirer laborieua sèment de la raison naturelle perfectionnée, s'adresse « à un bien petit nombre et court risque de rester sans a grande efficacité sur les mœurs et sur la vie; et, sans a la philosophie, la religion la plus pure n'est pas à « l'abri de bien des superstitions, et par là elle peut « voir lui échapper l'élite des esprits, qui peu à peu (( entraîne tout le reste, ainsi qu'il en a été au dixa huitième siècle. L'alliance de la vraie religion et de (( la vraie philosophie est donc à la fois naturelle et né- « cessaire, — naturelle par le fonds commun de vérités « qu'elles reconnaissent, nécessaire pour le meilleur
« service de rhumanité. La philosophie et la religion et diffèrent sans se contredire. Un autre auditoire, d'au- « très formes et un autre langage. Séparer la religion a et la philosophie, c'a toujours été, d'un côté et d'un « autre, la prétention des petits esprits, exclusifs et « fanatiques; le devoir, plus impérieux aujourd'hui « que jamais, de quiconque a pour l'une ou pour Tau- « tre un amour sérieux et éclairé, est de les rapprocher, « de mettre ensemble, au lieu de les dissiper en les « divisant, les forces de l'esprit et de l'âme, dans l'ina térêt de la cause commune et du grand objet que la a religion chrétienne et la philosophie poursuivent cha- « cune par les voies qui lui sont propres, je veux dire la grandeur morale de l'humanité *. »
Nous ne demandions pas tant, et nous demandions davantage. Nous ne demandions pas ces admirations qui, après tout, peuvent être accordées à quelque grand établissement d'origine humaine. Mais nous demandions les mots décisifs dont nulle période oratoire ne saurait déguiser l'absence. Si M. Cousin voulait que l'alliance fût possible en principe, il devait dire très-
(1) Nous aTous choisi, entre plusieurs autres, cet éloquent morceau, comme étant celui où l'accent de M. Cousin se rapproche le plus de la note chrétienne. L'étendue déjà considérable de notre travail ne nous permet pas de multiplier les citations. Nous recommandons cependant à nos lecteurs trois pages que M. Cousin a ajoutées, sur le même sujet, à la huitième édition de son Histoire générale de la philosophie. Ce sont, à l'exception de quelques fragments encore inédits, les dernières qu*il ait écrites. Sous une forme moins oratoire, il y pose d*ailleurs les mêmes principes et y garde la même attitude que dans le texte que aous reproduisous.
haut et très-simplement que Dieu peut parler aux hom* mes et que, s'il leur a parlé, la raison individuelle doit s'incliner devant l'enseignement de la parole divine. Et s'il voulait qu'elle fût signée pour tout de bon, il devait dire qu'en fait, Dieu a parlé ; il devait reconnaître la suzeraineté de la raison divine incarnée dans le christianisme sur toutes les raisons individuelles et en particulier sur la sienne. Et puisqu'il avait, en tant de rencontres, enseigné l'absolue indépendance de la philosophie et son droit de contrôle sur les symboles religienxy comme il les appelait, il devait, en une façon quelconque, corriger ou désavouer .ses anciens discours qui contenaient, pour les lecteurs même les plus indulgents, la formule propre du rationalisme.
Alors seulement M. Cousin eût pu parler d'alliance. Alors, affranchi du préjugé rationaliste et rentré dans le plein et libre usage de sa raison, il eût pu agrandir sa notion de Dieu et de la providence, et y faire une place pour l'idée du mystère, pour l'idée du miracle, pour l'idée de la prière, pour tout ce qui distingue le vrai Dieu, le Dieu vivant, le Dieu chrétien, du Dieu abstrait des déistes. Alors, comparant ce que la philosophie réussit à démontrer avec ce que nous avons besoin, de savoir, il eût compris que la religion n'est pas seulement la philosophie du peuple, mais la lumière des philosophes. Alors, regardant la nature. humaine d'un œil moins prévenu, il eût rencontré partout les traces de cette déchéance originelle qui est la véritable raison d'être de la rédemption et du christianisme, et. ij eût reconnu que la grâce eçt aussi nécessaire à la volonté pour la vertu que la révélfitipn à l'esprit pour la connai;3-
sance. Alors, comparant les temps modernes aux temps antiques^ portant un jugement plus haut et plus libre sur cette histoire de la philosophie à laquelle il avait consacré le meilleur de sa vie, voyant plus clairement tout ce que le christianisme a fait pour la raison et comment c'est grâce à lui qu'elle possède aujourd'hui les grandes vérités que l'antiquité païenne avait ignorées, méconnues ou obscurcies, il eût compris que la philosophie se met elle-même en péril du jour où elle s*aCranchit de la foi. Alors, possédant la vérité totale et non plus seulement la vérité diminuée, il se fût établi dans une situation nette et forte en présence des négations radicales qui ont, sous ses yeux, éclairci les rangs de ses disciples. Alors l'alliance fût devenue une vérité, au lieu de n'être qu'une transaction équivoque, rejetée par la religion qui ne transige pas sur les principes, et froidement accueillie par les rationalistes décidés qui n'entendent point dissimuler leur incrédulité. Tant que M. Cousin a vécu, nous avons désiré, nous avons espéré cette noble fin de sa brillante carrière. On comprend mieux maintenant l'invincible tristesse que nous éprouvons à la considérer dans son ensemble inachevé, à la voir s'attarder jusqu'au bout en des compromis dont son esprit pénétrant a dû plus d'une fois apercevoir l'insuffisance, à y trouver les retours moins résolus et moins complets que n'avaient été les écarts, à constater enfin que si M. Cousin a bien mérité de la philosophie en secondant puissamment le mouvement spiritualiste déjà commencé avant lui, il lui a, comme chef d'école, fait payer trop cher cet incontestable service en la lançant et en la laissant jusqu'au bout dans dans une direc-
tion rationaliste éminemment favorable à la renaissance des doctrines sophistiques dont les bruyants progrès devaient assombrir ses derniers jours.