‹ Philosophie contemperaineChapitre 8 sur 11 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

\X. DOCTEUR L. BIJCHIVER.

La connexité historique et logique des trois négations désignées par ces mots : sensualisme, matérialisme, athéisme, a été plus d'une fois mise en lumière dans les discussions de notre siècle. Méconnue ou contestée par beaucoup de sensualistes qui ne voulaient pas voir le fruit dans la semence, elle a toujours été hautement reconnue par les matérialistes et les athées; et Tétat actuel des écoles philosophiques la confirme delà manière la plus éclatante. D'une part on se montre résolu, dans un certain camp, à exclure de la science tout ce qui n'est pas ou donné par le témoignage immédiat des sens et des instruments sensibles, ou extrait de ces don« nées primitives par la voie du raisonnement inductif. D'autre part, avec un tel programme et une telle méthode, on arrive rapidement à éliminer de la vie humaine -et de la nature ce que Broussais appelait les entités métaphysiques, l'âme spirituelle et le Dieu créateur. Ainsi la science est rigoureusement réduite à l'étude des phénomènes physiquement observables et à la détermination empirique de leurs lois; et c'est là exactement ce que réclamait le positivisme. .

11 n'y a pas de livre en ce temps-ci où cette connexité

très-instructive soit mieux marquée que dans le petit ouvrage du docteur L. Bûchner intitulé : Force et matière. Son succès (il était en 1865 à sa huitième édition allemande), sa franchise ou son audace (il ne revendique^ dit l'auteur, (Tautre mérite que de n'avoir pas renié lâchement les conséquences d'une étude impartiale de la nature basée sur l'empirisme et la philosophie^ mais d'avoir confessé la vérité partout)^ m'ont décidé à le choisir,sans toutefois négliger d 'autres sources d'information, comme l'expression la plus nette du matérialisme actuel, de môme que j'ai choisi Broussais comme le représentant le plus considérable du matérialisme d'il y a cinquante ans. ' Avant d'en donner la substance, je dois faire remarquer que l'athéisme et le matérialisme du docteur Biichner se rattachent l'un à l'autre par un lien encore plus étroit que celui de la commune provenance isensualiste. Celui-ci est la condition de celui-là; M. Bûchner a besoin de ne pas croire à l'âme pour pouvoir nier Dieu tout à son aise. En effet, ceux mômes qui conçoivent la matière comme douée d'une existence éternelle et indépendante avouent que les individus dont ce monde est composé ne sont ni nécessaires ni éternels. Nous les voyons naître et nous les voyons périr; et, sans regarder au dehors, chaque individu humain sait bien qu'il n'a pas été toujours. Si donc l'âme humaine est quelque chose de réel, si elle est distincte du corps humain et de tout corps, si elle est simple et indivisible, si par conséquent, ayant commencé, elle n'a pu commencer par voie de composition, il faut qu'elle ait commencé par voie de création. S'il y a eu création, il V a donc un créateur, il y a un Dieu. De plus, si la con-

tingence est à ce sommet de la nature qui s'appelle l'homme, elle est manifestement dans la nature tout entière; il serait trop ridicule de prêter à cette matière que je domine et dont je fais la conquête ce privilège de l'existence absolue et indépendante qui me manque à moi-même. Il est donc impossible de croire à l'âme spirituelle sans admettre en dehors et au-dessus du monde un principe du monde, un être nécessaire et absolu, seul nécessaire et seul absolu, infini puisque rien ne le limite et que tout ce qui n'est pas lui vient de lui, puissant puisqu'il crée, intelligent puisqu'il crée des intelligences, sachant ce qu'il fait, agissant pour un but, Dieu-Providence. Si au contraire on veut éliminer Dieu et rendre son action inutile par l'hypothèse d'une matière éternelle qui d'elle-même se transforme et s'organise, il faut admettre que les transformations spontanées de celle-ci rendent raison de tout, des âmes comme des corps, et que la pensée est l'effet ou la résultante des forces qui lui sont inhérentes. Il est donc incontestable que le théisme est la loi de toute doctrine spiritualiste, l'athéisme la condition de tout matérialisme qui ne veut pas succomber dès le début à une objection absolument irréfutable.

Cela dit, j'analyse fidèlement le système du docteur Bûchnèr, n'ajoutant à son texte, que je rapporte ou résume, que les transitions nécessaires pour en enchaîner les formules.

Point de matière sans force, et point- de force sans

iU PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE,

matière. La matière et la force sont des conceptions abstraites qui n'ont de réaUté que dans leur union.

Les forces ne sont que les propriétés de la matière. Donc il n*y a point, au-dessus de la matière et en dehors d'elle, de force qui la crée. Donc le monde existe éternellement par lui-noéme.

La matière est indestructible comme elle est incréa* ble; nul grain de poussière ne peut se perdre dans l'univers, mil s'y ajouter. « C'est à la chimie de ces dera niers temps que nous devons ce grand résultat; elle « nous a montré de la manière la plus évidente que la a métamorphose continuelle des êtres que nous voyons a chaque jour, la naissance et la mort des formes et « des formations organiques et inorganiques, ne sont « pas le produit d'une matière n'e^^istant pas aupara- « vaut comme on l'a cru autrefois assez généralement, a mais que ce changement n'est autre que la métamora phose continuelle et non interrompue des mêmes ma^ a tières primitives dont la masse et la qualité restent ioU' a jours les mêmes et invariables. C'est à l'aide de la a balance qu'on a suivi la matière dans ses voies noma breuses et compliquées, et on l'a vue sortir partout « d'une combinaison quelconque dans la même quana tité qu'on l'y a vue entrer. Les calculs qui ont été batt ses depuis ce temps sur cette loi ont été trouvés « exacts partout. Quand nous brûlons un morceau de a bois, la balance du chimiste prouve que non-seule-' a ment il n'a rien perdu de son poids, mais que ce der- (( nier a été encore augmenté; elle montre que les proa duits recueillis el pesés contiennent non-seulement a exactement toutes les matières dont le bois se corn-

(( posait^ mais qu'ils contiennent encore des matières « attirées de Pair par la combustion. »

Pas plus que la matière, la force ne peut être créée ni anéantie, a Tout mouvement prend le principe de a son existence dans le matériel inépuisable des forces, ({ et rend tôt ou tard d'une manière ou d'une autre à (c la somme totale ce qu'il en a emprunté. Une manifesa tation de mouvement peut bien devenir latente, c'esta à'dire n'être pas apparente pour le moment; mais n elle n'est pas perdue, elle a seulement passé à d'autrès conditions de forces équivalentes dont elle se dé« a gagera plus tard d'une manière quelconque, n

La matière est infinie dans le sens de la grandeur et de la petitesse. Tout perfectionnement dans les instruments télescopiques ou microscopiques nous révèle sa présence au-delà des limites où notre œil s'arrêtait avant lui. Nous n'avons aucune espérance d'arriver à sa limite soit dans le macrocosme, soit dans le microscome, et nous devons conclure qu'elle est indépendante des limites de l'espace comme des limites du temps.

Les lois de la nature sont éternelles et immutables {sic). Une nécessité absolue et inflexible domine la ma* tière; et nulle puissance, quelle qu'elle soit, ne peut échapper à cette nécessité. « Par conséquent nous a avons le droit de dire avec la plus grande certitude a scientifique qu'il n'y a point de miracle, et que tout a ce qui arrive et arrivera n'est arrivé que d'une ma- « nière naturelle, c'est-à-dire d'une manière qui n'a a pour condition que l'occurrence nécessaire dessubsa tances existant de toute éternité et des forces phya siques qui leur sont inhérentes. »

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Les lois de la nature sont universelles. Les découvertes de l'astronomie nous montrent le monde sidéral dominé, comme le monde planétaire, par la grande formule de Tattraction. Il n'y a donc pas trace d'une volonté qui indique leur cours aux globes célestes, et tout s'explique en admettant que la matière, outre Faction que ces nïolécules exercent les unes sur les autres, est éternellement animée d'un mouvement interne et spontané. Cette hypothèse qu'on appelle Dieu est donc, comme disait Laplace, inutile à la science. Elle est d'ailleurs exclue par ce fait qu'il y a dans notre système solaire a absence complète de tout ordre, de toute sy-

a métrie, de toute beauté Pourquoi, s'il y a une

« force créatrice, n'a-t-elle pas inscrit en lignes de feu a son nom dans le ciel? »

L'intervention de Dieu n'est pas moins inutile dans le monde organique. « Nous avons au moins la proa habilité, on peut même dire la certitude subjective (( de la naissance spontanée des êtres vivants et de la a transformation graduelle des types inférieurs en types a plus élevés. » C'est à ce développement progressif que l'espèce humaine doit sa naissance, a Le nègre et a une foule d'autres races sauvages portent les marques (( les plus distinctes et les plus certaines du monde « animal supérieur dont ils tirent leur origine. »

D'ailleurs, pas .plus que les mouvements célestes, l'organisation des êtres ne révèle un plan providentiel. Là où on croit voir une fin, une destination, il n'y a qu'un résultat de l'action des forces naturelles, et un ensemble de conditions qui, lorsqu'elles se trouvent réunies, permettent aux êtres de subsister et de se dé-

velopper. « La nature, obéissant à son instinct aveugle a et nécessaire de créer, a produit quantité de créatua res et d'organisations qui sont plus propres à trouce bler Tordre des choses qu'à le favoriser. Il y en a qui a ont en elles-mômes quelque chose de contradictoire, a comme les monstres; il y en a de malfaisantes, « comme les animaux nuisibles; il y en a d'inutiles. Et a au lieu que le dessein d'un créateur tout-puissant et « souverainement sage devrait toujours se laisser inter- « prêter d'une manière rationnelle, » Tétude du monde vivant soulève à chaque pas des pourquoi auxquels la science ne trouve pas de réponse.

Si de la considération de la nature nous passons à l'étude de rhomm?, il nous sera également impossible d'y admettre l'existence d'une force séparée de la matière.

On ne peut douter que le cerveau et la pensée soient dans un rapport tellement immédiat et nécessaire que l'un ne puisse exister ni être imaginé sans l'autre. Une expérience journalière et des faits sans nombre démontrent cette vérité. Les expériences de M. Flourens sur les animaux dont les dispositions corporelles les rendaient propres à supporter de graves lésions au crâne et au cerveau ne laissent pas de doute à cet égard. En enlevant successivement et par couches les parties supérieures de cet organe, il fit diminuer peu à peu et par couches, et à la fin disparaître totalement les facultés intellectuelles. La pensée est en proportion constante de la grandeur du cerveau, de sa masse, de la perfection de sa structure et de sa qualité chimique. A mesure qu'on descend l'échelle des êtres à partir de

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l'homme, on voit diminuer le cerveau en même temps que rintelligence, et s^il y a à cette grande loi des exceptions apparentes, elles ne viennent que d'observations mal faites ou isolées. Dans l'homme en particulier, la pensée croît en même temps que le cerveau se développe, jusqu'à l'âge de 25 à 40 ans où celui-ci atteint son poids normal; elle diminue avec l'âge, en môme temps que le cerveau commence à s'atrophier. Les stries, très-visibles au cerveau de l'enfant, ne se montrent pas au cerveau de l'adulte. Le cerveau des femmes est en moyenne plus léger que celui des hommes; or l'infériorité intellectuelle des femmes à l'égard des hommes est un fait connu. L'incurable infirmité intellectuelle des races nègres par rapport à la race caucasique n'est pas mieux marquée dans l'état de leur civilisation que dans la constitution de leur cerveau, beaucoup plus petit que celui des Européens et surtout plus semblable, quant à sa structure, à celui des animaux. L'autopsie des hommes de génie, de Beethoven et de Guvier par exemple, a fait voir chez eux un cerveau beaucoup plus développé 'et plus pesant que celui du commun des hommes. Enfin l'idiotisme nait d'une petitesse anormale du cerveau, et l'aliénation mentale d'une lésion de cet organe. Tout le monde reconnaît qu'il n'y a point de maladie mentale sans une profonde altération des fonctions cérébrales; et si l'autopsie a signalé quelques cas d'intégrité apparente du cerveau chez les fous, il en faut seulement conclure que les lésions n'étaient pas visibles, et non qu'elles n'existaient pas. Enfm il est constaté que, comme un muscle croît et se fortifie par l'exercice, l'activité intel-

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tellectiielle développe la force et la masse du cerveau.

Que si Ton a objecté contre le rapport du cerveau et de l'âme la médiocrité anatomique et physiologique de cet organe, composé, dit-on, dans sa plus grande par* lie, d'une masse égale et molle qui n'a rien de remarquable soit dans sa structure soit dans sa composition, il faut répondre qu'à la vérité le principe de Tobjcction est juste et que la cause doit être proportionée & l'effet, mais que le fait objecté est absolument faux, et tf que nous ne connaissons dans le monde organique a aucun organisme qui ait des formes plus délicates et c( plus merveilleuses^ de structure plus fine et plus caa ractéristique (sic)^ et vraisemblablement aussi de a composition chimique, que le cerveau. »

Tous ces faits ne peuvent manquer «denouscona vaincre de la possibilité si souvent contestée que a Tâme est (sic) le produit d'une combinaison chimia que spécifique de la matière. »

Toutefois, il faut reconnaître quelque inexactitude dans la formule célèbre de Cabanis : La censée est une sécrétion du cerveau^ précisée encore en ces termes par M. Vogt : Il y aie même rapport entre la pensée et le cerveau qu'entre la bile et le foie ou l'urine et les reins, La pensée n'est point une sécrétion, car elle serait visible et tangible, et l'on aurait le droit d'exiger du matérialisme qu'il la recueilitt dans des vases et la montrât en bouteille. L'activité du cerveau ne sécrète pas des substances, mais des forces ; et il faut garder seulement ceci de l'aphorisme de Vogt, que, « comme il n'y a pas de a bile sans foie, il n'y a pas de pensée sans cerveau, et

« que rame humaine est le produit de la métamora phose de la matière. »

Dès lors il faut admettre aussi que la perception sensible ou l'impression des objets extérieurs sur le cerveau dont ils provoquent Taclivité est la source de toute vérité. Imaginons un homme qui naîtrait privé de tous ses sens : manifestement aucune idée, aucune conception, aucune faculté intellectuelle ne se développerait en lui. 11 n'y a donc point d'idées innées, et il n'y a pas d'idées absolues. Ce que les métaphysiciens nomment ainsi ou n'est qu'un mot, ou ne représente que des idées acquises, comme toutes les autres, par les sens, et marquées comme elles d'un caractère tout relatif. Ainsi les idées de moralité, de justice et d'injustice, de devoir, de vertu et de vice, ne sont que « la conquête lente et pénible des combats intellectuels c< du genre humain ». Elles sont d'ailleurs variables et contradictoires, et l'on sait assez que ce que tel peuple considère comme honnête est par tel autre flétri comme criminel.

Que si nous n'avons point d'idée de Vabsolu, nous ne saurions avoir aucune idée de Dieu en tant qu'être absolu. Les notions religieuses des hommes ne sont que le résultat de leur terreur ignorante et superstitieuse en présence des phénomènes redoutables de la nature. Elles sont d'ailleurs infiniment variables comme le prouve la diversité des religions; et elles sont si peu universelles que chez beaucoup de peuples on ne les rencontre à aucun degré.

L'idée de l'immortalité personnelle n'a pas plus de réalité objective. La pensée étant le résultat de l'acti-

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vite cérébrale, la force étant, dans l'homme comme dans la nature, inséparable delà matière, la conception d'une vie au-delà de cette vie est purement chimérique et contradictoire. L'âme n'étant que le produit idéal d'une certaine combinaison de matières douées de forces, « avec la décomposition de ces matières, avec leur « dispersion et leur union à d'autres combinaisons in- « cohérentes entre elles^ disparait aussi cet effet que a nous appelons âme. p

Telle est, fidèlement résumée, la doctrine de M. Biichner. Elle embrasse, on le voit, le cercle entier des questions philosophiques. Implicitement ou explicitement elle leur donne à toutes une solution. Elle forme un véritable système auquel on ne reprochera pas de manquer de suite ou de franchise. Étant donné a l'es- « prit de la science moderne b, tel que l'entend M. Biichner, sa doctrine, si surprenantes que paraissent les affirmations et les négations dont elle se compose, est ce qu'elle doit être; elle représente avec une rigueur instructive l'orthodoxie matérialiste. C'est pour cela que j'ai voulu l'exposer dans son ensemble, nullement pour en réfuter une à une les énormités métaphysiques et morales. Je ne songe point à étendre ma discussion audelà de ce qui constitue proprement et précisément en psychologie la thèse matérialiste à laquelle ces énormi- . tés sont liées comme principe, comme conséquences ou comme conditions. En ce qui les concerne, qu'il me suffise, après avoir montré ce lien, de noter rapidement leur caractère.

Et d'abord Tindestructibilité de la matière et Timpos-

sibiHté de la création sont des affirmations purement et absolument gratuites, en dépit des longs développements à l'aide desquels M. Biichner essaye de leur donner une apparence de vérités démontrées. Tout son raisonnement, — on peut le suivre de la page 8 à la page 14, — revient à ceci :

« L'expérience constate que dans les combinaisons et décompositions chimiques qui s'opèrent sous nos yeux la même quantité de matière se retrouve toujours, et Donc:

a V La matière est éternelle dans le passé; a 2*^ La création actuelle d'un atome de matière est impossible ; a 3° L'anéantissement d'un atome est impossible, b En d'autres termes: puisque les forces de la nature ne possèdent point le pouvoir créateur, cela ne prouvet-il pas que l'auteur de la nature ne saurait le posséder? Que dites-vous de cette logique?

Quant à l'impossibilité du miracle, on n'essaye pas même de la justifier par un raisonnement de même force ; on la pose comme évidente. J'ai eu ailleurs (1) occasion de faire voir ce qu'il faut penser de celte évidence, et comment, même à concevoir les lois physiques, suivant la formule de Montesquieu, comme des rapports nécessaires dérivant de la nature des choses, la possibilité du miracle n'en souffre aucune atteinte (i).

(1) Théodicée^ vol. II, ch. Xllt.

(2) En effet, l'action que les (corps exercent nêcessàiremetit Vt& uns sur les autres, en vertu de letirs fortees naturelles, iest toujours limitée comme ces forces elles-mêmes, et, par conséquent, une force supé-

On me permettra de renvoyer au même endroit pour la question des causes finales et de la Providence. J'ai montré que partout dans la nature inanimée et dans la nature vivante éclate le caractère manifeste et splendide d'une œuvre d'art, d'une œuvre dont l'artifice se prolonge, dans le sens de la grandeur et dans le sens de la petitesse, au-delà des limites oh s'arrêtent nos regards. J'ai recueilli de la bouche de Darwin lui-même cet aveu a qu'il semble de la dernière absurdité de soutenir qu'un instrument d'optique aussi parfait que l'œil de l'aigle puisse être le résultat de l'action de forces inconscientes (4).» J'ai constaté que la science de la nature a toujours eu pour principe et pour lumière une foi absolue à l'ordre et à l'harmonie des choses, que dans le monde des êtres vivants elle a toujours recherché avec une persévérance obstinée la destination des organes, que chacun de ses progrès a révélé dans un

rieure peut toujours, sans en changer Tessence, en empêcher l'effet, n Une pierre qui n'est soutenue par rien, » dit M. Bûchner, « tombe nécessairement vers le centre de la terre, m Nécessairement soit, si la loi d'altraction a, ce qui est plus que douteux, le caractère d'une loi nécessaire. Mais, cela même admis^ la pierre, si elle est soutenue par ma main, ne tombera pas ; la force attractive de la terre aura été vaincue par la force supérieure de ma tension musculaire. Or Dieu, s*il existe, e>t une force supérieure à toute autre force ; donc la force divine pciU empêcher Teffet de toutes les forces naturelles ; donc Dieu, s'il existe, peut aussi bien arrêter le mouvement de la terre que moi la chute d'une pierre. Donc, quand M. BQchner dit que k jamais ordre n'arrê* « tera le soleil dans sa course, » il suffit de lui répondre : Qu'en savezvous ?

(1) Je sais bien que M; Darwin essaye dé soutenir cette possibilité à grand renfort d^hypothèses. Mais qui lira les pages où il a poussé jusqu'au bout cette étdnnante gageufé, resierd convaincu que l'absurdité n'était pas seulement apparente.

plus grand nombre d'êtres la réalité de l'ordre sous Fapparence du désordre, que ce qui reste de celui-ci n'est que l'inexpliqué, dont la part sera réduite encore par des progrès ultérieurs, et dont il ne resterait rien si la science humaine était adéquate à la grandeur de son objet. I- 1 quand M. Biichner demande pourquoi il y a dans le Cosmos « absence complète de tout ordre, de toute symétrie, de toute beauté » , et pourquoi « la force céatrice n'a pas inscrit son nom en lignes de feu dans le ciel », à ces paroles insensées nous avons le droit d'opposer et la science et la conscience, et ceCœli enarrant glonam Dei qm est le cri de toute Ame non aveuglée, et Newton découvrant sa tête toutes les fois qu'il entendait nommer Dieu, et Kant lui-même disant ces belles paroles où sa raison triomphe de son septicisme : lltja devx choses qui frappent l'dme d'une admiration et d'un respect toujours renaissants : au-dessus de nous le ciel étoile, en nous la conscience morale.

Le terrain du débat étant délimité, j'ai encore, avant d'y entrer, une question à poser aux matérialistes modernes. C'est celle-ci : Qu'est-ce que la matière? Et c'est justement à quoi ils n'ont pas de réponse.

Ils n'entendent pas sans doute par matière le corps tel qu'il frappe nos sens. M. Biichner serait le premier à leur dire que ce corps n'est pas la matière seule, mais la matière avec ses forces. Mais, si on retranche des corps ces forces qui leur donnent l'impénétrabilité, la cohésion, l'élasticité, les attractions et les affinités réciproques, que reste-t-il? Rien autre chose, ce semble, que l'étendue vide, d'où il suivrait que la matière n'est rien, et que les corps ne sont que des collections

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de forces, — de forces simples, comme sont nécessairement toutes les force», — rayonnant dans retendue vide; et ainsi le matérialisme irait se résoudre en idéalisme.

Je fais cette remarque préliminaire, non point pour enseigner aux matérialistes ce que c'est que la matière, car en vérité je n'en sais rien, mais pour indiquer, dès le début, un défaut capital de leur doctrine, qui est d'expliquer obscurum per obscurius ou plutôt tnanifeslum per obscurum, une notion très-distincte par une notion très-confuse. Descartes avait raison : ce qui est clair, c'est l'idée de l'âme, d'une substance qui a conscience de ses actes et d'elle-même en chacun de ses actes, qui sent, qui pense et qui veut, qui se sait une et identique dans la diversité de ses modes. Ce qui en soi est confus et obscur, c'est l'idée de matière oîi nous n'introduisons quelque clarté qu'à condition d'y faire entrer une notion spirituelle dont la source et le modèle sont en nous-mêmes, la notion de force. Ce qui encore n'est pas clair, ce que nous n'aurions pas pu deviner d'avance, ce que cependant nous acceptons comme un fait, c'est que cette substance consciente et simple que nous appelons l'âme n'exerce ses fonctions qu'avec le concours d'organes qui ne sont point de môme nature qu'elle. C'est un fait et c'est un mystère; mais ce fait mystérieux nous enveloppe si bien, il nous fascine si puissamment, il a tellement la vertu de nous faire perdre de vue la notion claire que le moi a de lui-môme, qu'il mène les esprits irréfléchis à deux illusions fort graves: à imaginer que les conditions organiques auxquelles est soumis l'exercice de la pensée sont la cause

même» la cause réelle et totale de la pensée, que l'organe est lui-même le sujet pensant, et que notre pensée n'est que sa fonction ; puis à universaliser ces conditions de fait, à les ériger en nécessité absolue, à déclarer qu'un cerveau est la condition sine quanon de toute pensée quelconque, bien plus, qu'en soi, la force pensante n'est que la propriété et le résultat d'une certaine combinaison de matière.

Quoi qu'il en soit, à défaut d'une idée claire et scientifique de la matière il faut bien en accepter l'idée vulgaire et confuse, et nous en servir pour entendre comme nous pourrons la formule matérialiste. Je la traduis ainsi: il ny que des corps, et sous cette forme nouvelle je lui découvre un nouveau vice, à savoir d'être une pétition de principe. M. Biichner fait un usage surprenant de ce procédé logique, et je n'oserais dire le nombre de fois que je l'ai noté dans son petit volume, soit que la pétition de principe s'étale chez lui avec candeur, soit qu'il essaye, comme ici, de lui donner pour base les plus singuliers abus d'analogie. Savezvous ce qui prouve, selon lui, qu'il n'y a pas de force pensante sans un organe matériel dont elle est la propriété? C'est que, a comme dit Vogt, il n'est jamais (c venu à l'idée de personne de soutenir qu'il y a une « faculté sécrétoire indépendamment de la glande, une a faculté contraclive idépendamment de la fibre mus- « culaire. » Vogt a bien raison. Qui est-ce qui sécrète? qui est-ce qui se contracte? C'est la glande et c'est la fibre; nous le savons, car nous les voyons faire. Donc la faculté par laquelle elles font ce qu'elles font est à elles. « Il n'est jamais venu à l'idée de personne » de

dire le contraire, et cela signifie en général que la faculté par laquelle un être exerce son action ne peut être conçue comme séparée de lui, plus généralement qu'il n'y a pas de qualité sans sujet. J'applique ce piincipe incontestable à la vie psychologique, et je dis: Les facultés par lesquelles l'être sensible, intelligent et libre sent, pense et veut, ne peuvent pas être conçues comme séparées de cet être; il n'y a pas de pensée, de sensibilité, de volonté sans un être en qui ces facultés résident. La question est de savoir quel est cet être, s'il est matière ou s'il est esprit. En disant sans autre preuve : H est matièrey M. Bùchner tranche la question au lieu de la discuter, et la pétition de principe apparaît à nu. Il transforme cetle proposition : pas de propriété fans un sujet (qui est un axiome), en celle-ci : p<is de pro» priélé sans un sujet matériel (qui est la thèse du matérialisme). Et cette thèse, puisqu'on ne la démontre pas, reste une hypothèse ; et cette hypothèse, si elle est démentie par la conscience, sera démontrée fausse ; et cette hypothèse fausse, si elle est contredite par la raison, sera démontrée absurde.

C'est ce que nous avons établi contre Broussais, et

c'est encore ce que nous allons établir contre M. Bùchner.

Il ne faut pas être exigeant envers le matérialisme. II donne ce qu'il peut. S'il avait de bonnes raisons, il les ferait valoir; à leur défaut, il montre assurément un

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grand zèle à tirer des arguments qu'il a le meilleur parti possible.

Il en a trois.

Il a d'abord un argument psychologique fondé sur cette assertion : que toutes nos idées viennent des sous; d'où il résulte que, comme les sens ne nous donnent point ridée d'une force spirituelle, la notion d'une âme' distincte du corps n'est point dans notre esprit où elle n'a pu entrer par aucune porte.

Il a un argument métaphysique qui est, du moins quant à sa formule, la propriété de M. Molescholt : à savoir que, comme il n'y a pas de matière sans force, il n'y a pas non plus de force sans matière; d'où il suit que la conception d'une âme spirituelle et par conséquent immatérielle doit être rejetée comme étant en opposition avec ce principe.

Il a un argument psychologique : à savoir,, que, l'état de la pensée étant dans une corrélation exacte et une dépendance étroite à l'égard de l'état du cerveau, le cerveau doit être considéré comme étant la cause de la pensée, ou plutôt comme étant le sujet pensant luimême, et qu'imaginer au-delà de cet organe une âme distincte de lui, c'est multiplier les êtres sans nécessité, c'est faire une hypothèse inutile pour rendre compte d'un ordre de phénomènes qui s'explique de luimême quand on le conçoit comme une fonction cérébrale.

Le premier argument a le malheur d'être fondé sur une fausseté psychologique manifeste, qui elle-même a sa source dans une confusion assez grossière. Il n'y a point de psychologue si novice qui ne sache qu'autre

LE MATËRIÂLISMË MODERNE. 209

chose est la source des idées, autre chose l'occasion de leur développement. La source, c'est la faculté à laquelle les idées de tel ou tel groupe doivent être rapportées d'après leurs caractères; l'occasion, ce sont les circonstances, les conditions dans lesquelles la faculté a besoin d'être placée pour entrer en exercice. Les matérialistes confondent tout cela, et, comme ils voient que nulle idée ne se développe en nous qu'à la suite de l'expérience sensible, ils concluent que cette expérience est la source unique et commune de toutes nos idées. La vérité, telle que la donne l'observation intérieure^ est que la sensation, si elle est l'occasion de toutes nos idées, n'est la source que d'une partie d'entre elles, qu'elle est absolument impuissante à rendre compte de toutes celles qui nous représentent des choses supra-sensibles, par exemple la pensée, la volonté, le sentiment, plus encore de toutes celles qui nous représentent des choses absolues et nécessaires, par exemple . la loi morale, l'infini. Dieu. C'est d'ailleurs la plus singulière erreur de méthode que de commencer par poser une théorie sur l'origine de la connaissance, et d'en conclure ensuite la négation des connaissances qui ne se rapportent pas à cette origine ; et il est plus singulier encore que de telles libertés soient prises avec l'expérience par ceux qui professent pour elle le culte le plus intolérant et le plus exclusif.

L'argument métaphysique a, comme nous l'avons vu, le défaut de trancher la question par une pétition de principe. Qu'il n'y ait pas de force sans matière, ce n'est point un axiome évident pour la raison ; c'est une thèse à démontrer, c'est la prétentipa du matérialisme. Ni

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M. Moleschott ni M. Btichner ne démontrent cette thèse et ne justifient cette prétention; et, lorsqu'ils font un principe de ce qui devait être une conclusion, ils exigent peut-être un peu plus que nous ne pouvons leur accorder, ils exigent simplement d'être crus sur parole.

Enfin, l'argument physiologique qui reste, chez M. Buchner, comme chez Broussais, comme chez La Mettrie, comme chez tous leurs prédécesseurs, la principale citadelle du matérialisme, qui invoque pour se fortifier et se rajeunir toutes les découvertes récentes de Tanatomie, de l'ethnographie, de l'aliénisme, qui se présente comme l'expression et la formule définitive de la science moderne, cet argument vainqueur n'est autre chose, oserai-je le dire? qu'une immense mystification fondée sur un incroyable malentendu.

Je le prendrai cependant au sérieux et le discuterai de nouveau, afin de mettre en pleine évidence son caractère et son origine.

Je prie donc qu'on veuille bien relire, dans le texte môme de Buchner ou dans l'analyse que j'en ai donnée, les faits que tous les matérialistes de ce temps-ci invoquent à son appui ; je prie qu'on se pénètre de tout ce Qu'ils allèguent pour établir le parallélisme de l'état cérébral et de l'état mental, et l'influence du premier sur le second chez les enfants et chez les vieillards, chez les hommes et chez les femmes, chez les penseurs de génie et chez les idiots, chez les fous et chez les gens dont l'esprit est sain, chez les Européens et chez les nègres, etc. Je prie ensuite qu'on fasse la partie belle au matérialisme et qu'on accepte tous ces faits sans con-

LE matérialisme: moderne. 2H

trôle, du moins pour la discussion présente. C'est dans un autre chapitre de psychologie, c'est à propos de la question des rapports de l'âme et du corps, qu'il conviendrait de les discuter avec quelque sévérité ; peutêtre reconnaltrait-on alors que plusieurs d'entre eux sont légèrement affirmés, que sur quelques-uns des points où M. Btîchner décide d'une façon si impérieuse, la science en est encore à des hésitations beaucoup plus modestes, et surtout que notre auteur s'est montré un peu trop habile dans le triage des faits qui touchent à la fois à la psychologie et à la physiologie, relevant avec grand soin ceut qui témoignent de l'action du physique sur le moral et montrent l'âme dans la dépen* dancc du corps, omettant ceux où la dépendance paraîtrait moins étroite et ceux qui attesteraient la libre action du principe intelligent sur la machine corporelle. Ces recherches ont assurément un très-grand intérêt au point de vue de la science, et il est bien vrai qu'elles ont leur place dans'une anthropologie complète. Mais elles ne touchent point à la grande question de la nature intrinsèque et spécifique de l'âme, et je tiens à faire voir que le spiritualisme les suit avec désintéressement et en attend l'issue^ quelle qu'elle doive être, dans une sérénité parfaite.

Que l'exercice de la pensée soit soumis à certaines conditions physiologiques, c'est là, avons-nous dit plus haut, un fait que sans doute nous n'aurions pas pu deviner à priorij puisque nous n'apercevons entre celles-ci et celui-là aucune corrélation nécessaire. Mais le fait une fois constaté et admis dans sa généralité comme une loi de l'union de l'âme avec le corps, il n'y a nul in-

212 PHU-OSOPHIE CONTEMPORAINE.

convéuient à ce qu'il se continue et se vérifie dans le dernier détail, sous cette seule réserve que la dépendance où ces conditions placeront Tâme par rapport à l'organisme corporel ne sera pas présentée comme de* vaut lui faire perdre soit le pouvoir d'atteindre des idées supra-sensibles, soit la liberté morale ; car ce pouvoir et cette liberté sont aussi des faits, et toute assertion qui les contredit est condamnée d'avance par cette contradiction elle-même. Dans ces limites, qui ne sont point arbitraires, rien de ce qu'on peut dire ou conjecturer touchant les rapports mutuels des deux substances et les conditions physiologiques de la vie psychologique n'a de quoi nous inquiéter, parce que rien de tout cela ne va à déplacer les rôles en attribuant à la matière les fonctions de l'esprit. Par exemple, nous savons par expérience que la peinture d'une image sur la rétine, l'ébranlement du nerf dont la rétine est l'épanouissement, la communication de cet ébranlement dn cerveau, sont les conditions de la vision. Il est donc très-naturel et très-conforme à la raison que la vision ne s'opère pas, c'est-à-dire que l'âme ne perçoive pas à distance les formes des objets extérieurs, lorsque les yeux sont crevés ou fermés, lorsqu'il fait nuit, lorsque les rayons lumineux sont interceptés par un corps opaque. L'œil est pour elle un instrument de perception dont elfe ne peut pas se passer; et, afin que la perception s'opère, il est nécessaire que cet instrument fonctionne suivant les lois qui lui sont propres. Il y a là non point une nécessité métaphysique, mais une nécessité de fait résultant d'une loi contingente expérimentalement constatée ; et cette loi n*attribue en aucune

LE MATÉRIALISME MODERNE. 2i3

façon à Torgane lui-même Topera lion consciente dont son exercice est la condition préalable. Chez Têtre mixte qui ne voit qu'à la suite d une impression physiologique, aussi bien que chez l'être purement spirituel qui ne serait point assujetti à cette loi, c'est Tâme qui perçoit^ non le corps, et il n'y a nulle difflculté à accorder ensemble ces deux propositions dont Tune se rapporte à l'homme et l'autre à l'ange : l'âme humaine unie à un corps ne perçoit les objets extérieurs qu'à l'aide des organes et conformément aux lois qui régissent l'action de ces organes; — une âme non unie à un corps, un pur esprit, percevrait ces mêmes objets sans le ministère d'aucun organe corporel.

Dès lors, après que l'expérience a montré que chez l'homme la perception extérieure a pour condition de fait certaines impressions physiologiques, si elle constate encore que l'exercice de la pensée humaine, quel que soit son objet, a aussi pour condition l'existence d'un cerveau constitué d'une certaine manière et subissant certaines modifications, et qu'ainsi le cerveau est l'organe de la pensée en général comme l'œil est l'organe particulier de l'acte mental qui s'appelle la perception, je n'ai rien à dire et je donne volontiers les mains. Déjà d'ailleurs l'observation psychologique a révélé un fait qui rend celui-ci fort aisé à admettre, sinon à comprendre. Je sais déjà par expérience intérieure que, quoique la pensée soit fort différente des signes qui la traduisent et des images qui peuvent l'accompagner, nous ne pensons point sans quelque sorte de signes et d'images ; cette dépendance et cette corrélation que j'aperçois sans sortir de moi-môme me pré-

parent d'avance à envisager sans surprise et à admettre sans inquiétude toutes celles que la physiologie pourra constater entre le cerveau et la pensée. Puisque le corps et rame sont associés Tun à l'autre au point de former ensemble une personne unique, puisque c'est par le moyen du système nerveux et de son centre que les impressions corporelles donnent naissance à des sensations et les volontés de l'âme à des mouvements musculaires, puisque des modifications cérébrales (de nature encore peu connue) paraissent accompagner le travail derintelligence et les émotions de la sensibilité, il est très-concevable et trèc-:onforme à Tordre harmonieux des choses qu'un certain rapport de proportion existe entre la puissance, les progrès, les dérangements, les états divers des facultés mentales, et le volume, la qualité, les développements, les désordres, Içs diverses manières d'être du cerveau.

Bien plus, nous n'aurions nulle objection de principe à élever contre la phrénologie d'après laquelle les diverses fonctions et facultés intellectuelles et affectives sont localisées dans les diverses parties de la masse cérébrale. Si le cerveau est, en général, l'organe de la vie psychologique , pourquoi les protubérances distinctes, déterminées par les sillons qui creusent dans le cerveau des vallées profondes, ne correspondraientelles pas h des facultés et à des dispositions distinctes, à l'abstraction, au jugement, à la mémoire, aux ins*tincts sociaux, à la bienveillance, à l'ambition, au désir d'acquérir, etc. ? La phrénologie ne susciterait contre elle les réclamations de la psychologie spiritualiste que dans l'un des deux cas suivants : premièremeaf , si

elle localisait non plus seulement les organes, mais la conscience, rendant ainsi l'unité du moi impossible et imaginant autant d'individus conscients et substantiellement distincts les uns des autres qu'il y a de protubérances dans le cerveau; secondement, si elle excluait le libre arbitre, si elle déniait à la volonté le pouvoir de prendre la direction de la vie morale et de réagir contre les instincts , contre ces inclinations que nous reconnaissons, il est vrai, pour primitives et innées, mais que nous savons modifiables par la continuité de la résistance ; si elle enseignait par exemple que quiconque apporte en ce monde la bosse de l'avarice, avareest, avare sera et avare mourra en vertu de la fatalité de son organisation. Mais il ne parait point que la phrénologic soit condamnée à professer de telles hérésies. D'une part rien n'empêche qu'une forte conscience unique soit servie par des organes multiples ; et, si la localisation manifeste des organes perceptifs, tels que sont l'œil et l'oreille, ne met point obstacle à l'unité de la conscience, la localisation des facultés pensantes et des inclinations dans les diverses parties du cerveau ne la compromettent pas davantage. D'autre part, les prédispositions naturelles, à supposer que chacune d'elles fût représentée dans le cerveau par un organe spécial, n'en seraient point pour cela plus invincibles à l'efFort persévérant de la volonté éclairée par le devoir. Et de fait nous voyons que la phrénologie, dans les limites que je viens de dire, a succombé non point sous les attaques des psychologues, mais sous les observations et les expériences des physiologistes.

En tout ceci on voit combien nous sommes à l'aise*

L'expérience psychologique nous atteste comme un fait l'unité simple et indivisible du principe pensant, la raison la proclame comme une nécessité métaphysiquement absolue. Sur cela nous affirmons qu'en fait ce n'est pas le cerveau, masse multiple et divisible, qui pense dans l'être humain, et qu'en principe il est impossible et contradictoire que ce soit lui. Ensuite, à l'école de la physiologie nous apprenons, ce que l'expérience de tous les jours nous permettait déjà de deviner, que la pensée ne s'exerce pas sans qu'il se passe quelque chose dans la masse cérébrale. Sur cela nous convenons que le cerveau est Torgane de la pensée. Nous recueillons ainsi de chacune des deux expériences le fait ou la loi qu'elle contient; et ce que chacune d'elles nous découvre n'offre rien qui contredise les renseignements fournis par l'autre.

Le matérialisme a un procédé fort différent : il se bouche les yeux et les oreilles pour ne pas voir et ne pas entendre ce que dit l'une des deux expériences; et, s'enfermant dans l'autre, il en tire ce qu'elle ne contient point. Aussi ne saurait-on imaginer de saut plus brusque et plus injustifiable que celui qu'il fait de ses prémisses à sa conclusion. Le livre de Biichner nous offre à cet égard un document d'un grand prix : toute la partie de cet ouvrage qui traite spécialement de la matérialité de l'âme n'est composée que d'expériences à l'appui des assertions, les unes certaines, les autres douteuses, que j'ai rapportées plus haut. Or qu'établissent ces assertions ? Rien de plus, nous le savons maintenant, qu'une corrélation très-exacte entre une fonction physiologique qui est la fonction cérébrale, et

LE MATERIALISME MODËRiNti;. 2i7

une fonction psychologique qui est la pensée. Quant au grand témoignage que rend la conscience à l'unité personnelle du moi, elles ne l'atteignent pas même de loin, et ne le compromettent en aucune manière ; elles portent sur un point qui n'a nul rapport avec lui et ne concerne point du tout la question de la spiritualité de Tàme. Et tout de suite Tauteur conclut, pensant apparemment avoir démontré quelque chose : aEnnousfon- «dantaur les faits que nous venons d'énumérer, il ne nous « sera pas difficile de nous convaincre de la possibilité, a si souvent contestée, que l'âme est le produit d'une a composition spécifique de la matière I o Puis, devenant poète, il ajoute ceci, qui est ineffable : « Une locon motive dans sa course mugissante ne nous fait-elle « pas quelquefois l'effet d'un être vivant, doué de rai- « son et de réflexion ? Une montre a, comme on a coua tume de dire, sa propre volonté ; elle marche, elle a s'arrête ; quelquefois il nous semble qu'elle agit à sa a fantaisie. » Et quoiqu'il veuille bien convenir a que la « comparaison pèche sous beaucoup de rapports et ne « peut rien prouver, » il la trouve cependant fort bonne en ceci, a qu'elle peut nous faire pressentir l'idée de la « possibilité de la formation de l'âme de combinaisons « matérielles. » Et là-dessus il s'écrie avec un accent vainqueur : a Qu'on nie donc encore que l'âme humaine « ne soit le produit de la métamorphose de la ma-

« tière ! »

On voit bien qu'un tel procédé se juge lui-même. Il laisse la question entière; il donne à la doctrine qui croit l'avoir résolue de la sorte Tineffaçable caractère d'une hypothèse au plus mauvais sens du mot ; il mon-

tre qu'elle est absolument hors d'état de jamais prendre rang dans la science.

Mais une autre mésaventure encore est réservée au matérialisme. Puisqu'il sait que la pensée est le résultat, — c'est-à-dire l'acte ou le produit,— de cet organe composé de matière et de force qui s'appelle le cerveau, il sait aussi sans doute et il doit nous dire de quelle nature est cet acte et ce produit. Cabanis répondait à cette question inévitable par la célèbre formule que M. Vogt, de nos jours, a reprise à son compte : «La pensée est une V sécrétion du cerveau. x> Mais on a vu que M. Bûchner lui-même n'a point osé l'accepter, devinant sans doute qu'on lui poserait au sujet de cette sécrétion des questions embarrassantes, qu'on lui demanderait fort sérieusement de vouloir bien la mettre en bouteille, et qu'il ne saurait comment faire. De la doctrine de Cabanis il ne garde donc qu'un point : à savoir que l'activité de l'âme est une fonction de la substance cérébrale; et il lui serait visiblement agréable que la discussion s'arrêtât là. Mais en vérité cela ne se peut, et il faut qu'il s'explique davantage. La fonction, ou plutôt le fonctionnement de tout organe matériel, produit nécessairement quelque effet sensible ; il y a des organes qui sécrètent quelque chose, il peuty en avoir qui ne sécrètent rien; mais ces derniers produisent quelque autre chose que les sens peuvent atteindre, de la chaleur, de l'électricité, du mouvement. On demande donc à bou droit de quelle nature est l'effet physiquement observable de la fonction cérébrale , et à quel sens il est accessible ; M. Bûchner ne peut opposer à ces questions aucune fin de non-recevoir, et laréponse paraît difficile.

LE MATÉRIAUSME MODERNE. 219

C'est ici que M. Moleschott lui vient en aide et lui suggère une formule nouvelle dont notre auteur est charmé : La pensée est un mouvement du cerveau.

Je le veux bien ; mais il faut s'entendre.

Youlez-vous dire que les impressions qui aboutissent des points externes du réseau nerveux à son centre sont des mouvements, et que ce sont des mouvements aussi qui, dans les réactions cérébrales, partent du centre nerveux pour aboutir aux divers points de la circonférence? Rien de plus vrai, et voilà une description exacte du phénomène physiologique. Mais on pourrait bien défier quiconque ne connaîtrait pas par une expérience interne les phénomènes psychologiques , la pensée , le sentiment, la volition, de les deviner sous cette des* cription oîi rien ne fait pressentir la conscience. Voulezvous dire que la pensée est liée aux mouvements cérébraux ? J'en tombe d'accord. Mais en cela vous ne signalez qu'une corrélation et vous n'avancez pas beaucoup les affaires du matérialisme. Enfin dites-vous que la pensée elle-même , ipsissima^ n'est rien d'autre et rien de plus qu'un mouvement î A ce coup vous êtes dans l'orthodoxie matérialiste. Mais à ce coup aussi je ne comprends plus du tout ce que vous dites, et votre formule succombe aux mêmes objections qui vous ont fait rejeter celle de Cabanis et de M. Vogt. Le mouvement est une translation d'un lieu à un autre, et cette translation se fait dans une certaine direction et suivant certains rapports des temps écoulés aux espaces parcourus* Dès lors^ si vous faites de la pensée un mouvement, on ne pourra pas sans doute vous demander, comme à ceux qui en font une sécrétion, quelle est sa couleur^

220 PHlLOSOraiË CONTISMPORAINË.

son odeur, sa saveur, sa densité, sa composition chimique ; mais on vous sommera de la montrer à i'œil ou au miscrocope, d'indiquer la loi de sa direction dans l'espace, de dire si elle est, non par métaphore, mais au sens propre et mécanique, droite ou courbe, rapide ou lente; et je ne sais en vérité si une pensée elliptique ou circulaire et une pensée qui fait tant de kilomètres à rheure sont beaucoup moins plaisantes qu'une pensée rose et une pensée qui pè;&e tant de kilogrammes. Sérieusement, dire que la pensée est un mouvement parce qu'on sait ou parce qu'on suppose qu'elle est accompagnée d'un mouvement cérébral, c'est faire cuire deux choses distinctes et associées une confusion qu'on excuserait à peine chez un écolier : et peut-être scrait-il moins déraisonnable de dire qu'elle est un son, parce qu'elle s'exprime oralement avec des paroles qui font du bruit ; ou qu'elle est de l'encre et des caractères, parce que c'est avec de l'encre et des caractères qu'elle se traduit sur le papier.

Je sais bien que M. Bûchner croit trouver dans une découverte récente de la physique une assimilation qui justifie sa formule. On démontre par l'expérience qu'une quantité donnée de mouvement se transforme en une quantité équivalente de chaleur, et une quantité de chaleur en une quantité de mouvement ; pourquoi le mouvement ne pourrait-il pas de môme se transformer en pensée? A cette difficulté, M. Janet répond à merveille par une distinction qui semble avoir échappé au matérialisme. Si l'on entend par chaleur la sensation particulière à laquelle nous ayons donné ce nom, il est faux que le mouvement qui est un phéno-

LE Matérialisme: moderiNE. 221

mène externe, objectif, physique, se transforme en une sensation, phénomène interne, subjectif, psychologique; Ift sensation n'est pas transformée, elle disparaît, et la cause qui tout à l'heure produisait l'effet physique qui s'appelle le mouvement produit maintenant l'effet physique auquel, par une loi inconnue et mystérieuse de l'union de l'âme et du corps, répond une certaine sensation. Que si l'on entend par chaleur non plus la sensation, mais l'effet physique lui-même à la suite duquel la sensation se produit, le phénomène que les physiciens ont longtemps rapporté à un principe spécial qu'ils appelaient le calorique, il faut, puisqu'on invoque la science^ savoir ce que la science enseigne aujourd'hui touchant sa nature. Or elle enseigne que la chaleur est un phénomène de vibration moléculaire, c'est-à-dire un mouvement. Dès lors^ qu'est-ce que la transformation du mouvement en chaleur? c'est un mouvement d'une certaine espèce qui devient un mou* vemcnt d'une autre espèce. « Ln chaleur objective « étant déjà un mouvement^ » dit très-hien M. Janet, « comment s'étonner qu'elle produise un mouvement? « Seulement ce mouvement imperceptible de l'éther a tantôt se communiquant à nos nerfs, produit dans le a moi ou dans l'esprit la sensation de chaleur, et tana tôt se communiquant aux corps qui nous environnent, a produit des mouvements visibles à nos sens. II n'y a » pas là la moindre métamorphose, la moindre sorcel-

« lerie» Le mouvement produit du mouvement; il ne a produit pas autre chose (i). »

i (t) P. Janet, ie Cerveau et la Pensée, p. 16€.

Disons donCt pour nous résumer sur ce point capital, 1* que le mouvement cérébral peut bien être, en fait, une condition d'exercice pour la pensée, mais que faire de la pensée un mouvement c'est une équation absolument vide de sens ; 3*^ que si l'on se rabat à dire que du moins le mouvement se transforme en pensée, cela encore n'a pas de sens, ou signifie seulement qu'à la suite du mouvement, qui est l'acte physique et local d'un corps, natt une pensée qui est l'acte d'une subs* tance et d'une force capable de le produire, c'est-à-dire d'une substance consciente, c'est-à-dire d'une substance une et simple, ce qui est précisément le fait cons* taté par la psychologie spiritualiste et nié par la psychologie matérialiste.

Une hypothèse, une conclusion appuyée sur des faits qui n'ont aucun rapport avec elle, une explication qui est un non-sens si elle n'est pas un désaveu du matérialisme, voilà donc en somme ce qui reste de l'argumentation principale du docteur Bûchner. Quant à discuter 1^ démonstration directe de la spiritualité de l'âme et les témoignages de la conscience qui, sans raisonnement, l'établissent comme un fait, ni lui ni les autres matéria-r listes de ce temps-ci ne l'essayent. Il va sans dire qu'ils se dispensent également de discuter les objections spiritualistes à leur hypothèse, car ces objections ne sont qu'une forme polémique donnée aux preuves de la spir ritualité. Quand nous leur représentons la contradiction absolue qui éclate entre la divisibilité du principe auquel ils attribuent la pensée et l'unité simple constatée par la conscience et exigée par la raison comme condition de cette même pensée, ils se dérobent et disent

modestement avec firoussais ^qu'ils n'ont pas la préten* tion d'expliquer le comment des choses. A quoi il ne faut pas se lasser de répondre qu'il ne s'agit pas d'expliquer comment pense ce qui pense, mais de dire quel est l'être qui pense, et que^ sans être trop exigeant, nous avons le droit de ne point souffrir qu'on attribue la pensée à un si^et qui l'exclut, à un sujet qui ne pourrait la porter sans perdre à l'instant ses propriétés fondamentales pour les remplacer par des pro* priétés contraires, à la matière inerte et divisible que nous reconnaîtrons pensante quand elle aura cessé d'être inerte et divisible, en un mot quand elle aura cessé d'être la matière.

L'âme humaine est donc spirituelle. Il faut aussi qu'elle le soit pour que la conscience morale n'ait pas menti dans ce qu'elle a partout et toujours affirmé touchant sa destinée à venir et sa destinée présente, touchant la vie qu'elle attend ailleurs et la liberté qu'elle constate ici-bas.

Sans doute l'immortalité n'est pas la conséquence nécessaire de la spiritualité. Quelle que soit sa nature» l'âme humaine demeure créée et contingente; elle n'a pas dans son existence actuelle le principe de son existence future, et il est manifeste qu'elle cesserait d'être à l'instant où Dieu suspendrait l'action conservatrice qui la fait durer. Mais si la spiritualité n'est pas, comme quelques-uns l'ont cru, une preuve suffisante de l'immortalité, elle en est la condition, et les objections du matérialisme contre la vie future ne peuvent tomber qu'avec le matérialisme lui-même. Oui, si la force pensante n'est qu'une propriété de la matière cérébrale et

ne s'en distingue que par abstraction^ quand Toi^anisme se dissout, la pensée qui en était la résultante se dissout avec lui; quand le corps est mort, il n'y a plus d'âme. Mais puisqu'il n'en est pas ainsi, puisque Tâine est une force radicalement distincte du corps, dépendant de lui non par son essence, mais par l'effet d'une loi contingente qui unit les deux substances, placée par celte dépendance dans des conditions qui sans doute sont conformes aux vues que la Providence a sur elle et qui peuvent renaître ailleurs avec des modifications profondes, mais qui n'ont en soi rien de nécessaire, la dissolution du corps n'entraîne point l'anéantissement de la substance spirituelle; elle ne l'atteint en aucune façon, et laisse entière la question de son avenir. Si de plus cette force distincte n'a pas pour fonction unique, ni môme pour fonction principale, de faire vivre la machine, si ses relations essentielles sont ailleurs, si, selon la belle remarque de Platon, elle n*cst jamais plus elle-même que lorsqu'elle se détache par SCS facultés supérieures de ce commerce nécessaire avec le corps, il y a lieu de croire qu'après la dissolution de celui-ci, sa raison d'être aux yeux de son auteur demeure la même dans des conditions différentes. Et s'il est possible d'établir qu'au moment de la séparation sa carrière n'est point encore achevée, soit au point de vue de la justice rétributive, soit au point de vue de sa destination révélée par sa nature, alors le champ est ouvert pour établir non-seulement la possibilité, mais la certitude de la vie à venir et de sa durée immortelle.

En second lieu, le matérialisme est nécessairement

fataliste, comme il est nécessairement sénsuali^te. Il est sensualiste; car, s'il ne Tétait pas, Tidée de Dieu et de sa justice^ l'idée du devoir, lldée du mérite slmposeraient à lui, et avec ces idées la certitude de la yie future, et avec cette certitude, la conviction de la spi* ritualité qui en est la condition nécessaire. Il est fata« liste ; car l'assujettissement absolu du monde de la ma<p tièré à la fatalité, c'est-à-dire à des lois naturelles irrésistiblement obéies, est un fait qu'on n a encore bsé hier dans aucun camp philosophique. Ije cen'eau accomplit fatalement ces fonctions aussi bien que l'es* tômac ; et si c'est le cerveau qui veut comme c'est l'es* tomacqui 4igèi*é, la volonté n'est. pas une initiative prise, mais une impulsion subie, un mouvement rigou* reusement déterminé par la constitution de l'organe et par la nature de l'impression qu'il reçoit. Il est curieux dé voir, dans le livre du docteur Bticbner, le matéria? lisme obéir à ces deux nécessités logiques^ et je ne rappelle qu'à ce titre de pièces justi^catives ses chapitres sur les idées innées et sur le libre arbitre. Or, ou nous n'avons rien fait en psychologie depuis cinquante ans, ou nous avons mis au-dessus de toute discussion -d'une part le fait du libre arbitre, d'autre part la réalilé psychologique des idées de la raison qui sont La base de toute théodicée, de toute morale, de toute esthétique, et qu'aucune alchimie sensualiste .ne peut transformer jen produits de l'expérience; et par là a été condamnée d'avance toute doctrine sur la nature de Tàme qui -aboutit à les nier. M. Blichner les nie d'une manière jûpressé; il nie.audacieusement et du ton le plus cava* liçr les idées de la raison, quil veut absolument appeler

S2U PHILOSOPHIE GOKTBMIH)RAINE.

iwiéei ; il nie, avec un peu plus d'ambages et avec iiuel-* que apparence de restrictions, la liberté morale* Mais ces restrictions ne tienûent pas devant la force de la lor gique qui le pousse à la négation absolue. Finalement il accepte la thèse de Spinoza, « que la conscience de « la liberté n'est qu'une illusion résultant de l'ignorance c des causes qui nous déterminent, d et il enseigne en propres termes « que non-seulement tout notre être, « mais aussi nos actions, notre volonté, notre pensée c et nos sentiments, sont fatalement soumis aux lois ^ui « régissent l'univers. » On aperçoit assez les suites» et nul ne démentira M. Bûchner quand il annonce que le naturalisme, lisez le matérialisme, fait disparaître les motifs moraux.

Ainsi tout se tient dans les grandes questions philo* sophiques ; et c'est un singulier honneur pour l'Âme humaine qu'on ne puisse la nier ou l'affirmer Sans affi^ merou nier du même coup tout le reste. C'est le monde moral tout entier qui est en question dans la controi' verse sur la nature de l'âme ; c'est Contré lui que les matérialistes de notre temps demandent des armes aoz découvertes modernes de la science. Mais si la science^ dont on peut abuser comme de toutes choses, leur foûi^ nit des prétextes, ils lui demandent vainement des raisons ; lorsqu'elle intervient dans le débat, c'est pour donner un démenti à ceux qui compromettent son nom dans la plus mauvaise des causes, et. pour reprocher doucement leur peu de foi à ceux de nous qui auraient peur de son témoignage. Pour moi, je ne mé suis jamais senti l'âme plus sereine dans la possession de la vérité qu'en achetant cette étude tor une doetrine qid

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se présente avez une confiance si hautaine au nom de l'esprit moderne, et qui, même abstraction faite de ses conséquences, fortifie le spiritualisme de toute Timpuissance de ses attaques contre lui. Au fond, le matérialisme n'est pas plus redoutable chez M. Bûchner que chez Broussais, ni que chez Cabanis, ni que chez La Mettrie^ni que chez Hobbes, ni que chez Épicure; et ce serait un grand signe de décadence intellectuelle si jamais, ce dont Dieu nous préserve ! il venait à compter dans la philosophie. Sa vraie place est dans la sophistique; il y restera.

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