DE L IDÉE DU BIEN ET DU MAL MORAL
la destination qui en dérive^ c'est encore de la raison que nous parlons^ puisque c'est à la lumière de la raison que nous envisageons cette nature et déterminons èette destination. Nous n'abandonnons point la raison ; nous l'appliquons à Texamen de nous-mêmes, et nous tirons de là, ayec l'idée de notre destination « celle de l'obligation morale et des devoirs dans lèfquels elle de décompose.
En même temps aussi nous déterminons, relativement à nous, l'idée de l'ordre ou du bien en soi^ que nous concevons dès-lors comme le bien moral. Et ici j'arrive à une nouvelle objection que l'on peut élever contre la méthode et l'analyse morale de Kant^ et qui confirme celle que je lui ai déjà adressée, de n'avoir pas suffisamment justifié et déterminé son principe. Selon lui, c'est uniquement dans l'idée de la loi mo* raie ou du devoir qu'il faut chercher l'origine et l'explication de celle du bien moral : aussi la seule bonne méthode consiste-t-elle à partir de la première, pour s'élever ensuite à la seconde ; et c'est faute de l'avoir suivie que la plupart des moralistes ont fait fausse route et manqué le but qu'ils voulaient atteindre ^ Mais, quoi qu'en dise Kant, n'est-ce pas au contraire l'idée du bien qui engendre et détermine celle de l'obligation morale ou du devoir? La seconde a son fondement dans la première : si je conçois que cela est obligatoire, c'est parce que je conçois que cela est bien ou que le contraire serait mal, et qu'en me faisant con-
* VoTei plus haut, p. 1«0 et 115-116.
ceYoir ce qui est bon ou mauvais en soi^ laraitoia me dit que je dois pratiquer Tun et éviter l'autre, et me présente ainsi l'idée du bien comme un principe obligatoire. Il faut donc ici renverser Tordre des termes. Au lieu de dire : cela est bien» parce que cela est obligatoire : il faut dire cela est obligatoire , parce que cela est bien. Mais, objectera* t-on, cette idée du bien a besoin elle-même d'être déterminée : or comment la déterminer, sinon en retournant à la loi morale, que Ton veut expliquer par là? Je réponds qu'en effet il est nécessaire de la déterminer ; mais c'est justement ce que l'on fait, en déterminant la destination de l'homme par l'examen de sa nature, envisagée à la lumière de la raison, et par là on détermine aussi l'idée de l'obligation morale ou du devoir. ]e ne voi9pas d'ailleurs qu'en prenant pour point de départ l'idée du bien, pour en faire le principe de l'obligaUon morale, on soit le moins du monde forcé, comme Kant le soutient \ de chercher ailleurs qu'en elle-même, dans la considération de quelque intérêt sensible, son titre à devenir une règle pour notre volonté, et, par conséquent, de fausser le principe de l'obligation morale. Gela ne serait vrai que si la raison ne nous faisait pas concevoir, au-dessus de ce qui est bon relativement à quelque penchant ou à notre intérêt, ce qui est bon en soi, bon absolument. Kant a lui-même admirablement établi la différence qui existe entre ces deux espèces de bien ^, et c'est là encore un des grands et vrais côtés de sa doctrine; seulement il
« Ibid.
* Voyef plus haut, p. 111-11 5.
DE riDÊË DU BIEN ET DU MAL MORAL. »
veut qu'on cherche dans Tidée de la loi morale le principe de Tidée du bien en soi. Mais qui dit bien en soit dit ce que nous deyons respecter et réaliser, autant qu'il est en nous. Par cela même que je conçois une certaine conduite comme bonne en soi et la conduite contraire comme mauyaise, je conçois qu'il faut suivre la première et éviter la seconde; là est le fondement de l'obligation morale ou du devoir. J'ajoute que l'idée du bien, qui contient le principe de celle de l'obli^ gation morale, est plus large qu'elle : car, si, dans certains cas, le bien m'apparatt comme absolument obligatoire, de telle sorte que je manque à un devoir en ne le réalisant pas, dans d'autres cas, tout en concevant une chose comme bonne en soi, je ne me reconnais pas absolument obligé de la faire ; et de là la distinction que nous avons déjà indiquée entre la morale du devoir proprement dite et une morale à certains égards supérieure , celle du dévouement par exemple. Kant ne fait pas cette distinction, parce qu'il ramène tout à l'idée du devoir; mais l'idée du devoir rentre elle-même dans une idée plus élevée et plus large. 11 distingue bien avec tous les moralistes les devoirs imparfaits et les devoirs parfaits, l'obligation large et l'obligation stricte ; mais cette distinction ne s'accorde guère avec l'esprit général de sa doctrine, qui, en faisant de l'idée du devoir l'unique principe de toute la morale, nous le présente lui-même comme un commandement absolu et inflexible. D'ailleurs elle suppose toujours l'idée du bien. En effet, ce que je conçois comme bien en soi, je le conçois comme devant être pratiqué en général : c'est en général un devoir
m CRITIQUE.
de faire le bien, mais ce devoir ou cette obligation n*est pas toujours également stricte ; aussi Tappelle-t-on large dans certains cas, c'est-à-dire quand le contraire n*est point absolument un mal, comme s^il s'agissait, par exemple, de la violation de quelque droit, et c'est ici que se place ce^te partie supérieure de la morale, dont je parlais tout à l'heure. Or à quel titre me recommanderez-vous de faire ce à quoi je ne suis pas strictement obligé, sinon parce que cela est bon en soi, parce que cela est bien? Je crois donc que Kant est tombé ici dans Terreur qu'il reproche aux autres moralistes, d'avoir interverti l'ordre des termes du problème moral; c^r c*est l'idée du bien qui est le principe de celle de l'obligation morale, et non l'idée de l'obligation morale qui est le principe de celle du bien \ C'est pourquoi aussi les objections adressées à la doctrine qui donne pour principe à la morale Tidée de la perfection ^, qui n'est autre chose que celle du bien en soi, me paraissent dénuées de fondement. Kant a raison contre les doctrines qui prennent leur point de départ dans l'idée du bien sensible ; il a tort à l'égard de celle qui fonde la morale sur l'idée du bien en soi ou de la perfection, que la raison nons fait concevoir comme le type et la règle de notre conduite.
* Vojei, sur ce point, dans le Coun de Vhiiloire de la philosophie moderne^ de M. Cousin^ première série, t. II, la Tingtiëme leçon, où se trouve déjà relevé le défaut que nous venons de signaler à notre tour dans la morale de Kant. — Voyei aussi, sur ce même point, le Cours de droit naturel, de H. JonfTroy, particulièrement la Tingt-septième leçon.
* Voyez plus haut, p. 48 et 96.
DU SËNIIMËNT MOIIAL. m
La méthode kantienne est beaucoup plus vraie, lôrs^ qu'elle descend de Tidée de la loi et du bien moral au sentiment moral, et qu'elle place dans la première le principe du second, au lieu de chercher dans le second le principe de la première. Tel est en effet Tordre véritable : ce sentiment singulier que Ton désigne sous le no.m de sentiment moral ne peut s'expliquer Jui-méme que par Tidée de la loi et du bien moral ; et ce serait vouloir faire de la conséquence le principe ou de l'effet la cause, que de prétendre expliquer par le sentiment moral l'idée du bien ou du mal moral et celle de Tobli-^ gation. C'est donc fort justement que Kant accuse de pétition de principe ^ les philosophes qui ont suivi cette méthode, Hutcheson par exemple, et qu'il recommande et pratique la méthode inverse. Mais quoi ! en passant ainsi du principe moral au sentiment ou de la raison à la sensibilité, n'oublie-t-il pas qu'il s'est engagé à suivre une méthode tout à priorij et que, par conséquent, il ne doit tenir aucun compte des faits d'expérience, tels que sont en général les sentiments? Nullement, selon lui ; il n'est point du tout infidèle à sa méthode : le sentiment dont il s'agit ici a ce caractère singulier qu'il peut être déterminé à priori ^ comme l'effet que le principe moral doit niceisairemmt produire sur un être à la fois raisonnable et sensible. Etant donné un être soumis tout ensemble à l'empire de la raison et au joug de la sensibilité , on peut déterminer à priori l'effet que les lois de la première doivent produire sur la seconde , sans avoir
' Voy. plus haut, p. i8ct94.
betoin pour cela de consulter TexpérieDce. Kant prétend dédoire en quelque sorte le sentiment moral, ainsi qu'il déduit la liberté, comme un fait qui ressort à priori du principe même de l'obligation morale ^. Mais c'est ici surtout qu'éclate Texagération de cette méthode qui prétend faire entièrement abstraction de toute donnée fournie par la connaissance de la nature humaine, et traiter ta morale comme les mathématiques. En eflet il a beau donner la forme d'une déduction à priori à son analyse du sentiment moral , où en a-t-il puisé la connaissance, sinon dans sa propre conscience? Comment le pourrait-il décrire, comment en pourrait-il parler seulement, s'il ne l'aTait d'abord trouvé en lui-même? Sans doute la cause de ce sentiment n'est nullement physique : elle est toute morale ; mais ce n'en est pas moins un fait d'expérience intime. Sans doute encore il résulte inétitablement des idées morales, et l'on peut montrer comment il en est un effet nécessaire ; mais ne serait-ce pas chose impossible, si la conscience ne nous l'avait d'abord révélé, ou si en général elle nous avait donné la connaissance de notre nature? Kant remonte donc ici, sans s'en apercevoir, à la source dont il reut faire abstraction. Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître tout ce qu'a d'admirable son analyse du sentiment moral : il montre supérieurement comment Teffet sensible, produit en nous par l'idée de la loi morale, est à la fois négatif et positif, ou comment c'est tout ensemble un sentiment d'humiliation et de
• Voy. plus haut, p. iî3.
DU SENTIMCNT MORAL. SSl
respeet. Avec quelle profondeur d'anaJyse et quelle éloquence il, décrit ce sentiment, on se le rappelle assez ^ Il montre en même temps comment le sentiment que produit en nous la loi morale devient dans la pratique l'auxiliaire de cette loi; et il faut le louer de n'avoir pas rompu sur ce point, mais d'avoir ici parfaitement démêlé le lien qui unit indissolublement en nous la nature raisonnable et la nature sen«* sible. Kant a bien vu que, comme nous ne sommes pas seulement des êtres raisonnables, mais des êtres sen* sibles, toute détermination de notre volonté, alors même qu'elle a son principe dans la première, doit aussi participer en quelque chose de la seconde, et qu'en nous le motif moral lui-même est en même temps un mobile. Si l'homme était un être purement sensible, comme un animal, il n'agirait jamais que d'après l'impulsion des instincts de sa nature; étant doué de raison, il conçoit des motifs d'un tout antre ordre, auxquels il se reconnaît souvent obligé de sacrifier entièrement les premiers. Quelque puissant que soit pour lui l'attrait du plaisir , il y a des cas où la raison veut qu'il y renonce ; il y en a même où elle lui ordonne de sacrifier jusqu'à sa vie : il souffre alors, dans sa nature sensible ; mais alors aussi, il trouve dant le sentiment de respect que lui inspire la loi morale et dans la satisfaction que lui promet l'accomplissement de cette sainte loi une compensation à la peine qu'il endure et un auxiliaire qui l'aide à triompher. Tout cela a été parfaitement observé par notre philosophe.
' Vojex plus haut, p. 123 et tuW.
tiSi CRITIQUE.
Remarquons toutefois que le sentiment qu'il décrit si admirablement sous le nom de sentiment moral, est plutôt le sentiment du deyoir proprement dit qne celui du bien moral en général ; et cela devait être, puisque c'est exclusivement dans l'idée du devoir qu'il a placé son principe. Mais, si, comme nous l'avons avancé plus haut, l'idée du bien moral est une idée plus haute et plus lai^e que celle du devoir, qu'elle contient et explique , le sentiment moral n'est pas nécessairement dans tous les cas ce sentiment du devoir dont Kant parle si bien, c'est-à-dire ce sentiment, mêlé de satisfaction et de peine, que nous ressentons inévitablement, lorsque la loi morale nous commande et que nous nous voyons obligés de lui obéir, quoiqu'il en puisse coûter; il peut être aussi déterminé par l'idée d'un bien dont la réalisation est. d'autant plus méritoire qu'elle n'est pas une obligation. Nous retombons sur Tune des principales objections que soulève la morale de Kant : l'exagération de l'idée du devoir. C'est sans doute une forte et salutaire doctrine que celle qui nous prescrit de rapporter toutes nos actions à l'idée du devoir; mais, encore une fois, ne concevons-nous pas certains actes comme moralement bons, sans pourtant les concevoir comme obligatoires? ne jugeons-nous pas qu'il est bien de les foire, quoique nous n'y soyons pas obligés en conscience, et même qu'il y aura là d'autant plus de mérite que nous y sommes moins obligés? Il y a donc en morale quelque chose de supérieur au devoir même, quoique le devoir indique assurément ce qu'il y a de plus essentiel et de plus important. Ce n'est pas à dire