DU SENTIMENT MORAL
que l'homme paisse s'affiraBchir à son gré da devoir, poar poursuivre je ue sais quel mérite transcendaut : Kant a raison contre les moralistes qui tendent à faire de la vie un roman et de l'homme un héros fantasque *; mais ne tombe-il pas lui-même dans une autre exagération, en faisant de l'idée du devoir et du sentiment qu'elle détermine Tunique mobile de la moralité iiu« maine?
La même exagération le conduit à une autre erreur, qu'il partage avec les Stoïciens, dont il a pourtant à cœur de se séparer : je veux dire, l'exclusion, dans les déterminations morales, de tout sentiment autre que le sentiment moral, proprement dit. « Il est très-beau ^, dit-il, de faire du bien aux hommes par humanité et par sympathie* ou d'être juste par amour de l'ordre; mais ce n'est pas là encore la vraie maxime morale qui doit diriger notre conduite, celle qui nous convient, à nous autres hommes, n Or, sans doute, celui qui dans ses actions ne ferait qu'obéir aux mouvements de sa nature, sans avoir eu vue l'idée du devoir ou celle du bien, celui-là aurait beau agir d'une manière extérieurement conforme au devoir ou au bien moral : le principe de sa conduite n'étant pas lé principe moral, elle n'aurait intérieurement aucun caractère moral. Ce n'est donc pas sans raison que Kant veut que Ton distingue ( il y insiste fortement et à plusieurs reprises ') entre la moralité des actions et ce qu'il appelle leur légalité : pour qu'une action soit
« Voyex plus haut, p. 188 et 193.
* J*ai déjà cité ce passage. Voyei plot haut, p. 1Î9.
3 Voyex plus haut, p. 13-14,122, 185-186.
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meralement bonne, il ne suffit pas qu^elie soil exiérienrement conforme à la loi morale; il faut encore qu'elle soit faite en vue de cette loi. Cela est yrai ; maisy cette condition remplie, est-il défendu à l'homme de s'appuyer sur les penchants ou les sentiments qui ont été mis dans son cœur pour y être les auxiliaires de la raison, après eu avoir été d^abord comme les anticipations instinctives? Gomment notre moralité en serait-elle dimiùuée, si, en cédant à ces penchants ou à ces sentiments, nous avons conscience de bien agir. « Je trouve du plaisir à servir mes amis, x» disait Schiller ^ y relevant ainsi ingénieusement un grave défaut de la doctrine morale de Kant; « il m'est agréable de remplir mes devoirs : cela m'inquiète, car alors je ne suis pas vertueux. x> Au contraire, la vraie morale, celle qui veut être conforme à la nature humaine, ne nous ordonne-t-elle pas de cultiver et de développer en nous, à la lumière et sous la discipline de la raison, les penchants et les sentiments sympathiques ou bienveillants dont la nature nous a doués et dont Thomme ne peut se dépouiller sans se mutiler étrangement? Kant dira que le sentiment, l'amour par exemple, est une chose qui ne se commande pas ; cela est vrai en un sens, mais ne Test pas absolument. 11 y a des sentiments, la sympathie, par exemple, la pitié, etc., dont la racine est dans tous les cœurs humains (autrement ils ne seraient plus humains); or ces sentiments-là, nous pouvons les cultiver et les développer, et j'ajoute que nous le devons, en les éclairant à la lumière de
^ Cette épigramiiie est citée par madame de SCaèl dans ton beau lifre de l'AUimagne y troisième partie, chap. XVI.