DE LIMMORTALITÉ DE L'AME
progrès qui se continue indéfiniment sans jamais atteindre son terme, et qui pourtant, dans sa totalité^ équivaut, aux yeux de Dieu, a la possession de Tobjet qu'il poursuit éternellement. Quelles peuvent être d'ailleurs les conditions et la forme de ce progrès dans une vie autre que celle-ci ? Ce sont là des points que Kant s'est gardé d'approfondir, et auxquels il ne semble pas même avoir songé. Aussi bien faut-il convenir que ridée de l'immortalité de l'âme est enveloppée d'une si profonde obscurité et de si épaisses ténèbres, que, même en l'acceptant, il faut renoncer à la déterminer, et qu'on n'y saurait penser sans une sorte de vertige. C'est déjà beaucoup pour l'esprit humain, s'il peut montrer qu'elle n'a rien de contradictoire, et qu'elle est en outre suffisamment établie. Mais la preuve qu'en donne Kant est-elle, je ne dis pas propre à satisfaire entièrement l'esprit , ce serait demander l'impossible en pareille matière, mais du moins suffisante? Je ne reviens pas ici sur la nature de l'idéal qu'il propose, au nom de la raison pratique, à l'activité humaine, et je lui accorde que la sainteté est en effet un idéal que nul homme ne peut se flatter d'atteindre ici bas ; mais , de ce que la raison nous propose un idéal que nous devons poursuivre dans cette vie, sans pouvoir l'atteindre, s'en suit-il, d'une manière absolument nécessaire, que le progrès de l'âme vers cet idéal doive se poursuivre au-delà et se poursuivre éternellement? Et de ce que nous ne pouvons le réaliser dans cette vie , c'est-à-dire atteindre à la perfection morale , s'ensuit- il qu'il faille, ou admettre l'immortalité de l'âme, ou reje-
ter cet idéal même eamme quelque chose de fantas-^ tique et de faux ? Ou plutôt, quelles que doivent être DOS destinées ultérieures^la perfection morale ne restet-elle pas toujours le modèle dont nous devons nous efforcer de nous rapprocher? L^idéal désigne le plus haut degré de perfection qu'il nous soit donné de concevoir ; or, quand même notre infirme nature ne nous permettrait pas d^atteindre à ce degré y puisqu'elle est capable de le concevoir comme le modèle que la raison lui propose, elle n*en aurait pas moins le devoir de le poursuivre. On peut donc contester la nécessité de cette conséquence où l'on serait conduit, selon Kant, on rejetant ou en révoquant en doute le dogme de l'immortalité de l'âme : ou bien de dépouiller la loi morale de sa sainteté pour l'adapter aux commodités de cette vie, ou bien de regarder comme accessible en cette vie même le terme inaccessible que notre destination est de poursuivre sans cesse et de s'attribuer ainsi une perfection imaginaire ; dans l'un et l'autre cas, d'arrêter cet effort incessant vers la sainteté morale dont la raisoji nous fait un devoir. Kant reproche aux Stoïciens d'être justement tombés, faute d'avoir admis l'immortalité de l'âme, dans la seconde de ces erreurs : ils font de la sagesse, qu'ils proposent aux hommes pour modèle , non point un idéal dont nous devions tendre à nous rapprocher le plus possible, sans pouvoir nous flatter de le réaliser jamais entièrement, mais un état où nous pouvons arriver et nous maintenir en cette vie, et ils tendentainsi à nous inspirer un orgueil et une quiétude qui ne nous conviennent guère. Nous l'avons vu *
* Plus haut, p. 168.