PRÉFACE ET INTRODUCTION
Les Fondements de la milaphysique des modurs^ que nous Tenons d^analyser, nous ont fait faire provisoirement connaissance, comme dit Kant, avec le principe du devoir et nous en ont donné une formule déterminée ^ ; mais il reste toujours à soumettre à un examen régulier et systématique la source même d*où dérive ce principe, c'est-à-dire la raison pratique, et toutes les connaissances qui s'y rattachent. Tel est le but de la Critique de la raison pratique.
La critique de la raison spéculative a considéré la raison dans sou rapport avec la faculté de connaître : elle a déterminé les conditions à priori de Texercice de cette faculté, son étendue et ses limites. La critique de la raison pratique va examiner la raison dans son rapport avec la volonté, que Kant appelle aussi la faculté de désirer {Begehrungsvermôgen) : elle veut faire pour les principes à priori de cette faculté ce qu'a fait la première pour les principes à priori de la faculté
« Trtd. friDÇ., p. i^T.
de connaître, c'est-à-dire en établir l'existence, la Taleur et la portée *, et par là assurer les fondements de la philosophie pratique, comme la critique de la raison spéculative a assuré ceux de la philosophie théorique. Telle est en effet la différence que Kant établit entre la raison théorique et la raison pratique : la première est Fensemble, ou, si Ton veut, la source des lois de la faculté de connaître; la seconde, celle des lois de la yolonté ou de la faculté de désirer; et cette différence, sur laquelle il fonde 1^ division de la philosophie en théorique et pratique, est pour lui une distinction radicale 2.
La première chose à faire , c'est de montrer que la raison fournit à la volonté des principes de détermination indépendants de toute condition empirique, ou, en d'autres termes, que la raison pure peut être pratique par elle-même, ou encore, qu'il y a une raison pure pratique ^ ; car c'est précisément la question que la critique de la raison pratique entreprend de résoudre.
Mais, puisque cette critique a pour but d'établir Fexistence d'une raison pure pratique, comme la première critique, celle d'une raison pure spéculative, d'où vient que, tandis que celle-ci est intitulée : Critique de la raison pure (sous-entendu spéculative), cellelà s'intitule tout simplement: Criligue de la raison pra-^ tique? Kant prétend exprimer par cette différence de
* Trad. franc., p. lii-142 et 147-148.
* J*ai déjà rappelé que cette distinction et cette division sont particalièrement développées dans 17n/rodt4ca*on de la Critique du Jugement.
titres une difCérenee réelle dans les choses \ Selon lui, la raison pure^ dans son emploi spéculatif^ est naturellement portée à transgresser ses limites : aussi est-ce le devoir de la critique de les marquer avec exactitude. Mais, dans son emploi pratique, cette faculté n'est pas exposée aux mêmes illusions et aux mêmes erreurs : si elle est réellement pratique, elle a, en tant qu'elle se rapporte uniquement à la Tolonté, une réalité objectiye qui est établie par ce fait même et qu'il est impossible de mettre en doute ; il n'y a point ici d'illusion qui puisse l'égarer, point de sophisme qui puisse prévaloir contre elle. Par conséquent , toute la question est de montrer qu'il y a en effet une raison pure pratique : c'est pour cela que la critique étudie la raison pratique en général ; une fois l'existence de cette faculté établie, il n'est pas nécessaire de la soumettre elle-même à la critfque, car elle est à l'abri de toute illusion \ En un mot, il ne
« Préface et Introduction, p. 129-130, 147-14S. — Les explications fournies ici par Rant sont fort ingénieuses, mais elles Tiennent un peu après coup, et je crois avoir indiqué plus haut (pag, 2 ) la Traie raison qui aTait dû déterminer le, titre de sa première Crilique^ et qu'il semble maintenant aToir oubliée, par suite d^nne illusion, d'ailleurs fort naturelle.
* G^est ce que Kant exprime en disant que Tusage de la raison pratique, quand elle est pure et que son emploi est démontré, est immanent; tandis que, si elle attribuait la souTeraineté à des principes dériTés de Texpérience, elle ferait alors de ces principes un usage transandant, l\ remarque que c'est ici justement l'inTerse de ce qui arriTe pour la raison pure dans la spéculation ; elle est immanente, tant quelle n'abandonne pas le terrain de Texpérience ; mais elle deTient transcendante, dès quelle prétend s'éleTer au-dessus de tonte condition empirique. Nous aTons déjà rencontré cette idée et ce rapprochement dans les Fondements de la métaphfsiquê des mmurs, Trad. fhmç., p. 10 et 30-31. Voyei phis haut, p. 19-20.
DS LA RAISON PRATIQUE. e?
s'agît pas de critiquer la raison pure pratique, pour savoir si, à Texemple de la raison pure spéculative , elle ne transgresse pas ses limites; mais de critiquer la raison pratique en général, pour savoir si elle est ca*pable de fournir à la volonté des principes indépendants de toute condition empirique, c'est-à-dire sMl y a une raison pure pratique. De là ce titre : Crt H' jrne de la raison pratique.
Mais on ne peut prouver Fexistence d'une raison pure pratique, ou établir que la volonté est soumise à des lois indépendantes de toute condition empirique, sans établir en même temps la liberté de la volonté. Car sans liberté, point de loi morale possible : la li* berté est donc la condition de la loi morale, et celle-ci nous conduit à reconnaître celle-là ^ Ainsi se trouve assurée la réalité objective d*un concept qui était resté problématique pour la raison spéculative. Celle-ci pouvait bien concevoir sans contradiction une causalité indépendante de toute condition sensible, mais elle n'en pouvait ni déterminer la nature , ni af* firmer Texistence ^ la raison pratique l'établit par la loi morale, et par là elle jette le premier fondement de la connaissance d'un ordre de choses transcendant, c'est-à-dire inaccessible à la première. Puis, la loi morale une fois admise avec la liberté, qui en est la condition, et cet ordre de choses, auquel appartient la liberté, devenu réel, de simplement problématique qu'il était aupapavant,nous sommes conduits àadmettre aussi
* Voyez la note, p. 151, où Kantfait remarquer que la Kberté est la ratio êsstmdi de la loi morale, et la loi morale la. ratio cognoBtmdi de kUlMrté.
la réalité objective, jusque-là douteuse, des conceps de Dieu et de l'immortalité de l'âme ; car ces concepts sont élroitement liés à ceux de la loi morale et de la liberté, et ils reçoivent de ceux-ci la réalilu* objective qui leur inanc|uait. !a liberté est la condition tïième de la loi morale; rimmortalilé de Tâme et l'existence de Dieu sont nécessaires à l'accomplissement de la destination que cette loi nous impose ; puisque la loi morale et la liberté sont réelles, elles doivent Vèive aussi. C'est ainsi que, selon la pensée cl les expressions de Kant, la liberté, condition même de la loi raoralej forme la clef de voûte de FédiOce de la raison pure; c'est elle qui soutient tout le reste, et sans elle, cet édilice ne serait plus qu'une fantastique création de notre cspri!. Nous trouverons dans la Vriiique de la raison pratiqut l'eiplication et le déTcloppement de ce que nous ne faisons ici qu'indiquer avec Kant.
En attendant , il repousse le reproche que Ton avait déjà adressé à sa critique^ de n'être pas eonséquenle avee elle-même. Selon lui, la raison spéculative et la raison pratique forment tin système dont les parties sont sans doute profondément distinctes, mais aussi intimouient unies et parfaitement concordantes, en sorte que, loin de contredire là première, la seconde ne fait que la confirmer. Ainsi, en étudiant la critique delà raison pratique, on verra comment on peutj sims contradiction, affirmer d'un côté ce que de l'autre on met en doute : c'est qu'on ne fait pas ici de la raison le même usage que là ; mais en même temps OR y trouvera la confirmation et réclaircissement des rés^ultals auxquels avait conduit la critique delà raison
spéculative. Kant prend celui-ci pour exemple', à savoir que les objets d'expérience comme tels, et comme tel aussi notre propre sujet, ne sont que des phénomènes, par delà lesquels il faut supposer quelque autre chose, les êtres en soi, les noumènes ; la liberté, établie et déterminée par la loi morale ou par la raison pratique, à son tour établit et détermine en nous cet ordre de choses supérieur à celui des phénomènes. De là résultera pour lui la nécessité de revenir, mais pour les examiner sous un point de vue nouveau, sur des concepts et des principes que la critique de la raison spéculative a déjà soumis à Texamen; et ces nouvelles considérations ne sont pas du tout pour lui des épisodes destinés à combler les lacunes delà raison spéculative, ou des étais ajoutés à un édifice trop précipitamment construit, mais des parties qui ont leur place marquée dans le système et s'y adaptent merveilleusement '. Cet accord, cette harmonie qu'il veut établir entre les diverses parties du système, il la recherche aussi dans chacune de ces parties : chacune d'elles est en elle - même un système parfaitement oi^anisé ; mais on ne peut se flatter d'avoir une idée exacte du tout, si Ton n'étudie d'abord les parties. Sans doute il ne suffit pas de connaître les parties en détail , il faut encore saisir les rapports des parties entre elles et avec le tout; mais cette dernière connaissance, qui est la connaissance philosophique par excellence» n'est pas possible sans la première : elle est le couronnement, mais non pas le commencement
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de la science \ On sent ici combien Kant est tourmenté par ce besoin de rigueur et d'unité^ qui est en effet celui de tout esprit vraiment philosophique, et le caractère de toute science digne de ce nom. Aussi se montre-t-il sensible au reproche qu'on lui avait fait^ de n'être pas resté conséquent avec lui-même dans toutes les parties de son système.
On lui avait reproché aussi la nouveauté de son langage. On peut voir comment il répond ici* à ce reproche, et le repousse d'avance pour cet ouvrage'.
La critique de la raison pratique, comme celle de la raison spéculative , suppose que Tesprit est capable de principes et de connaissances à priori. Ce serait les ruiner que de prouver qu'il n'y a et ne peut y avoir de principes et de connaissances de ce genre ; mais quel danger? c'est comme si Ton voulait prouver par la raison qu'il n'y a pas de raison. Comment de Vexpé-
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s le crois, pour ma part, que, quoi qu'en dise Rant, il y a bien sur ce pobt qnelqae reproche à lui (aire : ti eût été certainement possible d*eKprimer souvent les mêmes idées dans un langage plus simple et plus vulgaire, surtout dans un style plus lumineux, et ces idées, toujours si ingénieuses ou si profondes, et parfois si neuves, n'eussent pu que gagner beaucoup à se présenter sous une forme moins barbare ; mais il y aurait «UMi de rinjustice à reprocher trop sévèrement à Kant un défaut qui n'est après tout que l'excès d'une qualité trop rare en philosophie : le besoin de transporter dans cette science la rigueur et la précision qui doivent être le caractère de toute science et qui exigent elleMuémes un langage scientifique. Il faut bien prendre d'ailleurs les hommes, même les grands hommes, tels qu'ils sont, avec leur inévitable mélange de qualités et de défauts tenant à ces qualités mêmes, et ce serait beaucoup trop demander à l'humanité que vouloir réunir dans un seul et même hoaune Aristote et Platon.
rienoe tirer la nécessité? Ex pwnice afmm. Cette ûéceràté, qui est le caractàre des jugements qui se toa-dent sur k raison, essayera-t-^ou , aTec Bume^ de l'expliquer par Thabitude, il faut alors considérer le concept de cause comme un concept faux, ou comme use pure illusion de Tesprit. Dira-t-on qu'on ne Yoit pas pourquoi on attribuerait à d'autres êtres un autre mode de connaissance ; c'est ériger son ignorance en science. Et d'ailleurs, le consentement universel, loin de prouver la valeur objective d'un jugement, la suppose et s'y fonde, sous peine de n'être qu'une rencontre accidentelle* Kant repousse donc l'empirisme de toutes ses forces, et l'accuse de conduire la philosophie au scepticisme '. Hume n'a pas reculé devant cette con* séquence ; seulement il exclut de son scepticisme les mathématiques, parce q^'il en regarde les propositions comme parement analytiques; mais, selon Kant, l'em* pirisme universel conduit à un universel scepticisme. Nous le verrons bientôt reprendre et développer cette thèse.
La critique de la raison pratique est divisée, comme
* U est carienx d'entendre ainsi parler Thomme qoi, tout en rapportant à la raison certains principes ou certains concepts, leur refuse au fond toute Taleur en dehors de Tesprit humain qui les emploie. — Je trouve aussi dans cette préfÎEu^ (p. 145) une note curieuse où Fauteur de l'Idéalisme trarucendental se plaint de ce qu'on ait traité N. dUdéaliste (c'est à lui-même qu'il fait ici allusion), « parce que, dit-il , quoiqu'il déelare expreasément qu*à nos représentations des choses extéritares correspondent des objets réels ou des choses extérieures, il prétend en mAme temps que la forme le ISntiition ek ces objets ne dépend point d«s #^iels mtees, mais de l'esprit humaîli. » EseiApUqiii proave jusqu'à q«el point les plus grands esprits peufent se faire illusion sur la nature et la portée de leurs systèmes.
7a ANALYSE DE LA CRITIQUE
celle de la raison spéculative, en deux grandes parties: Doctrine élémentaire et Méthodologie, et la première en Analytique et Dialectique. Quant aux subdivisions de rAnalytique,ellesteproduisent celles de Tanaly tique de la raison spéculative, mais dans un ordre inverse : au lieu de débuter par la sensibilité et de finir par les principes, il faut ici débuter par les principes, et finir par la sensibilité. C'est qu'il ne s*agit plus de considérer la raison dans son rapport avec les objets de la connaissance, mais avec la volonté. Il faut donc d*abord établir les principes qu'elle lui impose ; puis on passera à Texamen des concepts que ces principes déterminent, c'est-à-dire aux concepts du bien et du mal moral; enfin on les considérera dans leur application à la sensibilité du sujet*. Je n'insiste pas davantage sur cette méthode, sur ces analogies et ces différences, jpour ne pas anticiper sur l'ouvrage même où nous allons entrer maintenant.