MÉTHODOLOGIE
Kant entend par Méthodologie ^ de la raison pratique l'ensemble des moyens à employer pour ouvrir aux principes qu'il a précédemment établis un accès dans Tàme humaine et leur donner de l'influence sur la volontérou, en termes techniques, pour faire que la raison, qui est objectivement pratique, le devienne ausflî subjectivement, c'est-à-dire que les lois absolues qui en émanent servent en effet de principes de détermination au sujet qui s'y reconnaît soumis. C'est la question de la méthode qui doit présider à l'éducation de l'homme dans son i^apport avec la loi morale, et nous apprendre comment il faut en jeter en lui les fondements et en assurer la solidité. Or la solution de cette question ressort des idées précédemment établies et développées; il çst aisé de l'en tirer, et quelques pages sufBsent à Kant pour en esquisser les principaux traits.
n rappelle d'abord un point sur lequel il est souvent revenu *, c'est que le seul principe de détermination qui puisse donner à nos actions une valeur morale, c'est la considération de la loi morale ou du
* Trad. franc , p. 373.
• Voycx plus haut, p. 13-14, 122, elc.
devoir : noire conduite a beau èlre extérieurement conforme à cette loi, si elle n'a pas eu uniquement pour mobile le respect de cette loi même, la moralité lui fait défaut. Gela est clair pour tout le monde. Mais ce qui ne Test pas autant, et même ce qui parait invraisemblable au premier coup d'œil, c'est que ce pur respect de la loi, cette considération exclusive du devoir, qui seule constitue la moralité de l'intention y soit en même temps un mobile beaucoup plus puissant que tous ceux qui se fondent sur Tappât du plaisir et du bonheur ou sur la crainte de la douleur et du maly en un mot, que tous les mobiles sensibles. Et pourtant il faut bien admettre, pour Thonneur de fhumanité, qu'il en est ainsi. On peut, sans doute, pour préparer à la pratique du bien une âme encore inculte ou déjà dégradée, faire briller à ses yeux l'appât de quelque avantage personnel ou la crainte de quelque danger ; mais, s'il est permis et même nécessaire d'employer ce moyen mécanique au début, il faut se hâter de l'abandonner, dès qu'elle est en état de concevoir le motif moral dans toute sa pureté ; car non-seulement il n'y a que ce motif qui puisse fonder une conduite vraiment morale, mais encore, en nous apprenant à sentir notre dignité personnelle, il nous donne une force devant laquelle disparaît celle de tous les mobiles, et qui nous rend capables de nous affranchir de leur joug ^ Le vrai principe d'une éducation morale, c'est donc la pure idée de la loi morale et le mobile qui s'y fonde. Mais par quel moyen éveiller et
* Cf. plus haut, p. 123 et suif.
déyelopper cette idée et ce sentiment dans les âmes, et y jeter ainsi les'fondements de la moralité?
Qu'on obserye, dit Kant ^, ce qui se passe dans la plupart des entretiens, on verra qu'il n'y a pas de sujet qui revienne plus souvent et intéresse davantage que la question de décider la valeur morale de telle ou telle action, de tel ou tel homme, et que les esprits, même les plus étrangers à toute espèce d'étude spécu«> lative, montrent, dans l'investigation des motifs et dans l'examen de la pureté des intentions, une finesse et une pénétration incroyables. Les uns semblent se plaire à rechercher et à faire ressortir tout ce qui peut altérer cette pureté : ce n'est pas d'ailleurs qu'ils aient toujours le dessein de montrer que la vertu n'est qu'un nom, en la bannissant successivement de toutes les actions humaines ; car leur sévérité vient quelquefois de la pufeté même de l'idée qui leur sert de mesure pour juger les actions , et qui en effot rabaisse beaucoup notre amour-propre. D'autres aii contraire, partout où il y a présomption en faveur de la dtoiture d intention, ai* ment à la montrer pure de toute tache^ même la plus légère, de peur sans doute que riiabihide de nier la pureté de toute vertu humaine né conduise à regarder la vertu elle-même comme un insaisissable fantôme, et à renoncer à des efforts sans objet. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il y a en nous un penchant qui nous fait trouver du plaisir à soumettre à l'examen le plus subtil les questions morales qu'on nous propose. Or il est étonnant que les instituteurs de la jeunesse
* Trad. fraiiç.^ p. 376. *
n'aient pas songé, depuis longtemps, à mettre ce penchant à profit. II faudrait donc, selon Kant, en s'appuyant d'abord sur un catéchisme purement moral ', chercher dans les biographies des temps anciens et modernes des exemples de tous les devoirs indiqués dans ce catéchisme; et, par T examen de ces exemples, surtout par la comparaison d'actions semblables faites en des circonstances diverses, exercer le jugement des enfants à discerner le plus ou le moins de valeur morale des actions. C'est là en effet un genre d'exercice où la jeunesse, alors même qu'elle n'est encore mûre pour aucune espèce de spéculation, peut montrer beaucoup de pénétration et trouver beaucoup d^intérét, et qui, tout en n'étant d'abord qu'un jeu d*esprit où les enfants peuvent rivaliser entre eux, finira par laisser en eux une impression durable d'estime pour le bien et de mépris pour le mal, et les préparera ainsi à vivre honnêtement. Seulement, ajoute Kant^, je souhaite qu'on leur épargne ces exemples d'actions soi-disant nobles et mc^nanimes, qui, en leur proposant pour modèle une sorte de fausse grandeur d'âme, en feraient des héros de roman, pour qui les devoirs de la vie deviendraient insignifiants. Il ne faut jamais oublier que ce qui fait et assure la valeur morale de la conduite humaine, ce n'est pas une exaltatioif éphémère, mais la soumission de la volonté au devoir, et que, par conséquent, c'est toujours à l'idée du devoir
^ U nous a dooaé lai -même, dans ses Éléments métaphysiques de la Doctrit%e de la vertu ^ un curieui échantillon d'un catéchisme de ce genre.
DK LA RAISON PRATIQUE. ig9
qu'il faut en revenir \ C'est cette idée qu'il faut présenter aux enfants en des exemples où elfe brille dans tout son éclat. '
Kant nous indique lui-même un de ces exemples : « Racontez, dit-il % l'histoire d'un honnête homme qu'on veut déterminer à s'adjoindre aux diffamateurs d'une personne innocente, mais d'ailleurs sans crédit (comme, par exemple, Anne de Boleyn, accusée par Henri YIII, roi d'Angleterre). On lui offre de grands avantages, comme de riches présents ou un rang élevé ; il les refuse. Cette conduite excitera simplement l'assentiment et l'approbation dans l'fime de l'auditeur, car elle peut être avantageuse. Mais supposez maintenant qu'on en vienne aux dernières menaces. Au nombre des diffamateurs, sont ses meilleurs amis, qui lui refusent leur amitié, de proches parents qui veulent le déshériter (lui sans fortune), des puissants qui peuvent le poursuivre et le tourmenter en tout lieu et eu tout temps, un prince qui menace de lui ôter la liberté et même la vie. Enfln, pour que la mesure du malheur soit comblée, et qu'il ressente la seule douleur qu'un cœur moralement bon puisse ressentir, représentez sa famille, menacée de la dernière misère, > le suppliant de céder, et lui-même, dont le cœur, pour être honnête, n'est pas plus fermé au sentiment de la pitié qu'à celui de son propre malheur, réduit à souhaiter de n'avoir jamais vu le jour qui le soumet à une si rude épreuve^ mais persévérant dans son honnêteté, sans hésiter, sans chanceler un seul instant : alors mon
« Cf. plui haut, p. 129- 136.
jeune auditeur passera successivement de la simple approbation à Tadmiration, de Tadmiration à l'étonnement, et enfin à la plus haute vénération, et il souhaitera vivement de ressembler à un tel homme (sans toutefois désirer le même sort). » Or d'où vient que la vertu, dont cet exemple nous offre une image, est estimée si haut? Ce n'est pas assurément parce qu^elIe procure quelque avantage, mais au contraire parce qu'elle coûte cher* L'admirartion qu'elle nous cause vient justement de ce qu'elle se montre dégagée de toute considération d'intérêt personnel, et que, loin de s'appuyer sur quelque mobile de ce ^enre, elle suppose au contraire le sacrifice des intérêts les plus chers. C'est donc ainsi qu'il faut la présenter, si Ton veut qu'elle ait de Tinfluence sur le cœur de l'homme. En outre, ajoute Kant, cette action agira bien plus fortement sur l'Ame de l'auditeur, si, au lieu de l'expliquer par quelque exaltation extraordinaire de Tâme, par quelque grand sentiment, on lui donne uniquement pour mobile la considération du devoir.
II se plaint* de ce que deson temps on s'imagine qu'en inspirantaux jeunes gens des sentiments qui amollissent et gonflent le cœur, et qui , loin de le fortifier, l'affaiblissent, on les dirigera mieux dans la voie du bien, qu'en leur présentant la sévère image du devoir, telle qu'elle convient à l'imperfection de la nature humaine. C'est le moyen de leur inspirer le dédain des devoirs ordinaires de la vie, et d'en- faire des êtres fantasques. Il ne croit pas pouvoir trop s'élever contre cette fausse
DK^ LA HAISON PflATIQUË. 191
doctrine qui cherche dans le sentiment le moyen de former et d'améliorer Tâme. Le sentiment, remarquel-il avec raison, produit son effet dans le moment même où il est arrivé à son plus haut degré d'intensité ; puis il se dissipe, et Tâme retombe alors dans son état accoutumé, dans sa langueur habituelle. Ainsi le sentiment ne peut produire que des accès, et non cette conduite raisonnée, soutenue, sûre d'elle-même, sans laquelle il n'y a ni conscience ni valeur morale. C'est seulement dans les idées de la raison qu'il faut chercher le principe d'une telle conduite. C'est là en effet qu'on trouvera une loi qui ne caresse pas, mais qui commande, qui n'enfle pas l'âme d'une présomption vaine* mais qui, sans la décourager, l'oblige à des efforts constants, en lui montrant un but haut placé; une loi enfln qui veut qu'on lui obéisse par devoir, non par amour.
C'est donc ainsi qu'il faut la présenter aux jeunes âmes, et par là on agira bien plus fortement sur elles que si on cherchait à les flatter, je ne dis pas même par la considération de quelque intérêt personnel, mais par celle de quelque grand mérite qu'elles se donneraient ainsi. Il faut la montrer au contraire dans tout ce qu'elle a de sévère et de coûteux pour nous, comme le foot ces beaux vers de Juvénal :
Esto bonus miles, tutor booup^ arbiter idem Integer; ambiguœ si quando citabere testis Incertsque rei^ Pbalaris licet imperet^ ut sis Faisus, et admoto dictet perjuria tauro, Summum crede nefas animam pneferre pudori, Et propter vitam vivendi perdere causas.
Ces préliminaires posés, Kant indique la marche à suivre dans Téducation morale des jeunes âmes U s'agit d'abord d'exercer le jugement moral, etde s'attacher à en faire une sorte d'occupation naturelle et comme une habitude. Pour cela, on commencera par demander si l'aclion est entièrement conforme à la loi morale et à quelle loi, et le jugement apprendra ainsi à distinguer les diverses espèces de devoirs auxquelles elle peut se rapporter, ceux, par exemple, qui nous imposent une obligation stricte, ou ceux qui ne nous imposent qu'une obligation large. Puis, on demandera si l'action, extérieurement conforme à telle ou telle loi, Test aussi intérieurement, c'est-à-dire si elle a été faite en vue de cette loi même, et si l'intention a été ainsi véritablement morale. Par là le jugement apprendra à discerner la véritable moralité de ce qui n'en a que l'apparence. Mais ce n'est pas tout encore. Voilà le jugement exercé, et c'est déjà beaucoup : car il n*est pas douteux que nous ne unissions par aimer les choses dans la contemplation desquelles nous sentons croître les forces de notre esprit; par cela seul donc qu*on exerce le jugement moral, on dispose l'fime à la moralité. Pourtant, comme on ne doit pas se borner ici à une admiration contemplative, telle que celle qu'inspire la beauté, mais qu'ayant tout il fautagir^de sorte qu'on ne puisse pas dire de la vertu : laudalur et algety un second exercice est nécessaire, qui a pour but de cultiver et de développer, au moyen d'exemples bien choisis, le sen- . timent de la liberté intérieure. Quoique l'abnégation que suppose cette puissance puisse produire en nous un sentiment pénible à certains égards, cependant ,
DE LA RAISOK PaATlQUE. Ii3
comme doqs nous sentons déliyrés par là du joug importun des passions, notre âme s'ouyre à un sentiment d'un ordre nouTeau, à un plaisir jusqu'alors inconnu. Tel est reflet que produit en nous l'exemple d'une détermination purement morale, où les inclinations, même les plus obères, ont dû être sacrifias : il excite ou développe la conscience de notre liberté intérieure. Qu'on nous présente l'exemple d'un homme, qui, reconnaissant qu'il a eu des torts envers un autre, est disposé à en faire l'aveu, quelque pénible que cela soit pour son amour-propre et quoi que ses intérêts en puissent souffrir, cet exemple ne nous fait-il pas sentir le pouvoir de nous élever au-dessus de toute considération personnelle et intéressée, pour obéir à une loi supérieure, c'est-à-dire la conscience de notre liberté morale? Et cette conscience même, à son tour, ne produit-elle pas en nous un sentiment d'estime pour nousmêmes? C'est là son côté positif. Or ce sentiment,, qui fait que nous ne craignons rien tant que de nous trouver méprisables à nos propres yeux, est le meilleur, ou plutôt l'unique gardien de cette liberté même.
Telles sont les maximes les plus générales qui doivent présider à l'éducation de la volonté. Resterait à les appliquer à nos divers devoirs particuliers, mais Rant ne veut pas entreprendre maintenant cette tâche : il lui a suffi de poser ses principes. Nous le verrons plus tard revenir sur l'œuvre qu'il n'a fait ici qu'esquisser.
Dans la Conclusion qui couronne l'ouvrage, Kant rapproche et oppose ces deux choses, dont l'une nous écrase, tandis que l'autre nous relève : le monde phy-
sique, au sein duquel nous sommes, pour ainsi dir»), perdus y et la loi morale, qui nous donne une Taleur infinie. On sait que c^est par un contraste de ce genre qu'il explique le sentiment du sublime i ; il semble avoir voulu joindre ici Texemple au précepte : il n'y a rien de plus sublime en effet que ce passage de la Critique de la raium pratique. Mais on n'analyse point une telle page, l'une des plus admirables qui soient sorties de la main des hommes ; il faut la citer tout entière :
« Deux choses remplissent l'âme d'une admiration et d'un respect toujours renaissants, et qui s'accroissent à mesure que la pensée y revient plus souvent et s'y applique davantage : Le ciH étoile au-^kseue de noui^ la lai morale au-'dedani. Je n'ai pas besoin de les chercher et de les deviner, comme si elles étaient enveloppées de nuages ou placées, au-delà de mon horizon, dans une région inaccessible ; je les vois devant moi et je les rattache immédiatement à la conscience de mon existence. La première part de la place que j'occupe dans le monde extérieur, et elle étend ce rapport de mon être avec les choses sensibles à tout cet immense espace où les mondes s'ajoutent aux mondes et les systèmes aux systèmes et à toute la durée sans bornes de leur mouvement périodique. La seconde part de mon invisible moi, de ma personnalité, et me place dans un monde qui possède la véritable infinitude, mais où l'entendement seul peut pénétrer, et auquel je me reconnais lié par un rapport, non plus seulement con-
« Voyes U Critique du Jugement^ irad. franc., tom. I , p. 137-201, et V Examen de la Crtlique du Jugement^ Du Sublime ^ p. 93-94, et p. 98.
tiogent^ mais universel et oécessaire (rapport que j'é-* tends aussi à tous ces inondes risibles). Dans Tune, la Tue d^une multitude innombrable de mondes anéantit presque mon importance, en tant que je me considère comme une créature €mimale^ qui, après avoir (on ne sait comment) joui de la vie pendant un court espace de temps, doit rendre la matière dont elle est formée à la planète qu'elle habile (et qui n'est elle-même qu'un point dans Tunivers). L'autre, au contraire, relève infiniment ma valeur, comme inteUignècef par ma personnalité, dans laquelle la loi morale me révèle une vie indépendante de l'animalité et même de tout le monde sensibli, autant du moins qu'on en peut juger par la destinatioB que cette loi assigne à mon existence, et qui, loin d'être bornée anx conditions et aux limites de cette vie, s'étend a Tinfini \ »
Malheureusement , ajoute Kant , la contemplation de ces deux choses a bientôt dégénéré parmi les hommes : ils avaient devant les yeux le plus magnifique spectacle qu'ils pussent se proposer, et ils se sont jetés dans l'astrologie ; ils trouvaient en eux le plus noble attribut de la nature humaine, et ils sont tombés dans le fanatisme et la superstition. Mais aiissi, avertis par ces tristes chutes, ils ont appris à faire un meilleur usage de leur raison ; et aujourd'hui la science du système du monde est arrivée à des connaissances claires et solides, qu'on peut bien espérer d'étendre par de nouvelles découvertes, mais qu'on n'a pas à craindre de voir jamais renverser. Or il en doit être de même
« Trtd. franc., p. 389.
It6 ilNALYSE DE LA CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE.
de la morale : une meilleure méthode lui promet de meilleurs résultats. Cette méthode, Rant Ta indiquée et pratiquée dans le cours de cet ouvrage : c'est une méthode analogue, non pas à celle des mathématiques, mais à celle de la chimie^ c'est-à-dire qui, en s^appliquant à séparer, par des essais tenlés sur la raison commune*, les éléments rationnels des éléments empiriques, veut montrer les uns et les autres dans toute leur pureté, afln que l'on puisse bien faire voir ce que chacun d'eux peut faire séparément. C'est ainsi qu'on préviendra les erreurs qui naissent de l'ignorance ou du défaut de culture, et les extravagances de ceux qui substituent leurs rêves aux résultats solides de la science. Car, dit Rant en finissant ', <k la science, entreprise dans un esprit critique et méthodiquement dirigée, est la porte étroite qui conduit à la doctrine de la sagesse... La philosophie doit toujours rester la gardienne de cette science; et, si le public ne prend aucun intérêt à ces subtiles recherches, il s'intéresse du moins aux doctrines, qui, grâce à ces travaux, peuvent enfin paraître à ses yeux dans tout leur jour. »
« Gf plas haut p. 139.