DEUXIÈME PARTIE
CRITIOUE.
Je me suis borné jusqu'ici à analyser les Fimdmnents de la mitaphyiique des truBurs et la Critique de la raium praiique; il faut joindre maintenant l'appréciation à l'analyse. On n'attend pas de moi que je rentre dans toutes les complications et dans tous les détails des deux ouvrages, que j'ai voulu faire connaître d'abord par une exposition scrupuleusement exacte et complète ; je dois m'appliquer au contraire à en dégager la pensée de Kant sur les diverses questions qu'il a luimême traitées dans ces deux ouvrages, pour la considérer en elle-même plutôt que dans la forme dont il Ta revêtue, et la juger ainsi, d'un point de vue un peu élevé.
Une question s'offre d'abord à l'esprit : celle de la distinction, disons mieux, de l'opposition établie par Kant entre la raison spéculative et la raison pratique. On sait qu'il accorde aux principes à priori de la raison pratique la valeur objective qu'il refuse aux principes à priori de la raison spéculative, et qu'il fonde sur les premiers tout un ordre de connaissance, que les se* conds étaient incapables de nous fournir : la connais-
sance pratique, laquelle s'étend de la loi morale à la liberté de la volonté, à l'immortalité de l'âme, à Texistence et aux attributs de Dieu, toutes choses entière^ment inaccessibles à la raison théorique. Or cette distinction ou cette opposition est-elle légitime? C'est la première question qui se présente, et il semble naturel de l'examiner la première. Mais, comme elle se trouve engagée dans diverses questions particulières, on est naturellement conduit à la traiter, en traitant ces questions mêmes ; ou, si l'on voulait en faire un chapitre à part, on ne pourrait le placer qu'à la suite de ces questions et non pas au début. C'est pourquoi ie ren-. voie la discussion de cette grande question à ceïle des questions particulières dans lesquelles elle est comprise.
Autant en dirai-je d'une autre question capitale : celle de la méthode appliquée par Kant à la partie de sa doctrine que fious avons à examiner. Elle se trouve mêlée aux divers points de cette doctrine, particulièrement à la question de la recherche et de la détermination du principe sur lequel il vent fonder sa morale ; ou, si l'on voukit l'embrasser et la juger dans son ensemble, il faudrait avoir d'abord parcouru tous ces points. Pour moi, je me propose de la traiter là oii je la rencontrerai, c'est-à-dire surtout à propos de la question que je viens d'indiquer et par laquelle je dois débuter.
A la question du principe fondamental de la morale kantienne il faut immédiatement joindre , outre les questions générales que j'y ai déjà en partie rattachées, celles de Vidée du bien ei du mal et du sefUifiMnl mmral
PLM. 10»
que Kant déduit de ce principe. Ce sera mon premier chapitre.
Ensuite, comme c'est uniquement sur le principe de la loi morale que Kant fonde la preuve et ia connaissance de la liberté y qui autrement resterait pour nous hypothétique et transcendante, Texamen de ce second point se placera naturellement à la suite du premier.
De ridée de la loi morale et de celle de la liberté, Kant s'élève à l'idée du souverain bien ; j'examinerai cette idée, telle qu'il nous la présente, en la rapprochait, à son exemple, de celles qu'en avaient déjà données ces deux grandes écoles morales de l'antir quité , rÉpicuréisme et le Stoïcisme. — A son tour l'idée du souverain bien le conduit à deux dogmes, placés, selon lui, au-dessus de la portée de la raison spéculative, nmis dont il fait, suivant son expression, des postulaU de la raison pratique : je veux parler de Yimmorialiti de Vàme et de V existence de Dieu ; j'aurai encore à examiner sa doctrine sur ces deux points.
Enfin, sous le nom de Méthodologie de la raison pratique, Kant, appliquant les idées qu'il a exposées, nous indique les moyens propres à cultiver et à développer dans rhomme les semences de la moralité ; j'apprécierai, en terminant, cette partie de son œuvre, qui n'est pas la moins curieuse et la moins importante.
Tels seront les divers points sur lesquels je vais faire porter l'examen que j'entreprends. Us représentent, comme on le voit, toutes les grandes questions résolues par Kant dans l^s deux ouvrages que j'ai précédemment analysés, et doAt il me reste maintenant à juger les principaux résultaés.
wm ckiUque.
DE LA LOI MORALE OU DU DEVOIR. — DE UIDÊE DU BDSN ET DU MAL MORAL. — DU SENTIMENT MORAL.
Le but de Kant, dans ce quMl appelle la philosophie pratique, mi de faire des principes de la morale une scienae toute ralionnelle, dérivée uniquement de la raison et entièrement dcg<igée de tout élément empirique. Une fois ces principes établis, quand il s'agira de les appliquer à ta nature humaine et aux diverses circonstances où elle peut se trouver placée, on devra sans doute tenir compte de ce que Texpérience nous enseigne ; mais il faut d'abord les exposer tels qu'ils dérivent de la source pure de la raison et abstraction faite de toute connaissance expérimentale : autrement, en corrompant la pureté de leur origine par un alliage étranger, on compromettrait leur valeur et leur autorité, et l'on ruinerait d'avance la morale que l'on voudrait établir. C'est eii effet à la source pure de la raison que les principes de la morale puisent la valeur et l'autorité qui leur sont propres : nous ne concevons les lois morales comme obligatoires pour notre volonté que parce que nous les concevons comme les lois de toute volonté raisonnable; tirées de l'expérience ou lui devant quelque chose, elles cesseraient d'être universelles et absolues, partant obligatoires. On voit donc comliîen il importe de ne pas confondre ici ces deux espèces d'éléments^ ceux qui sortent de la raison et cefrx qu'apporte l'ex-
DE Là MËTAPHTSIQUE DES MOEURS. iOl
périence, et c'est pourquoi Kaut veut que, non content de les distinguer, mais les séparant entièrement, on construise d^ abord, sur l'unique fondement de la raison, et sans rien empruntera l'expérience, la science des principes de la morale. A cette science ainsi conçue il donne le nom de Métaphysique des mœurs ^
Avant d'aller plus loin, tout en accordant à Kant qu'il n'y a de salut pour la morale qu'autant qu'on lui donne la raison pour fondement, et qu^on ne la fait pas reposer sur tel ou tel principe empirique, le sentiment, par exemple, ou l'intérêt, on pourrait demander s'il est possible et juste de faire ici , comme il le veut, abstraction de toute idée tirée de la connaissance de nous-mêmes, et si, non-seulement pour ' appliquer les lois morales, mais pour les déterminer, il n'est pas nécessaire, tout en suivant la raison pour guide, de tenir compte des conditions de notre nature. Kant a très-bien vu qu'il fallait chercher dans la raison le fondement de la morale; mais il a peutêtre trop étendu l'idée de cette science, qui ne serait plus ainsi que quelque chose d'entièrement abstrait, sans rapport à la réalité. Il ne s'agit pas en effet de déterminer les lois qui conviennent à Dieu ou à des êtres d^une autre nature , mais celles qui nous conviennent, à nous autres hommes. Or, sans doute, la raison seule peut communiquer à ces lois un caractère universel et abeoTu et en faire ainsi des principes véritablement obligatoires ; mais, encore une fois, comment les déterminer, comment dire à l'homme : fais
^ Ponr le déTeloppement des idées qae je Tiens de résainer, Toyei U première partie de ce traTail, pages 5, 7, 2i, 25, Z6, ete.
ceci OU ne fais pas cela, sans consulter sa nature et ses rapports avec les autres êtres 7 Aussi, voit-on Rant luimême, soit dans Texécution, soit dans la préparation de l'cBuvre qu'il a conçue, tirer plus d'un enseignement de la source dont il prétend faire complètement abstraction. Gomme je retrouyerai plus tard l'occasion d'expliquer et par là de justifier Tobservation que j^ai dû indiquer ici d'une manière générale, je n'y insistepas davantage en ce moment.
Sous le nom de Milapkj/iique des m€mr$j Kant veut donc faire de la science des principes de la morale une doctrine toute rationnelle, tout à priori. Mais, avmt de travailler à l'établissement de cette doctrine, il fout commencer par examiner et scruter la source même d'où l'on devra la tirer, c'est-à-dire ici la raison pratique, puisque Kant nomme ainsi la raison, en tant qu'elle fournit à la volonté les lois qui doivent la déterminer. Il n'y a pas en effet de doctrine philosophique scientifiquement légitime sans une investigation préalable de la faculté intellectuelle qui en est le principe f sans un examen régulier et approfondi de la nature, de la valeur et de la portée de cette faculté. De là donc, comme base de la métaphysique des mœurs, une critique de la raison pratique ^ Tèkle est l'oeuvie préliminaire commencée par SLant dans le petit ouvrage qu'il ajustement intitulé : FondemefUi de la mélaifhy$iqae du tnœurtj et puis, reprise et achevée dans celui qui porte le titre même de Critique de la raison pratique. Le premier, comme Fauteur nous en avertit
* Voyex plus haut, p. 7-8.
loi-même dans sa préface^ est bien déjà une partie de cette oravre ; mais elle n'en est qu'une partie qu'il restait à compléter, et c'est à quoi est destiné le second. Là, il se bornait à tirer de la raison commune l'idée du dcToir et cdle de la liberté pour en analyser les caractères et en déterminer la formule; ici il yeut soumettre à son investigation la raison pratique ellemême et dans toute son étendue, depuis les principes qu'elle fournit à la volonté jusqu'aux croyances qu'elle établît sur ce fondement.
Gomme on le voit, Kant place son point de départ dans la raison commune ', qui fournit à tous les hommes l'idée du devoir et par là éveille celle de leur liberté^ et qui nous guide tous naturellement et avec une admirable exactitude dans l'appréciation morale de nos actions et de celles de nos semblables* Mab, après avoir rendu cet hommage au sens commun^ Kant n'en proclame pas moins riitilite d'une philosophie morale, qui, sans rieia ajouter au sens commun, en éclairclsse les principes et les nielte à l'abri des sophismes par lesquels la suj;gestion, naturelle aussi, de nos passions et de nos intérèls, peut troubler et fausser noire jugement ^. Et puisj remarque-t-il ailleurs \ il est impossible de ne p.is^ aimer vivement ce que l'on a étudié de près ; en sorte que l'étude de la philosophie morale, en nous attachant à
* PIm h«iu, iM.
« PiM haat, p. 9-ÎO. — Cf. 139.
s Plus haut, p. 20.
* DaiM la Méthodologie de la Q-itique de la raison pratique. Voyei. dus haut, p. 192.
aOl CRITIQUE.
l'idée du devoir, nous en rend par là même la pratique plus aisée. Il devrait ajouter que c est un besoin de notre esprit de se rendre un compte scientifique de toutes ses idées, et de les ériger en un corps de doctrine. Ici, sans doute, ce besoin spéculatif correspond à un besoin moral ; mais F un n'empêche par Tautre. Kant a donc tort d'oublier le premier pour ne penser qu'au seconde II eût été facile d'ailleurs d'établir plus fortement encore la nécessité de la philosophie morale, même au point de vue pratique* On pourrait demander en effet ce que serait le sens commun sans la réflexion , on la raison sans la culture. Sans doute la raison, c'esUà-dire ici la faculté de concevoir les vérités morales, appartient naturellement à tous les hommes, et il répugnerait de penser qu'il en pût être autrement; mais, en l'absence de toute culture, les trésors qu'elle rentet me restent enfouis et cachés : il faut les en exlmiriB par le travail ; car le travail est ici, comme partout, la loi Ju notre iiidure. La conquête de la vérité, même dan» Tordre moral, est à ce prix, et sans lui la raison ocrait en nous à peu près comme si elle n'était pas. Or ce nécessaire travail de la raison sur elle-mèiiio, c'est justement la philosophie : elle en est, du moins^ Texpression la plus haute et la plus pure.
La nature de la méthode à suivre, selon Kant, dans la métaphysique des mœurs, et d'abord dans la critique de la raison pratique» qui en est le fondement, se dé-
' Voyex p\vLs htut, p. 20.