RESUME
du foyer primitif, si Ton peut parler ainsi, de ce foyer où nous saisissons la réalité et la vie, ne nous présente qu’une sorte d’algèbre de l’esprit humain. De là aussi ce caractère abstrait et scholastique qui est un des vices de la métaphysique kantienne.
Mais cette omission d’une grande question philosophique devait avoir pour Kant des conséquences plus graves encore que celles que nous venons d’indiquer. C’est ici le lieu de rappeler les erreurs de sa psychologie rationnelle. C’est parce qu’il considère l’idée du moi sous la forme que lui impose l’abstraction, qu’il est conduit à ne regarder cette idée que comme un principe régulateur, servant à donner de l’unité à la multiplicité de nos modifications intérieures, mais ne désignant rien de réel. En niant la valeur objective de l’idée du moi telle qu’il la pose, Kant est conséquent, car le moi dont il parle, ce moi auquel nous conduit la raison, en remontant de condition en condition, ce n’est pas le véritable moi, le moi de la conscience. Mais pour renverser la psychologie rationnelle de Kant et le scepticisme auquel cette psychologie aboutit, il suffit de rétablir les faits et de se placer au point de vue de la conscience. Sans doute, lorsque nous nous considérons nous-mêmes, nous pouvons aujourd’hui mettre pour ainsi dire à part d’un côté la substance, l’être considéré en soi, et de l’autre les phénomènes; mais il ne faut pas transporter cette distinction ou cette séparation du domaine de l’abstraction dans celui de la réalité. En effet, dans la réalité je m’aperçois moi-même comme le sujet des modifications que j’éprouve, comme la cause des actes
que je produis ; mes modifications et l’être que je suis, mes actes et la cause que je suis, tout cela m’est révélé tout ensemble , et dans une unité que l’abstraction peut décomposer ensuite, mais qui n’en est [>as moins réelle. Dire que les phénomènes seuls nous sont connus, et que la substance elle-même ou le sujet de ces phénomènes nous échappe, c’est ne pas voir que la substance , considérée indépendamment de ses modifications, n’est plus qu’une abstraction. Pour avoir le droit d’affirmer la réalité du moi, il faudrait, selon Kant, pouvoir le connaître indépendamment de ses modifications et de ses actes; et parce que l’idée du moi ne nous est donnée que mêlée à celle des phénomènes, cette idée n’a pas à ses yeux de valeur objective. Il est facile de lui répondre : Nous ne nous connaissons nous-mêmes qu’autant que notre existence est déterminée de telle ou telle manière; nous n’aurions pas conscience de nous-mêmes si nous n’avions conscience de telle ou telle modification, si nous ne produisions tel ou tel acte. Exister, pour nous et pour tous les êtres, c’est exister d’une certaine manière, et pour les êtres doués de causalité, c’est produire tel ou tel acte '. Essayez de comprendre une autre existence que celle-là; toute autre n’est pas l’existence, mais la négation même de l’existence. On se plaint de ne pas savoir ce qu’est l’âme considérée indépendamment de ses facultés, de ses modifications, de ses actes ; on accuse la faiblesse
i Sur ce point important , voyez Premiers Essais, pamm ; do Vrai, du Beau et do Bien, y* leçon, »ur le ilytlicisme; Philosophie écossaise, leçon ne, p. tt, etc., leçon vnie, p. :y>0, etc., leçon ix*‘, p. 375, etc.
de notre esprit, qui, dit-on, ne peut rien savoir de lui- même, et on ne voit pas qu’on se crée à plaisir un problème insoluble, comme si les limites dans lesquelles est renfermée notre intelligence n’étaient pas assez étroites!
Encore une fois, le tort de Kant est de n’avoir envisagé nos idées que dans leur état actuel, sous la forme dont les a revêtues l’abstraction, au lieu de remonter à l’origine de la connaissance, à la source même de la vérité psychologique. Là est l’explication de son scepticisme sur l’Ame: c’est par là qu’il a été conduit à faire de l’idée du moi une idée transcendentale, un principe régulateur, méconnaissant ainsi la véritable porlée de la conscience. La théorie de la conscience, voilà la question sur laquelle la philosophie de Kant s’est le plus égarée. Quelquefois il rattache la conscience à la sensibilité, et par là tombe dans uns des erreurs les plus grossières de l’école qu’il combat ailleurs avec tant de force ; d’autre part, quand il parle du moi, c’est pour le soustraire à la conscience et en faire une pure idée régulatrice, dont on ne peut affirmer la valeur objective sans tomb. r dans un paralogisme. Et la plupart des prétendues antinomies de la cosmologie ne sont pas mieux fondées que les paralogismes de la psychologie rationnelle. Ici encore nous retrouvons une des erreurs dans lesquelles Kant a été entraîné par sa fausse théorie «le la conscience : c’est parce qu'il n’a pas vu que la conscience nous atteste avec une autorité souveraine que nous sommes des êtres libres, qu’il a fait de la liberté l’objet d’une lutte de la raison avec elle-même dont on ne
peut sortir qu’en s’adressant à la morale. En rendant à la conscience la connaissance directe et certaine de notre liberté 1 , nous avons établi que l’antinomie de Kant est chimérique, et chimérique aussi, ou du moins inutile, la solution qu’il prétend en donner.
Ce n’est pas le seul point sur lequel Kant ait imaginé une antinomie artificielle : sur la question de l’être nécessaire 2 , l’antinomie n’est pas plus réelle que dans le cas précédent, puisque ce n’est point par le raisonnement, mais immédiatement, que nous nous élevons h la conception d’un être nécessaire, dés que quelque chose de contingent nous apparaît. De même, dans la théologie rationnelle, si nous avouons que l’argument leibnizien n’a qu’une valeur logique, nous croyons avoir démontré 3 que la véritable preuve cartésienne et celle qui se tire du principe des causes finales subsistent tout entières. Enfin nous avons rétabli, contre les attaques de Kant, la légitimité et l’autorité de la faculté de connaître, et nous avons fait voir que la Critique de la raison pure, mal tempérée par celle de la raison pratique, n’est qu’un scepticisme inconséquent 4 .
Oui, le scepticisme, encore une fois, tel est le résultat rigoureux de la Critique de la raison pure spéculative; mais ce scepticisme peut paraître encore un grand service rendu à la raison humaine, puisqu’il la force à se replier sur elle-même, à s’examiner plus sévèrement
1 Leçon vi*',
2 Ibid.
5 Ibid.
•4 Leçon vue.
lie ITI K>l K LEÇON. — RÉSIMÉ :îl!)
pour se justifier et justifier son auteur. Placé entre les <leu\ écueils de la pliilosopliie, l'hypothèse et le scepticisme, la peur bien légitime de l’une a jeté Kant du côté de l’autre, et une fois sur cette pente il ne s’est arrêté que devant les principes sacrés de la morale. Cette inconséquence est le trait le plus caractéristique de toute philosophie. Kant est de son siècle par sa tendance au scepticisme dans la spéculation ; il est supérieur à son siècle en ce qu’il ne consent pas aux dernières conséquences du scepticisme, et veut au moins sauver l’ordre moral du naufrage universel. Du ravage de la critique il ne lui reste qu’un seul point ferme, l’idée du devoir ; avec celte idée, il va reconstruire tout le reste. On peut le comparer à ces grandes âmes stoïques de la Grèce et de Home dégénérée, qui, délaissées par les sublimes dogmatismes de Platon et d’Aristote, voyant le monde envahi par l’épicuréisme, repoussaient du moins cette doctrine honteuse, et se réfugiaient dans le sanctuaire de laconscience. Kant est un stoïcien audix-lmitième siècle. Si sa métaphysique est de son temps, sa morale est de tous les temps, comme celle de Zenon et de Chrysippe, d’Helvidius, de Thraséas et de Marc-Aurèle. Il est aujourd’hui plus que jamais nécessaire de la faire connaître et de la répandre parmi nous, où la doctrine d’Épicure, renouvelée et propagée par l’esprit du dix-huitièmesiècle, par Helvétius, Saint-Lambert et leurs disciples, a ruiné ou énervé toutes les grandes convictions morales 1 , Et pourtant, si ces grandes convictions sont un asile pourquel-
1 Voyc/. Philosophie sesscalistï.
PHILOSOPHIE DE KAXT
ques âmes d’élite dans les jours de la servitude, elles sont aujourd’hui pour tous un besoin, un aliment nécessaire sous le règne de la liberté publique. Nous l’avons dit autrefois, et ce sont les premières paroles que nous avons prononcées dans cette enceinte 1 : La morale des esclaves ne convient point à un peuple libre. C’est sur les mreurs qu’il faut appuyer le gouvernement nouveau, la monarchie constitutionnelle ; et si les mœurs d’un siècle influent beaucoup sur sa métaphysique , il faut convenir aussi que les doctrines métaphysiques et morales qui dominent dans un siècle exercent une sérieuse et puissante influence sur ses mœurs et contiennent sa destinée.
Vous avez pu reconnaître si celui qui vient de vous exposer la philosophie de Kant en est un disciple aveugle. Cette critique de la Critique de la raison pure pourra même paraître sévère ; mais en passant de la métaphysique à la morale de Kant, grâce à Dieu, nous changerons de rôle et nous n’aurons guère qu’à exposer et à louer. Cette partie de notre tâche sera moins pénible et à vous et à nous-même.
1 Premiers Essais, Discours d'ouveilore du 7 décembre i8Ij.