INTRODUCTION
Sujet de cette première leçon : introduction à la philosophie de Kant. — Coup d’œil rapide sur l’histoire de la civilisation germanique. Cette histoire se divise en trois époques dont la première va jusqu’à Charlemagne. Caractère de cette première époque. Vieilles poésies du Nord. — La seconde embrasse tout le moyen âge jusqu’à la réforme. Caractère de cette deuxième époque. Les Minnesœnger8 et la scholastique en Allemagne. — La troisième époque est l’époque moderne. Luther. Opitz. Leibniz et Wolf. — Du sensualisme en Allemagne au dix-huitième siècle. — Dévolution opérée par Klopstock en littérature, par Kant en philosophie.— Caractère de la philosophie de Kant : c'est surtout une philosophie morale. — Indication des diverses tentatives qui ont été faites en France, avant ce cours, pour faire connaître la philosophie de Kant.
Nous venons achever l’histoire de la philosophie morale au dix-huitième siècle, et vous faire passer d’Écosse en Allemagne. Après avoir exposé, dans les derniers mois de l’an dernier, la philosophie écossaise,
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celte première et noble protestation de la dignité humaine contre la philosophie de Locke, de Condillac et d’Helvétius, nous nous proposons de vous faire connaître cette année une seconde et plus puissante protestation, qui, partie du fond du Nord et répondant à la première, ouvrit à l’esprit humain un champ nouveau et illimité : nous voulons parler de la philosophie de Kant.
Cette grande philosophie est bien plutôt encore la fille du temps que celle d’un homme. Ellea deux antécédents certains : l’esprit général de l’Europe et l’esprit particulier de l’Allemagne.
L’esprit général de l’Europe, vers la fin du dix-huitième siècle, est assez connu. Une fermentation sourde annonçait partout une crise prochaine. L’auteur de Y Emile l’avait dit, en 1765: « L’ère des révolutions commence.» À la foi sévère du siècle précédent avait succédé un goût passionné d’examen et de discussion. Une réflexion, à la fois légère et impitoyable, avait mis à nu les imperfections des institutions existantes : on sentait vivement le besoin d’un renouvellement de la société.
Il faut insister davantage sur l’état particulier de l’Allemagne. Mais l’histoire d’une nation est essentiellement une, et, à parler rigoureusement, il est presque impossible de bien comprendre la situation morale de l’Allemagne à la fin du dix-huitième siècle, si on ne connaît, dans une certaine mesure, les temps qui ont précédé et préparé celui qu’on étudie; en sorte qu’il paraît nécessaire de vous présenter une esquisse rapide de l’histoire de la civilisation germanique depuis ses commencements jusqu’à l’époque où Kant a paru, afin de vous faire
bien saisir l’esprit fondamental et permanent de la nation à laquelle notre philosophe appartient et dont il est le représentant.
■ Le genre humain est partout le même. 11 n’y a point de race privilégiée pour le vrai, pour le beau, pour le bien. L’influence des circonstances extérieures a été souvent surmontée et vaincue, ici par la volonté de certains individus d’élite, en ce qui les regardait euxmêmes ; là, pour les masses, par les gouvernements et les institutions. L’histoire renverse les théories trop absolues qui attribuent la liberté ou l’esclavage à tel ou tel climat. Cependant il est vrai que, selon les circonstances, les temps et les lieux, la civilisation affecte des formes très différentes. La distinction la plus saillante est celle des civilisations méridionales et des civilisations septentrionales. Les peuples du Nord aperçoivent les mêmes vérités que les peuples du Midi, mais ils les aperçoivent autrement. Cette différence se marque partout, et dans la poésie, et dans la religion, et dans les institutions politiques. La philosophie suit la même fortune, puisque la philosophie n’est tantôt que la base secrète et tantôt le faîte de ces trois grands développements de l’esprit, et leur expression la plus vraie comme la plus élevée. M. de Sismondi, dans son bel ouvrage De la littérature du midi de /’ Europe \ a tracé le caractère de la poésie de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal, dans son rapport avec la religion et l’état politique de cos
I La seconde édition de cet excellent ouvrage paraissait alors, Paris, tftiî»,
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PHILOSOPHIE |)li K AM
pays. On pourrait, à son exemple, indiquer aussi le caractère littéraire, politique et religieux, qui distingue les nations du Nord. A nos yeux, le résultat le plus net de toutes les observations recueillies, c’est que rhomme du Midi, tout en étant au fond le même que riiomme du Nord, est plus expansif, et que l’homme du Nord, par l’effet même des impressions habituelles que les circonstances extérieures produisent sur lui, est plus facilement reporté vers lui-même et vit davantage de la vie intérieure.
L’Allemagne est cette grande plaine septentrionale; coupée par plusieurs grands fleuves, et séparée du reste de l’Europe par des barrières naturelles rarement franchies, par l’Océan et la Baltique, par les monts Crapacks, par le Tyrol et par le Rhin. Dans ces limites vit et parle la même langue une nation profondément originale, qui subit assez peu les influences des peuples voisins. L’esprit commun qui unit entre elles ces nombreuses populations est d’aimer la vie intérieure, celle de l’imagination, du sentiment ou de la pensée solitaire, comme celle de la famille et du foyer domestique, de préférer ou de mêler la rêverie à l’action, et d’emprunter à l’àme, à quelque chose d’idéal et d’invisible, la direction de la vie extérieure, le gouvernement de la réalité.
L’histoire de cette nation peut se diviser en trois grandes époques.
La première, dont l’origine se perd dans la nuit des temps, ne finit guère qu’à Charlemagne. Tacite nous montre les différentes peuplades germaniques répandues sur la surface d’un vaste territoire, qu’elles occupent