I.YI ROItlC I ION
l’KKMIÈRE LEÇON. —
plutôt qu’elles ne le cultivent; accoutumées à une vie errante, toujours combattues par les Romains, jamais domptées, et attendant dans leurs forêts que l’heure soit venue de refouler chez eux les conquérants et d’attaquer leurs agresseurs. Toute leur politique consiste à ne reconnaître en général que des chefs élus par eux, et à laisser une autorité presque absolue aux supériorités physiques ou morales. Leurs mœurs sont grossières, mais pures et fortes; ils honorent la femme, et Tacite les donne en exemple aux Romains dégénérés. Us ont des poètes, ici nommés Bardes, là Scaldes, qui célèbrent les exploits de leurs Rois, c’eèt-à-dire de leurs chefs. Les chansons guerrières sur Arioviste et sur Arminius ne sont pas venues jusqu’à nous. Mais ouvrez l’Edda, les Niebelungen, le chant d’Hildebrand, sans doute composés plus tard, mais qui expriment les plus vieilles traditions de la Scandinavie et de la Germanie : la lecture la plus superficielle y découvre un goût de rêverie et ces sentiments profonds, sombres ou exaltés, qui nous rappellent sans cesse que les héros et les auteurs de ces vieilles poésies n’ont pas vu le ciel de l’Italie ou celui de l’Espagne. Ils ont beau s’agiter dans le monde extérieur, ils le revêtent toujours de formes empruntées à la vie intime. Cette époque a aussi sa philosophie, une philosophie à la manière des barbares, vague et indéterminée, parce qu’elle n’est qu’un développement instinctif, un fruit de la raison primitive et spontanée, et non de la raison réfléchie qui saule constitue la vraie philosophie^ Cette philosophie naïve est la religion. Dans la mythologie de l’Edda et des Niebelungen, la supériorité de
l’homme sur la nature est partout exprimée ; et là est déjà une sorte de théorie philosophique. Gunther, Sigefried, Théodoric, Attila, les héros du Nord, se jouent des accidents naturels; ils se plaisent au milieu des tempêtes de l’Océan, soupirent après les combats comme après des fêtes, sourient à la mort comme à une amie, et joignent à un profond mépris de la vie un sentiment énergique du devoir et des amours infiniment plus purs que ceux des peuples du Midi. Ce sont là, dans le berceau même de l’ Allemagne, des germes féconds de la philosophie de l’avenir *.
Pendant cette première époque, le Nord est païen, guerrier, libre et poétique. Cette première forme de la civilisation germanique commence à s’altérer avec la conquête. Lorsque les peuples du Nord franchirent les barrières qui les séparaient des Gaules et de l’Italie, tout en détruisant la forme romaine, ils furent bien forcés d’en retenir quelque chose. Plusieurs de ces conquérants rapportèrent dans leur patrie les habitudes et les mœurs des pays conquis; le despotisme militaire suivit les chefs victorieux, et s’établit à la faveur même de leurs services et de leur gloire. Ainsi, la conquête enfante
1 Nous avons besoin de demander grâce aujourd’hui pour la rapidité de ces aperçus que d’ailleurs nous persistons îi croire vrais; nous pi ions qu’on se veuille bien souvenir qu’alors, en France, on ne faisait que bégayer sur la vieille littérature germanique. Nous n’avions sous tes yeux que l’ouvrage aujourd’hui bien sur-’ passé de M Glev, Langue et littérature des anciens Francs, 1 * 11 . — Depuis, un jeune homme qui suivait alors nos leçons (Voyez picmiers Essais de Philosophie, p.SWJ.et qui est devenu un malt ecelèb : e, M Ampère, dans ses leçons snr la littera'ure Scandinave, a fait connaître amplement l’Edda (Allemagne et Scandinavie, i»53); et en 1857, il a paru une traduction française des Niebelungen, 2 vol., avec une excellente préfacé de M. Riaux.
PREMIÈRE LEÇON. — INTRODl'CTION 7
presque toujours le despotisme, non-seulement pour les vaincus, mais aussi pour les vainqueurs. Bientôt la religion des conquérants succomba sous la religion des peuples subjugués. Le christianisme, avec ses dogmes austères, sa morale sublime, sonculte touchant, etses pratiques de sacrifice et d’amour, gagna aisément ces grands cœurs barbares, et repassant successivement par dessus toutes les barrières que les vainqueurs avaient autrefois forcées avec tant de peine, il pénétra jusqu’au sein de la Germanie. Le polythéisme Scandinave et germanique , attaqué h la fois par l’épée, par la science, et par l’héroïsme jusqu’alors inconnu de la charité, ne put résister, et, à son tour, il fut vaincu. La poésie, qui représentait l’ancien état politique et religieux, périt avec lui. Charlemagne, à moitié Franc, à moitié Gaulois, en remettant définitivement ii l’Église la société barbare à civiliser et à organiser, termine cette première époque et commence la seconde, qui est le moyen âge proprement dit.
Le caractère de cette nouvelle période de l’histoire de l’Allemagne est d’être profondément chrétienne, et à la fois monarchique et libre. Les électeurs et les princes de l’empire choisissent leur chef tantôt dansune maison, tantôt dans une autre. Le chef, l’empereur, ainsi élu, reconnaît les limites de son autorité dans des lois grossières, mais religieusement observées, et surtout dans l’esprit électif, qui n’était point alors un vain simulacre. Les peuples avaient eux-mêmes des droits, défendus par les princes contre les usurpations du pouvoir impérial, et garantis contre les princes eux-mêmes par des insti-
IMIII.OSOPIIIE 1>K K AM
tutions qui n’ont jamais été entièrement détruites : civilisation rude encore, il est vrai, mais pleine de force, où la liberté germanique, appuyée sur une unité religieuse, qui trouvait dans tous les cœurs et dans tous les esprits une croyance absolue, fait alors de l’Allemagne une nation vraiment grande, respectée et redoutée de l’Europe entière.
Le treizième siècle est le siècle classique du moyen Age; il le représente dans toute sa beauté et dans toute sa grandeur. De toutes parts s’élèvent des artistes et des poêles, qui bâtissent des cathédrales d’un style jusqu’alors inconnu, entièrement différent de celui de la Grèce païenne et qui ne lui est point inférieur; composent de vastes épopées comme celles d’Homère, des chants de toute espèce, des odes, des chansons, etc. La France, que Charlemagne avait appelée à la culture des lettres, est aux douzième et treizième siècles à la tête de l'esprit humain en Europe. Ce sont nos troubadours qui éveillent le génie italien, le génie espagnol et même le génie allemand L Le plus grand des Hohenstaufen, Frédéric Barberousse, attira plusieurs troubadours à sa cour; son exemple fut suivi par d’autres princes allemands en Souabe, en Autriche, surtout en Thuringe, où le landgrave Herman et sa femme la princesse Sophie se distinguaient par l’amour des lettres. La poésie chrétienne, féodale, chevaleresque, guerrière et amoureuse,
I Cette idée, aujourd'hui incontestée, est le fond original des grands travaux de M. Fauriel. Voyez I’Histoire ne la Gaule méridionale, celle de la Poésie
PROVENÇALE, DaNTE ET LES ORIGINES DE l.\ LANGUE ET DE l,A LITTÉRATURE ITALIENNES.
PREMIÈRE I.EÇON. — IXTRODL’C TION 9
née dans le midi de la France, trouva un puissant éclio sur les bords du Rhin dans les chants innombrables,
épiques et lyriques, des Minnesaengers. Les œuvres de
celte seconde époque de la littérature allemande sont sans doute moins originales et moins populaires que celles de la première époque. Toutefois elles sont populaires encore, en ce sens qu’elles représentent l’esprit général du temps. Les chantres d’amour étaient accueillis et fêtés partout, mais particulièrement dans les cours et dans les châteaux. Eh bien, même dans celte poésie plus artificielle, se trouve encore un charme de rêveries mélancoliques inconnu à la Provence, à l’Italie et à l’Espagne, et ce parfum d’idéalité et de mysticisme dans la religion et dans l’amour, qui rappelle l’ancienne Allemagne.
La philosophie de cette époque est la scholastique, qui méritait alors autant de respect qu'elle s’est attiré plus tard de mépris, lorsque, voulant garder un empire que les siècles lui avaient ôté, de souveraine légitime qu’elle avait été, elle se fit tyrannique et persécutrice. La scholastique n’était autre chose que l’ensemble des formules, plus ou moins scientifiques, dans lesquelles la réflexion naissante, appuyée d’abord sur YOrganum et plus tard sur la Métappysique et la Physique d’Aristote, avait arrangé les doctrines chrétiennes à l’usage de l’enseignement. Les théologiens sont les philosophes d’alors, et ils se recommandent par un caractère de naïveté et de gravité, par une profondeur de sentiments et une hauteur d’idées qui leur assignent un rang très-élevé dans l’histoire de la philosophie. Avant les universités,
de grandes écoles fleurissaient de toutes parts en Allemagne, à Fulde, à Mayence, à Ratisbonne, à Cologne. La scholastique d’Allemagne est sans doute moins originale et moins féconde que celle de France, qui n’a pas de rivale ; toutefois elle présente de grands noms, dont le plus grand est celui d’Albert. Ne dédaignez pas cette philosophie 1 malgré sa forme quelque peu barbare, car la foi des docteurs et celle de's disciples la vivifiaient. Ainsi, d’un côté, foi vraie dans le peuple, et liberté par conséquent, puisque le peuple croyait d’une croyance aussi libre que l’amour qui en était le principe; d’autre part, ferme autorité dans les gouvernements, parce que cette autorité se fondait sur le libre assentiment des peuples et sur de nobles croyances : tel fut l’état philosophique, religieux, littéraire et politique de cette seconde époque. Ce sont là les beaux jours de l’empire germanique, dont de grands écrivains invoquent encore aujourd’hui le souvenir avec enthousiasme, comme si elle eût pu durer et comme si elle pouvait renaître!
Cette forme passa comme l’autre, comme passent toutes les formes. Ce qui contribua à l’énerver d’abord et à la dégrader ensuite, ce fut la trop grande influence de la domination étrangère. Peu à peu les étrangers jouèrent, en Allemagne, un plus grand rôle que les
1 Nous nous sommes efforcé de remettre en honneur parmi nous l’étude delà philosophie scholastique. Voyez Histoire générale de la Philosophie, leçon v, Philosophie scholastique, dans les Fragments philosophiques le volume consacré à la scholastique, surtout les Ouvrages inédits d’Abélard, ainsi que Pétri Abælardi Opéra, 2 vol. in-4°.
gens du pays. Un jour il arriva que sur le trône d'Allemagne se rencontra un empereur dont le pouvoir s’étendant aussi sur le Pays-Bas, sur les Espagnes et sur la moitié de PItalie s ne présentait plus aux peuples l’image d’un gouvernement national. Charies-Quint, Belge et Espagnol bien plus qu’Allemand, était parvenu au faîte d’une puissance qui, ne pouvant croître, devait décliner. L’Allemagne peut se soumettre dans l'ordre extérieur et politique; mais elle ne peut obéir qu’à son propre génie dans l’ordre intellectuel et moral; elle éleva des réclamations même assez modérées sur un point très-circonscrit, où n’était pas le moins du monde engagée la grande unité catholique ; des refus opiniâtres la poussèrent successivement de quelques innovations innocentes dans la discipline à de graves changements dans le dogme. On n’avait voulu d’abord qu’une réforme, comme auparavant à Constance et à Bâle; la réforme repoussée engendra une révolution 1 qui brisa l’unité de l’Europe, sema une guerre de trente années, et finit par arracher le sceptre de l’Allemagne à la maison d’Autriche et à la cour de Rome.
Deux hommes commencèrent et consommèrent cette
1 Nous croyons exprimer ici l'opinion des esprits sensés et modérés de tous les partis. Il est reconnu aujourd’hui qu’on pouvait, sans trop de difliculté, pré— veniret même arrêter le protestantisme à sa naissance par des concessions faites à propos, Bossuet, dans le premier chapitre de l 'Histoire des Variations , déclare qu’uné réforme était nécessaire dans l’Église, surtout dans l’Église d’Allemagne ; il accorde la réforme de la discipline ; il n’est opposé qu’à celle du dogme. Or Luther, à son début, ne s’attaqua qu’à la discipline, et la discipline réformée eût tout apaisé, tandis que la juste réforme méprisée enfanta de sérieuses divisions, comme l’avait prophétisé longtemps auparavant le cardinal Julien, dont Bossuet rappelle les fortes paroles. U est un
\'l PHILOSOPHIE DE KANT.
révolution, deux Allemands, deux hommes du Nord, dont l’un protesta avec une éloquence passionnée contre l’autorité religieuse, et l’autre appuya cette protestation de son épée. Les discours de Luther ébranlèrent le catholicisme; l’épée de Gustave frappa la maison d’Autriche et émancipa l’Allemagne. Mais l’unité allemande rompue, fut d’abord remplacée par l’anarchie. Quand le saint empire eut péri, et que le titre d’empereur d’Allemagne ne fut plus en réalité que celui d’empereur d’Autriche, les électeurs et les princes, rendus à l’indépendance, devinrent peu à peu des monarques absolus, et, au lieu du despotisme régulier d’un seul, il s’établit une foule de despotismes particuliers. De même, quand Luther eut détruit l’influence de Rome dans une grande partie de l’Allemagne, les esprits, une fois sortis de la vieille autorité, n’en surent plus reconnaître aucune. Le luthéranisme eut aussi ses schismes, le calvinisme ses bûchers, et ce qui restait de foi ne sut bientôt plus à quelle forme se prendre et s’arrêter. L’ancienne poésie, consacrée à chanter les croyances, les sentiments, les événements nés d’une (orme religieuse et politique qui n’était plus, cessa d’être populaire ; et comme une révolution n’est pas une situation, et que la poésie vit de formes constantes et déterminées, cette agitation sans fin ne fit pas éclore des poètes, car Opitz est un versift-
moment dans les affaires humaines où les révolutions peuvent être prévenues par l’habilelé : ce moment passé ne revient plus, et la destinée suit son cours. L’unité chrétienne, une fois brisée par les fautes et les violences accumulées de l’un et de l’autre parti, n’a pu plus se réparer, malgré les efforts des deux esprits les plus conciliants et les plus éclairés de la lin du dix-septième siècle, Bossuet et Leibniz.
PREMIÈRE l.EÇON. — INTRODUCTION. 13
caleur habile plutôt qu’un poëte, et surtout un poete national *. La philosophie du protestantisme présente îi peu près le même caractère. On vit s’élever en Allemagne de nombreuses écoles, entre autres celles de Marburg, de Witlemberg, d’iéna, où la vieille scholastique subit des altérations continuelles; mais, au milieu de cette confusion, rien de grand, rien d’original, rien qui soit digne d’occuper sérieusement l’histoire.
Cependant un homme de génie, en France, détruisait à jamais la scholastique, et sur ses ruines élevait un système entièrement nouveau dans sa méthode et dans ses parties principales. Ce système et surtout son esprit et sa méthode se répandirent parmi les plus beaux géniesdu siècle de Louis XIV. Pascal lui-même, quoiqu’il ne l’avouAt pas, Arnauld , Malebranche, l’Oratoire et Port- Royal, Bossuet et Fénelon, étaient cartésiens. L’Angleterre doit aussi Locke à Descartes. En Hollande, Spinosa n’a ébranlé la doctrine de Descartes qu’en prétendant tirer les conséquences rigoureuses de ses principes. La philosophie nouvelle gagna aussi l’Allemagne, et elle fut imitée par des docteurs allemands, comme autrefois les poésies provençales avaient eu des imitateurs sur les bords du Rhin. Leibnitz lui-même est un disciple de Descartes, disciple, il est vrai, égal ou supérieur à son maître, maisqui, malheureusement entraîné par une curiosité universelle, la passion de toutes les gloires et les distractions de la vie politique, n’a jeté que d’admirables théofies, sans fonder un système gé-
I Opiiz, né en Silésie l’an 1597, mort à Dantzig, en 1039.
néral, net et précis. Wolf tenta de ramener les vues éparses du grand polvgraphe à un cenlre commun, et d’en composer un tout régulier. Mais Wolf reproduisit plutôt les formes que l’esprit de la philosophie leibnizienne. Ceux qui vinrent après lui répétèrent les formules de cette nouvelle scholastisque ; mais c’est un fait incontestable que parmi les nombreux et estimables écrits qui sortirent alors des "savantes et laborieuses universités de l’Allemagne, on ne trouve aucun système qui domine assez les esprits pour paraître une véritable philosophie allemande *.
Vers le milieu du dix-huitième siècle, l’Europe philosophique avait cessé d’être cartésienne. L’Angleterre était tombée sous le joug du système de Locke, et la France accoutumée à marcher à la tête de l’esprit humain, soit au moyen-âge, soit à la naissance de la philosophie moderne, s’était réduite à imiter une philosophie étrangère, la philosophie anglaise. Depuis la mort de Louis XIV, un gouvernement sans grandeur avait arrêté l’essor du génie national, et le sensualisme, digne expression de la société formée par la régence, avait remplacé le spiritualisme chrétien du dix-septième siècle 1 2 . Il passa bientôt en Allemagne, avec tout ce qu’il traine à sa suite, le goût du médiocre en toutes choses, entre^autres le goût de la petite
1 Sur ces divers points, touchés ici rapidement, voyez histoire générale de la Philosophie, leçon x, et parmi les Fragments philosophiques les deux volumes sur la Philosophie moderne.
2 Philosophie sensüalistb, i* r et ne leçons.
poésie, qui lue la grande. Frédéric régnait alors à Berlin, grand homme sans doule, mais grand homme d’un siècle corrompu, et ceux des beaux esprits français qui ne se sentaient pas capables de briller en France à côté de l’astre éblouissant de Voltaire, allaient à Berlin faire en sous-ordre les amusements de la cour et du maître. Ils frondaient ce qui restait de christianisme en Allemagne, et Frédéric se plaisait à la lutte des vieux théologiens et des nouveaux philosophes. Politiquement il soutenait les premiers, mais, en particulier, il les livrait aux sarcasmes de La Mettrie et du marquis d’Argens.
Ainsi, au dix-huitième siècle en Allemagne, nulle foi, nulle liberté, nulle poésie nationale ; des gouvernements despotiques soudoyant des sophistes étrangers pour la destruction du vieil esprit germanique ; une théologie fléchissant sous l’incrédulité et ne se défendant même plus ; et, pour toute philosophie, un dogmatisme indécis ou un scepticisme d’emprunt : tel est l’état dans lequel Kant trouva l’Allemagne.
Je me trompe : un homme précéda Kant, et c’est à lui qu’il faut attribuer l’honneur de s’être élevé le premier avec courage contre les frivolités serviles et despotiques de la cour de Berlin. Klopstock, homme de province, simple et grave, chrétien et Allemand au dix-huitième siècle, trouva dans son âme des chants inspirés, qui, d’un bout de l’Allemagne à l’autre, furent accueillis comme l’aurore d’une poésie vraiment nationale. La cour de Berlin seule n’en fut point émue. En vain Klopstock présenta à Frédéric l’apologie de la muse germa-
nique; le grand roi ne comprit pas le loyal patriote; mais l'Allemagne l’entendit. La littérature entra tout entière dans la route que le génie de Klopstoeklui avait ouverte, et, même avant la mort de Frédéric, on vit éclore un certain nombre de poésies empreintes du génie allemand, et que tout le monde apprit par cœur. Quel était le caractère de cette poésie nouvelle? Avec le sentiment patriotique reparut l’esprit religieux, le génie rêveur et mélancolique de l’ancienne et immortelle Allemagne, et ces amours suaves et pures qui contrastent si noblement avec la fadeur ou la grossièreté de la poésie anacréontique des salons et des cours du dixhuitième siècle.
« Lorsqu’on commence la Messiade , dit madame de Staël 4 , on croit entrer dans une grande église au milieu de laquelle un orgue se fait entendre, et l’attendrissement et le recueillement que les temples du Seigneur inspirent s’empare de l’âme... De quelque manière qu’on juge la beauté et les défauts de ce poème, on devrait en lire souvent quelques vers : la lecture entière de l’ouvrage peut fatiguer ; mais chaque fois qu’on y revient, l’on respire un parfum de l’ême qui fait sentir de
l’attrait pour toutes les choses célestes. »
Au milieu de ce grand mouvement politique et littéraire, un homme né à Koenigsberg en 1724, qui y demeura toute sa vie, et y est mort en 1804, publia en 1781 un ouvrage de philosophie qui, d’abord peu lu et presque inaperçu, puis pénétrant peu à peu dans quelques
1 De l’Allemagne, ii* partie, etc.
PIIK.MIRItK I.EÇON. — IYIHOIM CTIOX 17
esprits d’élite, produisit, au bout de huit ou dix ans, un grand effet en Allemagne, et finit par y renouveler la philosophie comme Klopstoek avait renouvelé la poésie. Kant étudia d’abord la théologie, et il était destiné à l'Église ; mais il eut aussi de bonne heure une passion extraordinaire pour les mathématiques et la physique. Il a fait même des découvertes en astronomie. Mais la philosophie présida à tous ses travaux, et finit par absorber tous ses goûts : elle devint sa vraie vocation et sa principale gloire. Son caractère distinctif était un vif sentiment de l’honnête; sa conscience droite et ferme fut révoltée des honteuses conséquences du sensualisme de Condillac et d’Helvétius, qui composait la philosophie à la mode. D’un autre côté, -Kant était de son siècle: bien des doutes avaient pénétré dans son esprit, et il repoussait le dogmatisme qui régnait dans l’école, presque à l’égal du sensualisme. On peut dire que Hume est le fantôme perpétuel de Kant. Dès que le philosophe allemand est tenté de faire un pas en arrière, dans l’ancienne route, Hume lui apparaît et l’en détourne, et tout l’effort de Kant est de placer la philosophie entre l’ancien dogmatisme de Leibniz et de Wolf et le sensualisme de Locke et de Condillac à l’abri des attaques du scepticisme de Hume. Jusqu’à quel point a-t-il réussi dans cette difficile entreprise? Nous le verrons plus tard; mais l’avoir tentée, s’.v être attaché de toutes les forces de son esprit et de son ùtne, c’est assurément la marque d’une originalité puissante, et un service immense rendu à la philosophie.
C’est particulièrement dans la philosophie morale et
danslescombalsqu’ilalivrésausensualisinedeson temps, que Kant s’est montré grand, et, pour ainsi dire, le digne frère d’armes de Klopstock. Lorsque de toutes parts il n’était question, en France, en Angleterre, en Italie, que de plaisir, d’intérêt et de bonheur, une voix s’éleva de Kœnigsberg pour rappeler l’âme humaineau sentiment de sa dignité, et enseignerauxindividusel aux nationsqu’audessus des attraits du plaisir et des calculs de l’intérêt, il ya quelque chose encore, une règle, une loi, obligatoire en tout temps et en tout lieu et dans toutes les conditions sociales ou privées, la loi du devoir. L’idée du devoir est le centre de la morale de Kant, et sa morale est le centre de sa philosophie. Les doutes que soulève une métaphysique hardie, la morale les résout, et sa lumière éclaire à la fois et la théodicée et la politique. S’il y a dans l’homme l’idée d’une loi supérieure à la passion et à l’intérêt, ou l’existence de l’homme est une contradiction et un problème insoluble, ou bien il faut que l’homme puisse accomplir la loi qui lui est imposée; si l’homme doit, il faut qu’il puisse , et le devoir implique la liberté. D’un autre côté, si le devoir est supérieur au bonheur, il faut dans certains cas extrêmes sacrifier le bonheur au devoir. Et pourtant il y a entre eux une harmonie éternelle, qui peut être momentanément troublée, mais que la raison établit et qu’elle impose pour ainsi dire à l’existence et à son auteur. 11 faut donc qu’il y ait un Dieu, supérieur à toutes les causes secondaires, pour faire régner quelque part l’harmonie de la vertu et du bonheur : de là Dieu et une autre vie. Enfin, l’idée du devoir implique aussi l’idée du droit : mon devoir envers vous est
voire droit sur moi, comme vos devoirs envers moi sont mes droits sur vous : de là encore une morale sociale, un droit naturel, une philosophie politique, bien différente et de la politique effrénée de la passion et de la politique tortueuse de l’intérêt.
Tels sont, en quelques mots, les traits généraux du nouveau système que Kant a donné à l’Allemagne, et l’Allemagne à l’Europe. Vous y reconnaissez tout d’abord une incontestable ressemblance avec la sage et noble philosophie que l’été dernier nous avons étudiée ensemble. Nous pouvons même dire, sans être injuste envers la philosophie écossaise, que, dans le même ordre 'de sentiments et de pensées, la philosophie de Kant a peut-être une plus grande force spéculative, qu’elle paye, il est vrai, par un plus grand nombre d’erreurs, soit dans les procédés qu’elle emploie, soit dans les conclusions auxquelles elle arrive. Keid et Kant, nous aimons à vous le répéter 1 , sont des génies de la même famille, comme du même siècle, à la fois différents et semblables dans la trempe de leur esprit et de leur Ame, et dans leur entreprise générale. Nos leçons de cette année se rattachent donc par d’étroits liens à celles de l’an passé. En Écosse, le premier degré du spiritualisme du dix-huitième siècle; en Allemagne son plus hardi développement.
Le temps est venu d’essayer enfin de voir clair dans cette philosophie de Kant, à la fois si célèbre et à peu près inconnue, qui, née dans la seconde moitié de l’au-
l Phihi«oi‘Hif. écossaise, Oii tic h vr leçon, smlout
IMIII.OSOPillK l)E RAM'
tre siècle, remplit le nôtre de sa renommée, de ses développements les plus divers, et de ses luttes non encore achevées.
Nous aurons besoin de toute votre patience dans l’étude laborieuse de monuments, obscurs en eux-mémes, écrits dans une langue étrangère, et dont il n’existe aucune traduction française. C’est la première fois, dans une chaire publique en France, qu’on ait tenté d’exposer la philosophie de Kant; heureusement nous ne serons pas entièrement dépouvus de guides, et nous vousdonnonsici la liste desouvrages que vous pourrez consulter utilement.
Charles de Villers, émigré français, réfugié en Allemagne, et devenu professeur de philosophie à Gœltingen, a publié, en 1801, à Metz, un ouvrage sur la philosophie de Kant, qui contient deux parties, l’une remplie de généralités un peu vagues, l’autre une analyse brève et sèche de la nouvelle doctrine. L’auteur a beaucoup d’esprit, de l’élévation dans la pensée, de nobles desseins ; mais son sujet se perd au milieu de déclamations perpétuelles.
M. de Gérando, dans son Histoire comparée des systèmes de philosophie , relativement aux principes des connaissances humaines , 3 volumes, Paris , 1801, a fait une place au système de Kant, et en a donné une esquisse déjà bien supérieure à celle de M. de Villers.
Madame de Staël, dans son beau livre «le l 'Allemagne, a consacré à la philosophie de Kant un chapitre où devinant, à l’aide de sa merveilleuse intelligence, ce qu’elle n’avait évidemment ni étudié ni même lu, celte femme extraordinaire nous a donné, non pas une exposition
l’KEMlKKK LKÇO.V. — IM KODtClIOft 21
régulière de la doctrine de Kant, mais un brillant reflet de l’esprit général de celte doctrine. Si ce chapitre ne fournit pas de bien sûres lumières, il communique du moins, ce qui vaut mieux peut-être au début d’une pareille étude, une vive curiosité et une impulsion puissante vers la nouvelle philosophie qu’il s’agit maintenant de vous faire connaître d’une manière approfondie.
Un philosophe et un poète hollandais, Kinker, avait publié un Essai d'une exposition succincte de la Critique de la Raison pure. Cet essai a été traduit en français en 1801, et il a fourni à M. de Tracy la matière d’observations insérées dans les Mémoires de l’Académie des sciences morales et politiques [De la Métaphysique de Kant, ou Observations sur un ouvrage intitulé Essai d'une exposition succincte, etc., etc., t. IV, p. 544). Vous ne lirez pas sans fruit cet essai, parfaitement exact dans sa brièveté, et le mémoire auquel il a donné lieu.
Terminons ces indications par celle de l’article Kant, dans la Biographie universelle, article que nous devons à la plume savante de M. Stapfer, et qui donne surtout une idée vraie du caractère moral de la doctrine du philosophe de Kœnigsberg.
l'HlLOSUl'iilti l)E KAM