LES DEUX PRÉFACES
Critique Je ta raiiun pure. Importance des deux l’re'faces et de ['Introduction. — Le sujet de cette lefou est l’analyse des deux préfaces. — Etat de la philosophie au dix-huitième siccle. Indifférence en métaphysique: cause de cette indifférence. — Kant oppose l'etat des mathématiques, de la logique et de la haute physique il celui delà métaphysique; et, recherchant le principe auquel les premières doivent leurs progrès, il propose d’appliquer ce principe à la dernière.— Qu'il faut fonder la métaphysique sur une analyse des lois de U raison, abstraction faite de leurs applications et de leurs objets. — L’analyse de la raison eu elle-même, de sa portée légitime et de ses limites, est la Critique de la raiton pure.
Nous ne venons pas vous présenter un résumé de la philosophie de Kant, tiré île ses différents ouvrages mis à contribution et comme recomposés pour servir à une exposition nouvelle. Nous voulons vous faire connaître celle grande philosophie plus sincèrement à la fois et plus profondément. Le plus qu'il nous sera possible, nous laisserons Kant s’expliquer lui-même; nous analyserons successivement les divers monuments célèbres qui présentent son système entier sous ses différentes faces : d’abord la Critique de la raison pure , qui contient sa métaphysique, puis la Critique de la raison pure pratique, qui contient sa morale; enfin deux ou trois autres écrits qui développent la Critique de la raison pure vratique, et transportent les principes généraux de la morale
de Kant dans la morale privée, dans la morale sociale et dans le droit public; car il ne faut pas oublier que c’est la philosophie morale de Kant que nous cherchons ; mais nous la cherchons à travers sa métaphysique. Commençons par la Critique de la raison pure.
Cet ouvrage parut en 1781. C’était un très-gros volume, composé à la manière de l’école de Wolf, avec un tel luxe de divisions et de subdivisions, que la pensée fondamentale s’y perdait. Il avait aussi le malheur d’être mal écrit; ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait souvent infiniment d’esprit dans les détails, et même de temps en temps des morceaux admirables ; mais, comme l’auteur le reconnaît lui-même avec candeur dans la préface de l’édition de 1781, s’il y a partout une grande clarté logique, il y a très-peu de cette autre clarté qu’il appelle esthétique , et qui naît de l’art de faire passer le lecteur du connu à l’inconnu, du plus facile au plus difficile, art si rare, surtout en Allemagne, et qui a entièrement manqué au philosophe de Kœnigsberg. Prenez la table des matières de la Critique de la raison pure; comme là il ne peut être question que de l’ordre logique, de l’enchaînement de toutes les parties de l’ouvrage, rien de mieux lié, de plus précis, de plus lumineux. Mais prenez chaque chapitre en lui-même, ici tout change : cet ordre en petit, que doit renfermer un chapitre, n’y est point; chaque idée est toujours exprimée avec la dernière précision, mais elle n’est pas toujours à la place où elle devrait être pour entrer aisément dans l’esprit du lecteur. Ajoutez à ce défaut celui du style allemand de
PHILOSOPHIE DE kAM
cette époque, ce caractère démesurément synthétique de la phrase, qui forme un contraste si frappant avec le caractère analytique de la phrase française. Ce n’est pas tout : indépendamment de cette langue, rude encore et mal exercée à la décomposition de la pensée, Kant a une autre langue qui lui est propre, une terminologie qui, une fois bien comprise, est d’une netteté parfaite et même d’un usage commode, mais qui, brusquement présentée et sans les préliminaires nécessaires, offusque tout, donne à tout une apparence obscure et bizarre. Aussi la Critique de la raison pure ne produisit pas d’abord une grande impression en Allemagne ; il lui fallut plusieurs années pour faire sa route; il fallut que quelques penseurs laborieux et indépendants, après avoir étudié la nouvelle doctrine, attirassent sur elle l’attention en l’exposant d’une nouvelle manière. Kant publia, en 1787, une seconde édition, qui contient de graves changements sur plusieurs points; cette seconde édition est le dernier mot de l’auteur, et c’est sur elle que toutes les éditions subséquentes ont été faites.
La Critique de la raison pure (Kritik der reinen Ver nunft) est précédée de deux préfaces (Forrede), l’une de l’édition de 1781, l’autre de l’édition de 1787, ainsi que d’une longue introduction (Einleitung). Ces trois morceaux sont de la plus haute importance ; ils contiennent ce qu’il y a peut-être de plus essentiel et de plus durable dans la Critique de la raison pure , à savoir, la méthode de l’auteur. Or, dans tout inventeur, dans tout penseur original, c’est la méthode qu’il faut avant tout recher-
DEUXIÈME LEÇON . — LES DEUX PRÉFACES ’l J
cher, car celte méthode est le germe de tout le reste ; souvent même elle survit aux vices de ses applications. Les deux préfaces et l'introduction de la Critique de la raison pure sont, pour la philosophie de Kant, ce que le Discours de la méthode est pour la philosophie de Descartes. Nous nous attacherons donc à faire bien connaître ces trois pièces. Cette leçon sera même consacrée tout entière à l’analyse fidèle des deux préfaces qui se tiennent et s’éclairent l’une l’autre, et forment ensemble un seul et même tout.
Kant, comme Descartes, avait la conscience de la révolution qu’il entreprenait; il avait jugé son époque et compris ses besoins. Les grands dogmatismes du dixseptième siècle avaient fait leur temps et engendré le scepticisme de Hume; dans toute l’Europe, l’indifférence en métaphysique était complète. Aux yeux de Kant, cette indifférence était plus apparente que réelle, et ne signifiait qu’une seule chose, que l’ancienne métaphysique était morte et qu’il en fallait une nouvelle. Il fut un temps, dit Kant, où la métaphysique passait pour la reine de toutes les sciences; aujourd’hui , abandonnée et répudiée, elle pourrait dire comme Hécube :
Modo maxima ver uni ,
Toi generts nalisque pot eus
Nunc trahor exsul, inops.
(Ovide, Melamorph.)
Le gouvernement de la philosophie fut d’abord un
despotisme, celui des dogmatiques. Après le despotisme
est venue l’anarchie, et cet esprit de rébellion appelé le scepticisme. Dans ces derniers temps, une certaine physiologie intellectuelle, introduite par Locke, semblait avoir tout pacifié et tout ramené à une seule autorité, celle de l’expérience; mais on s’est aperçu que cette prétendue expérience était elle-même remplie d’hypothèses, et que la nouvelle autorité n’était rien moins qu’un dogmatisme tout aussi tyrannique que ceux dont on avait voulu délivrer la science. Toutes les autorités paraissant donc avoir été inutilement tentées, la dernière et la plus triste des dominations s’en est suivie, celle de l’indifférence, mère de la nuit et du chaos. Mais ce chaos, si la nature humaine subsiste avec ses instincts et avec ses forces, n’est que le prélude d’une transformation prochaine et l’aurore d’une lumière nouvelle.
Cette indifférence, qui désespère au premier coup d’œil, est digne d’une méditation sérieuse. Entre les écoles qui se battent depuis des siècles dans celte arène de disputes sans fin qu’on appelle la métaphysique, et le public de notre temps qui confesse ne rien entendre à ces débats et ne pouvoir s’y intéresser, qui a tort et qui a raison? On ne voit pas que le public soit dégoûté des mathémathiques et de la physique ; pourquoi serait-il plus dégoûté de la métaphysique, si la métaphysique était une science aussi solide, aussi sûre que les deux autres? Notre Age est l’âge de la critique, à laquelle rien ne peut se soustraire, ni la religion, malgré sa sainteté, ni la loi et l’État, malgré leur majesté. Pourquoi donc n’appliquerait- on pas aussi la critique à la métaphysique ?
Par là il ne faudrait pas entendre une critique de tel ou tel système; non, il s’agit d’une critique plus profonde et qui s’applique à l’instrument même de tout système, de toute métaphysique, à la faculté de connaître, à la raison, qui en détermine la constitution intérieure, l’étendue et aussi les limites :
Tecum habita et nôris quàm sil tibi curia supelhx.
(Perse.)
Otez cette critique, et la philosophie n’est plus qu’une espèce de magie, à laquelle Kant se déclare entièrement étranger.
Toutes les vieilles certitudes sont décriées; mais ce n’est pas à dire que l’esprit Immain renonce à la certitude; il y aspire toujours; mais il la cherche sur une autre route. Il est indifférent à la philosophie des écoles; il ne le serait peut-être pas à une philosophie qui s’établirait sur le fondement de la critique.
Pour établir cette nouvelle philosophie , pour arriver à cette nouvelle certitude, Kant passe en revue les sciences les plus avancées, et il cherche quel a été le principe de leurs progrès, afin de connaître celui de l’incertitude qui règne encore en métaphysique.
En fait, on dispute beaucoup en métaphysique; on dispute peu en logique, en mathématiques et en physique; ou du moins, si on dispute, on finit par s’accorder. Pourquoi les mathématiques, la logique, la physi-
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ijue, sont-elles des sciences positives qui avancent et se perfectionnent sans cesse ?
Depuis Aristote, la logique n’a pas reculé; il n’v a dans ses ouvrages aucune régie du syllogisme, aucun axiome logique qui ne soit aujourd’hui aussi incontestable à nos yeux qu’il l’était alors à ceux des Grecs. Disons tout : non-seulement la logique n’a pas reculé, mais elle n’a pas même avancé. On a pu y ajouter différentes parties, une digression sur les facultés de l’Ame, une autre sur les causes et les remèdes de nos erreurs; mais ce n’est pas augmenter, c’est dénaturer les sciences que d’en méconnaître et confondre les bornes. La logique proprement dite n’a point fait un pas depuis Aristote, ni en avant ni en arrière. Pourquoi cela ? C’est que la logique porte sur des règles qui peuvent se ramener à certaines propositions, évidentes par elles-mêmes et indépendamment de toute application. Ces propositions, ramenées h leurs principes, sont des lois de l’esprit humain, lois auxquelles il est soumis toutes les fois qu’il raisonne. La nature de l’esprit humain ne variant pas, ses lois ne sauraient varier. La logique se renfermant dans l’enceinte de ces lois et des règles tout à fait générales auxquelles elles donnent naissance, il s’ensuit qu’elle devait résister à toutes les révolutions de la philosophie.
Quand donc on demande pourquoi la logique est une science certaine, il faut répondre : c’est qu’elle ne s’occupe d’aucun objet particulier ; qu’elle est indépendante de toute application, et qu’elle repose sur les lois mêmes de la raison, considérée en elle-même et pure de tout élément étranger.
Tel est aussi le principe de la certitude des mathématiques. Tant que les mathématiques s’arrêtèrent à la partie variable des objets mesurables, il fst probable qu’elles eurent leur époque d’incertitude et de tâtonnement. Mais dès que Thalès, ou tout autre, négligeant la partie variable et ne s’occupant que de la partie constante des triangles équilatéraux, eut démontré la propriété essentielle du triangle équilatéral, ce premier pas ouvrit la carrière, et peu à peu la science mathématique se forma. En quoi consiste- t-elle ? Dans l’étude de propriétés constantes, qui n’existent pas dans la nature, et qui sont des conceptions de l’esprit, de la raison, agissant d’après les lois qui lui sont propres sur les données fournies par la nature, et abstraction faite de ce que ces données ont de variable et d’incertain. Les mathématiques sont infaillibles comme la logique , parce qu’elles s’appuient sur la seule constitution de l’esprit humain.
Il en était de la physique avant Galilée, comme des mathématiques avant Thalès. La physique ancienne n’était qu’un amas d’hypothèses. Les physiciens modernes, antérieurs à Galilée, abandonnèrent les hypothèses, se mirent en présence de la nature, observèrent et recueillirent les phénomènes qu’elle leur présentait. L’était déjà quelque chose; ce n’est pas encore de là que date la vraie physique ; elle n’a commencé qu’avec Galilée. Galilée et d’autres conçurent l’idée de ne plus s’en tenir à la simple observation, aux classifications et aux lois empiriques qui en résultent. Ils reconnurent qu’il appartient à l’homme d’être le juge et non le disci-
pie passif de la nature : ils posèrent des problèmes physiques a priori , et, pour résoudre ces problèmes, ils entreprirent des expériences, et ils les dirigèrent d’après les principes que leur suggéra la raison. Ce fut donc la raison qu’ils suivirent même en travaillant sur la nature , et c’est en devenant rationnelle que la physique devint une science. Mais, au lieu d’interpréter Kant , il vaut mieux le laisser ici parler luimême.
« Depuis que Galilée eut fait rouler sur un plan in- « cliné des boules dont il avait lui-même choisi le poids, « ou que Toricelli eut fait porter à l’air un poids qu’il « savait être égal à une colonne d’eau à lui connue, ou « que, plus lard, Stahl eut transformé des métaux en « chaux, et celle-ci en métaux parla suppression et l’ad- « dition de certaines parties ; depuis ce moment un « flambeau a été donné aux physiciens. Ils ont reconnu « que la raison ne conçoit que ce qu’elle produit elle- « même d’après ses propres desseins, qu’elledoit prendre « les devants avec ses principes, et forcer la nature de « répondre à ses questions, au lieu de se laisser conduire « par elle à la lisière. Autrement, des observations acci- « dentelles et faites sans aucun dessein arrêté d’avance « ne peuvent s’accorder entre elles, faute de se rapporter « à une loi nécessaire ; et c’est là pourtant ce que la « raison cherche et ce dont elle a besoin. La raison doit « se présenter à la nature, tenant d’une main ses prin- « cipes, qui seuls peuvent donner à l’ensemble et à « l’harmonie des phénomènes l’autorité de lois, et de « l’autre main les expériences qu’elle a instituées d’après
« ces mêmes principes. La raison demande à la nature « de l’instruire, non pas comme un écolier qui se laisse « dire tout ce qui plaît au maître, mais comme un juge « légitime qui force les témoins de répondre aux ques- « lions qu’il leur adresse. La physique doit l’heureux « changement de sa méthode, la substitution de l’expé- « rimentation à la simple observation, à cette idée : « que la raison cherche, je ne dis pas imagine, dans la « nature , conformément à ses propres principes , ce « qu’elle en doit apprendre, et ce dont elle ne peut rien « savoir par elle-même. C’est ainsi que la physique « s’est établie sur le terrain solide d’une science, après « n’avoir fait qu’errer et tâtonner pendant tant de siè- « clés. »
Maintenant pourquoi la métaphysique n’est-elle pas aussi avancée que la haute physique, la logique et les mathématiques? Remarquons d’abord que la métaphysique n’est point une étude arbitraire, née d’un caprice de l’orgueil et à laquelle il nous soit libre de renoncer. Dieu, le monde, l’Ame, l’existence future, sont des objets qui provoquent sans cesse la curiosité de l’esprit humain et auxquels il revient sans cesse ; car notre nature se sent dégradée lorsqu’elle les néglige. L’esprit humain a eu beau vouloir se condamner à l’ignorance et même à l’indifférence en métaphysique ; il a été forcé de casser les arrêts qu’il avait rendus contre lui-même. 11 faut consentir à sa condition ; et puisque notre condition est d’être hommes, nous devons agiter les problèmes humains.
Mais pourquoi tant de solutions à ces problèmes, et
tant de diversité dans ces solations? S’il était donnéàla nature humaine de trouver la vérité en métaphysique, comment tant de grands hommes, tant de génies sublimes n’v seraient-ils point parvenus? En un mot, pourquoi cette certitude dans d’autres sciences, et cette incertitude en métaphysique?
Si on veut bien se rappeler la marche des sciences, et réduire le principe de leurs progrès à sa plus simple expression, on trouve qu’elles avancent à condition de négliger la partie variable des choses sur lesquelles elles travaillent, et d’en considérer exclusivement la partie invariable et constante, c’est-à-dire la partié que l’esprit humain met dans toutes ses connaissances. Les lois qui sont la base de la logique, de la haute physique et des mathématiques , et qui fondent la certitude de ces sciences, ne sont autre chose que des lois de l’esprit humain lui-même. C’est donc, rigoureusement parlant, dans la nature de l’esprit humain, indépendamment de toute application, que réside la certitude de toutes les sciences véritables.
Or, si nous examinons le point de vue sous lequel on a envisagé jusqu’ici la métaphysique, nous verrons qu’on a précisément négligé ce qui seul pouvait en fonder la certitude , c’est-à-dire la nature même de l’esprit humain et de ses lois, considérées indépendamment des objets auxquels elles s’appliquent. On s’est occupé des objets de nos connaissances et non de l’esprit qui connaît ; on a demandé ce que c’est que Dieu, s’il est ou s’il n’est pas; on a fait des systèmes sur le monde; on a comparé les divers êtres entre eux; on a
saisi des rapports; on a tiré des conséquences, toujours en travaillant sur les objets, c’est-à-dire sur des existences hypothétiques.'ll est peu de philosophes qui aient considéré les connaissances dans leur rapport avec l’esprit humain. C’était là cependant le seul moyen d’arriver à quelque chose de fixe, et d’élever la métaphysique à la certitude de la physique, des mathématiques et de la logique.
Frappé de cette idée, Kant entreprit de faire porter sur le sujet même de la connaissance les recherches qui jusque-là ne s’étaient appliquées qu’à ses objets; il entreprit en métaphysique la même révolution que Copernic avait opérée en astronomie. Copernic, voyant qu’il était impossible d’expliquer les mouvements des corps célestes, si on supposait que ces corps tournent autour de la terre immobile, fit tourner la terre avec eux autour du soleil. De même Kant, au lieu de faire tourner l’homme autour des objets, fit tourner les objets autour de l’homme.
Otez l’esprit de l’homme et sa constitution nécessaire, il ne vous restera des objets que des notions sans fondement ; vous élèverez une théorie hypothétique qu’une autre théorie hypothétique renversera, pour être renversée à son tour; les systèmes et les écoles se succéderont sans que la science avance, et la métaphysique , soumise à de continuelles révolutions , cherchera vainement une certitude qui la fuit toujours. Si, au contraire, prenant l’esprit humain pour point de départ , on s’attache à déterminer exactement sa nature , et à décrire avec rigueur ses lois et leur
portée légitime, on donne à la métaphysique une base solide.
Une telle recherche n’est pas la science, mais elle
en est la condition. « En nier Futilité, dit Kant, c’est « vouloir nier Futilité de la police, parce que la seule « fonction de la police est d’empêcher les violences aux- « quelles on pourrait se livrer sans elle, et de faire en « sorte que tout le monde vaque à ses affaires avec « sécurité. »
Kant avoue que cette méthode pourra bien renverser tous les dogmatismes qui, selon lui, ne sont pas autre chose que des hypothèses de la raison, agissant à l’aventure et sans la critique préalable d’elle-même. « Oui, « dit-il, la Critique détruira beaucoup d’arguments « célèbres, mais elle y substituera d’autres arguments « inébranlables, parce qu’ils seront fondés sur les lois « mêmes de la raison. » Et il indique les arguments en faveur de l'existence de Dieu, de la liberté, de l’immortalité , que donnait l’ancienne métaphysique , et ceux que la nouvelle mettra à leur place ; il soutient que la Critique peut bien nuire au monopole de l’école, mais non pas à l’intérêt du genre humain, puisqu’ellemème répare les ruines qu’elle fait. Ici , nous ne contesterons rien d’avance à Kant, mais nous ne lui accorderons rien aussi, et nous faisons toutes nos
réserves, non pas en faveur du monopole des écoles,
mais en faveur des arguments qu’elles emploient depuis deux mille ans, et qui ne sont peut-être pas aussi vains que le suppose notre auteur. C’est à la fin de la Critique qu’il convient d’ajourner cette discussion, et
nous n’avons signalé les prétentions de Kant à cet égard que pour montrer l’étendue et la hardiesse de son dessein.
Les deux préfaces que nous venons d’analyser marquent ce dessein de la manière la plus générale : Y Introduction le fera connaître avec tout autrement de profondeur et de précision.