DE L’INTRODUCTION
Analyse de Y Introduction de la Critique de la raison pure- — Distinction de la forme et de la matière , du subjectif et de Yobjectif dans la connaissance humaine. — De l’origine de nos connaissances : connaissances empiriques ou a posteriori , et connaissances a priori. — Caractères des connaissances pures a priori : universalité et nécessité. — Distinction des jugements analytiques ou explicatifs j et des jugements synlhc ligues ou extensifs. — Deux classes de jugements synthétiques : jugements synthétiques a priori et jugements synthétiques a posteriori. — Réfutation de l’empirisme. — Réfutation de celte asseition, que tous les jugements sont soumis à la loi d’identité. — Distinction des sciences théoréliques et des sciences empiriques. — De la possibilité de la métaphysique : de la méthode. — Considérations générales sur la réforme philosophique entreprise par Kant.
Ici commencent les difficultés d'une exposition à la fois fidèle et claire des idées de Kant. L ’ Introduction est déjà hérissée de cette foule de distinctions, fines et vraies, mais subtiles en apparence, exprimées avec une brièveté quelquefois énigmatique et dans un langage qui, par sa sévérité et sa bizarrerie, rappelle trop souvent la scholastique.
Voici la première distinction qui, sans être jamais nettement dégagée et exprimée dans l’Introduction, la domine, et sert de fondement à la Critique de la raison pure.
Dans toute connaissance réelle il y a deux points de vue qu’on ne peut pas confondre. Prenez cette proposition : ce meurtre qui vient d’avoir lieu suppose un
meurtrier. Quels sont les éléments dont se compose cette proposition évidente par elle même? Il v a d’abord l’idée particulière d’un certain meurtre, commis dans telle ou telle circonstance, avec tel ou tel instrument; il y a aussi l’idée, non pas d’un meurtrier en général, mais de tel on tel meurtrier qu’il s’agit de découvrir. Voilà des éléments incontestables, et qui peuvent varier à l’infini, car il y a un grand nombre d’assassinats qui tous se distinguent les uns des autres par mille circonstances diverses.
Mais n’y a-t-il pas autre chose dans celte proposition: ce meurtre suppose un meurtrier ? 11 n’est pas difficile d’y discerner encore ce principe général que couvrent les éléments particuliers, mais qu’ils ne contiennent pas, à savoir : tout meurtre suppose un meurtrier, principe qui lui-même se rapporte à ce principe plus général encore et au delà duquel il n’est plus possible de remonter : tout accident suppose une cause de cet accident. C’est là le fond même de la proposition en question. Niez ce principe, et vous pourrez consentir à ne point rechercher un meurtrier lorsque aura lieu un meurtre. Mais cela n’est pas possible. Le caractère de cet élément nouveau est de ne pas varier avec la foule des circonstances qui font varier sans cesse les autres éléments ; celui-là est invariable et toujours le même.
Cette distinction est réelle. Kant, dans sa passion pour la rigueur et l’exactitude de l’expression comme des idées, l’a marquée par deux mots bizarres mais énergiques, renouvelés du péripatétisme et de la scholastique. Dans la proposition en question, et dans toute
proposition semblable , il appelle les élémetns particuliers, variables et accidentels, la matière ( Materic ) de la connaissance , et il a donné le nom de forme [Forme) à l’élément général et fondamental.
Ainsi, il y a dans la connaissance un élément emprunté aux circonstances , et un autre qui n’v est pas emprunté, mais qui s’y ajoute pour fonder la connaissance. La matière de la connaissance nous est fournie par le dehors et par les objets extérieurs; la forme vient de l’intérieur, du sujet même capable de connaître. D’où il suit que la connaissance , qui se distingue en matière et en forme, peut se distinguer aussi en subjective [subject , subjective subjectivitœt) et en objective ( object , objective objectivitœt\) ; connaissance subjective, c’est-àdire qui vient du sujet, de la forme qu’il imprime à la connaissance par le seul fait de son intervention dans la connaissance; et connaissance objective, c’est-à-dire qui vient de l’extérieur, du rapport inévitable du sujet à ses objets.
Dans cette proposition : il faut une cause à l’univers ; il faut une cause, voilà la partie subjective, la forme de la connaissance; l’univers, voilà la partie objective, la matière de la connaissance. La conséquence de cette distinction est de la plus haute importance.
Gomme la matière de la connaissance n’entre dans la connaissance réelle que par la forme, de même l’objectif ne nous est connu que dans et par le subjectif : on ne prouve point le principe par l’objet auquel il s’applique; on ne part pas de Dieu, par exemple, pour arriver au principeque tout phénomène anécessairement une cause:
c/est au contraire le principe de causalité qui nous fait parvenir à l’idée de la cause du monde; d’où il suit que, pour procéder logiquement, il faut partir de la pensée, de la forme, du subjectif, et non de l’objectif et de l’être. Par là se trouve changée la face de la métaphysique, et deux écoles rivales sont à la fois frappées du même coup et convaincues d’un procédé également vicieux, d’un point de départ également hypothétique. Quand on dit qu’il faut partir du monde extérieur pour arriver à l’homme, des sens pour arriver à l’intelligence, ou bien lorsqu’on pose tout d’abord l’existence de Dieu et qu’on en déduit l’homme et le monde, des deux côtés égale erreur. Ni la thèse du sensualisme ni la thèse de la théologie ordinaire ne peuvent se soutenir; car l’une, et l’autre vont de la matière à la forme, de l’objet au sujet, de l’être à la pensée, de l’ontologie à la psychologie, tandis que le procédé opposé est le seul qui soit légitime. Ici nous proclamons hautement notre entière adhésion à ces vues simples et fécondes qui dérivent de la méthode d’observation bien entendue. Nous nous flattons qu’un enseignement de cinq années les a solidement établies parmi nous, et sans nous y arrêter davantage, nous poursuivons l’analyse de Y Introduction.
Non-seulement on peut distinguer la connaissance en matérielle et formelle, en objective et subjective; mais on peut aussi la considérer, par rapport à son origine, et rechercher si toutes nos connaissances viennent ou ne viennent pas de l’expérience.
A cette question , Kant répond avec l’esprit de son siècle entier que toutes nos connaissances présu ppo-
sent l’expérience. On ne peut pas se prononcer plus nettement. « Nul doute, dit-il, que toutes nos connais* « sances ne commencent avec l’expérience; car par quoi « la faculté de connaître serait-elle sollicitée à s’exercer,
« si ce n’est par les objets qui frappent nos sens, et qui
a d’une part produisent en nous des représentations « d’eux-mêmes, et de l’autre mettent en mouvement « notre activité intellectuelle et l’excitent à comparer « ces objets, à les unir ou à les séparer, et h mettre en « œuvre la matière grossière des impressions sensibles « pour en composer cette connaissance des choses que « nous appelons expérience? Nulle connaissance ne prête cède l’expérience; toutes commencent avec elle. »
Mais Kant distingue entre commencer avec l’expérience et venir de l’expérience (mit, aus).
Toutes nos connaissances présupposent l’expérience, mais l’expérience seule ne suffit pas à les expliquer toutes. Prenons l’exemple déjà employé : un meurtre suppose un meurtrier. Si l’expérience n’avait jamais montré de meurtre, on n’aurait jamais eu l’idée d’un meurtrier; c’est donc l’expérience, et l’expérience seule, qui peut ici avoir fourni la matière de la connaissance. Mais en même temps, la partie formelle et subjective qui s’exprime ainsi: tout changement suppose une cause de changement, cette partie formelle, tout en présupposant l’expérience de tel ou tel changement , surpasse cette expérience. Elle n’a pu commencer sans elle, mais elle ne dérive pas d’elle. L’esprit humain recherche des causes, parce que telle est sa nature, et il les recherche à l’occasion de telle ou telle circonstance.
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D’où il suit que cette proposition : un meurtre suppose un meurtrier, et celle-ci qui y est renfermée : tout changement suppose une cause, contient en même temps et quelque chose d’expérimental et quelque chose qui ne vient pas de l’expérience.
Kant appelle connaissances empiriques , ou a posteriori, celles qui non-seulement présupposent l’expérience, mais en dérivent, et il appelle connaissances a priori celles qui, bien qu’elles ne puissent naître sans l’expérience ( Erfahrung ), n’en dérivent pas, et nous sont données par la seule puissance de l’esprit. Et il ne faut point ici d’équivoque. Je juge, dit Kant, sans en avoir fait l’expérience, que, si on ôte les fondements de celle maison, elle tombera. Ce jugement, il est vrai, a l’air de devancer l’expérience, mais en réalité il la suit; car toute sa force repose, en dernière analyse, sur l’observation que les corps non soutenus tombent. Mais quand je porte cet autre jugement : quelque changement qui puisse jamais arriver, ce changement a nécessairement une cause; non-seulement ce jugement anticipe l’expérience à venir, mais il ne repose sur aucune expérience passée; car l’expérience peut bien montrer que tel changement a telle cause, mais nulle expérience ne peut enseigner qu’il en est ainsi nécessairement, nulleddée nécessaire ne pouvant venir de l’expérience. Kant remarque avec raison qu’il est impossible de réduire l’idée de nécessité à une habitude née d’une liaison constante : c’est là détruire et non pas expliquer le principe de causalité, qui, pour agir, n’attend pas l’habitude, et intervient dans le premier changement comme dans le centième
pour nous faire affirmer que ce changement ne peut pas ne pas avoir une cause. L’idée de la nécessité ne se forme pas par morceaux, et en détail; elle s’introduit pleine et entière dans l’intelligence. Mille et mille généralisations successives ne l’engendrent pas, elle en diffère d’une absolue différence 1 . Le jugement que tout changement a nécessairement une cause est donc un jugement qui ne repose pas sur l’expérience , c’est un vrai jugement a priori.
Eh bien, même dans les connaissances a priori , ainsi dégagées de toutes les autres, il faut encore distinguer. 11 y a d’abord des principes qui sont appelés à juste titre a priori , puisqu’ils n’ont pas leur fondement dans l’observation, mais où se mêle néanmoins un élément que l’observation a donné; tel est ce principe : tout changement a nécessairement une cause. 11 ne doit rien à l’expérienee, quant à sa certitude, mais il renferme l’idée de changement, à l’occasion de laquelle l’esprit conçoit celle de cause; et cette idée de changement est évidemment empruntée à l’expérience. Le principe de causalité, bien que principe a priori , renferme donc un élément empirique; mais il y a des principes a priori absolument indépendants de toute expérience, et qu’à cause de cela Kant appelle purs [reine); tels sont les principes mathématiques.
Or, s’il est vrai qu’il y ait dans l’intelligence des connaissances pures a priori, il importe avant tout de recher-
t Sur le principe nécessaire de causalité, voyez du Vrai, du Beau et du Bien, iip leçon, p. 45, etc.
cher les caractères auxquels on peut reconnaître de pa-
reilles connaissances. Kantlesréduitàdeux, lanécessitéet l’universalité. 11 les avait déjà indiqués ; ici il les détermine avec plus de rigueur. L’expérience nous dit ce que sont les choses, mais non ce qu’elles ne peuvent pas ne pas être ; elle nous dit ce que les choses sont dans le moment de l’observation et dans le lieu où nous sommes, mais non ce qu’elles sont dans tous les temps et dans- tous les lieux. L’universalité et la nécessité sont donc les caractères propres des connaissances pures a priori. Où ces caractères manquent, il est aisé de reconnaître les connaissances a posteriori. Toute connaissance fondée logiquement sur l’expérience est contingente, elle peut avoir une généralité de comparaison et d’induction, mais jamais une universalité absolue. En énonçant une loi empirique, vous vous bornez à affirmer que jusqu’ici on n’y a pas remarqué d’exception ; mais vous ne pouvez pas prononcer qu’elle ne souffrira jamais d’exception, encore bien moins qu’elle n’en peut souffrir.
La faculté en nous, à laquelle se rapportent les principes marqués des caractères d’universalités et de nécessité, les principes purs a priori, est la raison (Vernunft ), la raison pure. L’étude approfondie de cette faculté est la Critique de la raison pure. On comprend maintenant la signification et la portée du titre de l’ouvrage de Kant.
En voyant notre philosophe s’engager dans la Critique de la raison pure, on est tenté de craindre qu’il ne se perde dans la profondeur de son analyse, et qu’à force
d’habiter le inonde des notions pures a priori , il ne se laisse entraîner à des chimères ; mais cette crainte est bien peu fondée; loin de trop accorder à la raison, nous verrons que Kant ne lui accorde pas même assez. Dès Y Introduction ) a peine a-t-il constaté en nous une faculté de connaître capable de produire les connaissances que nous venons d’énumérer, dès ce premier pas il se bâte de nous avertir que tout cela se passe dans l’esprit, dans la raison, dans le sujet, qu’il faut bien se garder d’y voir une réalité objective; il s’élève d’avance contre la prétention de l’idéalisme de transporter les idées hors de l’enceinte de la raison qui les conçoit, et il veut que, les notions de la raison pure une fois reconnues, on s’applique à rechercher quelle légitimité, quelle étendue, quelle portée on leur doit attribuer. « La raison, dit-il, « parce qu’elle est capable de porter de pareils principes, « abusée par une telle preuve de sa puissance, ne voit w plus de bornes à sa passion de connaître. La colombe « légère, lorsqu’elle traverse d’un libre vol l’air dont elle « sent la résistance, pourrait croire qu’elle volerait en- « core bien mieux dans le vide; ainsi Platon oublie le « monde sensible, parce que ce monde impose à la rai- « son des bornes étroites, et il se hasarde par-delà sur « les ailes des idées, dans l’espace vide de l’entende- « ment pur. Il n’a point remarqué qu’il n’avance pas, « malgré ses efforts; car il n’a aucun point d’appui « pour se soutenir et transporter l’entendement hors « de sa place naturelle. Tel est le destin ordinaire de « la raison humaine dans la spéculation : elle achève « d’abord son édifice le plus vite qu’elle peut, et c’est
« beaucoup plus lard qu’elle s’inquiète de savoir si a le fondement en est solide. »
Il faut donc une science qui, d’une part, recherche et découvre les puissances naturelles la raison, et qui, de l’autre, en mesure et en circonscrive la portée légitime. Cette science est la Critique de la raison pure. Kant, dans la partie de Y Introduction qu’il nous reste à faire connaître, détermine les fondements sur lesquels repose cette Critique par une analyse approfondie du jugement.
Kant distingue deux sortes de jugements. Tantôt, dit-il, le rapport lie l’attribut au sujet comme inhérent au sujet même, comme renfermé logiquement et nécessairement dans la notion du sujet, en sorte qu’en exprimant ce rapport vous n’exprimez pas deux connaissances différentes, mais vous présentez deux points de vue ou deux formes de la même connaissance. Quand vous dites : tous les corps sont étendus, comme il est impossible de concevoir la notion de corps sans celle d’étendue, ni celle d’étendue sans celle de corps, vous n’énoncez pas une nouvelle connaissance ; vous ne faites que développer celle que vous aviez déjà. Dans ces jugements vous tirez la partie du tout, vous affirmez le même du même, en vertu du principe de contradiction. Mais il y a une autre espèce de jugements, des jugements dans lesquels nous rapportons au sujet un attribut qui n’y était point nécessairement et logiquement renfermé, en sorte que nous n’exprimons plus alors deux points de vue de la même connaissance ou la même connaissance sous deux formes distinctes, mais
nous exprimons une nouvelle connaissance, nous ajoutons à la notion du sujet une notion qu’elle ne contenait point. En disant : tous les corps sont pesants, j’affirme du sujet corps un attribut qu’il ne renferme point logiquement. Il ne suffit plus ici d’analyser le sujet pour en tirer l’attribut, car j’aurai beau décomposer la notion de corps, celle de pesanteur n’en sortira pas comme en étant partie intégrante. Donc ce rapport n’est pas un rapport d’identité, comme le premier; car, un des termes étant donné, l’autre ne l’est point. Le rapport n’étant plus le même, le jugement qui l’exprime n’est plus de la même espèce que ceux dont nous avons parlé tout à l’heure.
Kant, selon son usage, marque fortement celte distinction en appelant analytiques les jugements qui affirment le même du même, parce qu’en effet il suffit d’analyser un des termes du rapport qu’ils expriment, pour en tirer l’autre terme, et pour avoir par conséquent et le rapport et le jugement, expression du rapport; et il appelle synthétiques les jugements qui affirment d’un sujet un attribut qui n’y est pas contenu logiquement, parce que, pour trouver le rapport, il ne suffit plus d’analyser un des termes, mais il faut joindre ensemble deux termes logiquement indépendants, et faire par conséquent un assemblage, une synthèse de deux notions auparavant isolées [analytischer und synthetischer Urtheilc).
Pour mettre encore plus en lumière la différence de ces deux jugements et les caractères auxquels on peut reconnaître chacun d’eux, Kant leur impose d’autres
noms, également significatifs. Gomme les jugements analytiques ne font que développer et expliquer une connaissance que nous avions déjà, sans y rien ajouter réellement, il les appelle explicatifs . Gomme au contraire les jugements synthétiques n’expliquent pas et ne développent pas une connaissance déjà acquise, mais ajoutent à cette connaissance une connaissance nouvelle, Kant les nomme extensifs, parce qu’en effet ils étendent nos connaissances ( Erlauterungs — Erweiterungs Urtheilé).
Il faut maintenant distinguer deux classes de jugements synthétiques. Le caractère commun des jugements de cette espèce est d’attribuer à un sujet un attribut qui n’y est pas renfermé logiquement. Or, cette connexion que nous affirmons entre le sujet et l’attribut peut nous être donnée de deux manières : ou nous la tirons de l’expérience, ou bien nous la supposons a priori , indépendamment de l’expérience. Les corps sont pesants, tout changement a une cause, sont deux jugements synthétiques; car ni la notion de pesanteur n’est renfermée dans celle de corps, ni la notion de cause dans celle de changement; mais ces deux jugements diffèrent en ce que, dans le premier, c’est l’expérience Qui nous atteste la réalité de la connexion entre l’idée de pesanteur et celle du corps, tandis que dans le second ce n’est pas l’expérience qui nous découvre la réalité de la connexion entre l’idée de cause et celle de changement. En effet, l’expérience ne montre que des faits qui se succèdent, et jamais un rapport tel que celui de causalité. Les jugements synthétiques sont
PHILOSOPHIE DE KAYT
donc de deux espèces. La vérité des uns repose sur l’expérience, et Kant les appelle jugements synthétiques a posteriori ; la vérité des autres ne repose pas sur l’expérience, mais sur la raison seule, et Kant les appelle jugements synthétiques a priori.
Faites encore cette remarque que les jugements analytiques sont eux-mêmes des jugements a priori; car la réalité de la connexion qu’ils expriment n’est pas donnée par l’expérience, elle repose sur le principe de contradiction qui affirme que le même est le même. Ainsi, à moins de résoudre le principe de contradiction dans l’expérience, il faut admettre que tous les jugements analytiques sont aussi non empiriques a priori.
Si toutes ces distinctions de Kant sont fondées, nous sommes maintenant en état d’apprécier deux assertions célèbres, savoir : 1° que toutes les connaissances dérivent de l’expérience sensible; 2° que tous les jugements sont soumis à la loi d’identité.
11 est faux que toutes les connaissances dérivent de l’expérience sensible, car toute connaissance se résout en une proposition, et toute proposition en un jugement, analytique ou synthétique, a priori ou a posteriori. Or, premièrement, les jugements analytiques sont fondés sur le principe de contradiction, qui n’est point empirique; secondement, les jugements synthétiques a priori ne peuvent dériver de l'expérience. Restent les jugements synthétiques a posteriori , dont la certitude est empruntée à l’expérience. Encore pourrait-on le contester, quand ces jugements sont généraux, c'est-àdire quand ils concluent par induction des cas observés
aux cas observables ; car cette induction s’appuie sur le principe de la stabilité des lois de la nature, qui est au • dessus de l’expérience.
S’il n’est pas vrai que toutes nos connaissances dérivent de l’expérience, il n’est pas moins faux que tous nos jugements soient soumis à la loi d’identité; car pour cela il faudrait que dans les jugements synthétiques a priori ou a posteriori les deux termes du rapport fussent identiques, c’est-à-dire que l’un étant donné, l’autre le fût logiquement. Or, comment prouver qu’on ne peut avoir la conception de corps sans avoir celle de pesanteur? Comment prouver que l’idée de changement renferme celle de cause? Ni les jugements synthétiques a priori , ni les jugements synthétiques a posteriori n’expriment un rapport d’identité. Loin donc que tous nos jugements soient soumis à la loi d’identité, on ne peut ramener à cette loi qu’un seul des trois ordres de nos jugements, les jugements analytiques.
Chose singulière! la philosophie sensualiste, qui prétend que toutes nos connaissances dérivent de l'expérience, prétend en même temps que tous nos jugements sont soumis à la loi d’identité K Elle prend pour point de départ unique, en psychologie, les jugements synthétiques « posteriori , les jugements d’expérience; et, lorsqu’elle en vient à la logique, elle lui donne pour fondement le principe d’identité ou de contradiction. Mais de deux choses l’une : ou le principe de contra-
i Sur cette proposition extravagante, voy. Philosophie senslaliste, iu e ieç. Condillac, p. 103> etc.
diction dérive de l’expérience, ou on est obligé de lui donner une autre base. S'il dérive de l’expérience, il est frappé d’un caractère de contingence et de variabilité, et alors la logique du sensualisme ne repose plus sur la nécessité, elle est variable comme la sensation elle-même; en d’autres termes, elle n’est plus une logique. Si, au contraire, on. reconnaît que le principe d’identité n’est pas contingent mais nécessaire, pour pouvoir servir de fondement à la logique, le sensualisme est dans l’impuissance de concilier ce principe avec sa psychologie, il ne peut tirer le nécessaire du contingent, il est forcé d’admettre dans ses développements des éléments qu’il rejette à son point de départ. La philosophie de Kant a donc ruiné de fond en comble et la psychologie et la logique du sensualisme.
Après avoir divisé et classé toutes les connaissances humaines, c’est-à-dire tous nos jugements en jugements analytiques a posteriori, et en jugements synthétiques, les uns a priori , les autres a posteriori , Kant examine sur quelle espèce de jugements reposent les diverses sciences, et il en distingue de deux sortes: celles qui sont fondées sur des jugements synthétiques a posteriori, ou scieticcs empiriques , et celles qui sont fondées sur des jugements synthétiques a priori, et qu’il appelle sciences thèorétiques [theoretische Wissenschaften). Les premières sont les sciences de pure observation : observer, classer, généraliser, voilà toute la part de l’esprit dans leur formation. L’histoire naturelle des animaux, des plantes et des minéraux, une partie de la physique, etc., se rangent dans cette division. Les sciences théorétiques sontl’arith-
TROISIÈME LEÇON. — L’iNTRODlTTION 51
métique, la géométrie, la haute physique, la mécanique et la métaphysique. Kant établit que cette dernière classe de science a pour base des jugements synthétiques a prior i .
Quand on étudie les procédés des mathématiques, on est frappé de retrouver partout le même procédé constamment employé. Elles s’appuient toujours sur le principe de contradiction. Mais de ce que ce principe est nécessaire à la marche de la science , on a conclu qu’il en est le fondement. Cette conséquence ne vaut rien. Le principe d’identité n’engendre pas les démonstrations mathématiques : il eh est seulement la condition; sans lui les mathématiques ne peuvent faire un pas, mais ce n’est point par lui qu’elles avancent. S’il était le principe de toutes les vérités mathématiques, ces vérités seraient des propositions purement analytiques; or Kant prouve, par des exemples tirés de l’arithmétique, de la géométrie et de la haute physique, qu’il n’en est point ainsi.
Vérités arithmétiques . Pour savoir si cette proposition, 7 + 5 égale 12, est analytique ou synthétique, il faut examiner si on ne peut avoir la notion de 7 + 5 sans avoir la notion de 12 , la notion du sujet sans celle de l’autre terme et du rapport d’égalité qui les unit. Or, après que vous avez ajouté 7 à 5, vous avez l’idée de la réunion de deux nombres en un seul ; mais quel est ce nombre nouveau qui contient les deux autres? Vous savez que 7 et 5 forment une somme y mais quelle est cette somme ? vous pouvez très bien l’ignorer. Cette ignorance devient plus manifeste si on fait l’expérience
sur de plus grands nombres. Quand nous opérons sur de petites quantités, l’habitude que nous avons d’aller des diverses parties à la somme, la rapidité avec laquelle nous saisissons leur égalité, nous font illusion sur le véritable procédé de l’esprit ; mais quand nous voulons réunir plusieurs grands nombres en un seul, la difüculté que nous éprouvons à arriver au nombre total qui les renferme nous prouve que nous n’allons pas du même au même, et qu’il s’agit bien pour nous d’acquérir une nouvelle connaissance. Or, si cela est vrai dans une addition très simple, cela l’est également dans la plus compliquée. Dans l’une et dans l’autre, "le procédé de l’esprit est le même, et c’est de ce procédé seul qu’il s’agit.
Pourquoi donc a-t-on regardé les propositions arithmétiques comme des propositions analytiques? C’est qu’on a moins considéré le procédé de l’esprit dans la formation de ces connaissances que ces connaissances elles-mêmes. Comme 7 + 5 et 12 sont en effet des nombres identiques, on a cru que dire 7 + 5 = 12, c’est passer d’une même connaissance à une même connaissance. Mais si l’idée du second terme est implicitement dans le premier, elle n’y est pas explicitement; et la vraie question est ici de savoir si, parce que nous avons la notion des deux unités 7 et 5, nous avons aussi la notion de l’unité totale 12 qui les représente.
Permettez-nous d’insister sur la distinction qui est en quelque sorte l’Ame de la philosophie de Kant, celle de la connaissance matérielle et de la connaissance formelle. Aux yeux de Dieu, et dans la nature même
TROISIÈME LEÇON. — L’iNTRODCCTlON 53
(les choses, il y a identité réelle entre 7 + 5 et 12 ; c’est là l’identité matérielle, ce n’est pas l’identité formelle. Mais ici il ' faut écarter l’identité matérielle des deux termes d’üne équation , identité qui est indubitable, pour ne s’occuper que de la connaissance formelle qu’il s’agit d’acquérir de celte identité. Que l’on analyse le premier terme 7 + 5, on y trouvera, d’une part, la conception du nombre 7, et de l’autre la conception du nombre 5 : ces deux nombres étaient d’abord isolés, maintenant vous les concevez réunis et ajoutés ; mais cette conception de la réunion des deux nombres n’est pas celle du nombre unique qui les renferme. Par cela que nous savons qu’il y a une addition à faire, nous ne savons pas quel sera le résultat de cette addition : aussi est-ce un problème à résoudre. S’il n’v avait pas une idée nouvelle à acquérir, si le second terme à trouver était contenu, je ne dis pas matériellement, mais formellement dans le premier, il n’v aurait pas de problème ; on ne demanderait rien. Mais ce second terme n’est contenu dans le premier que matériellement ; quand donc vous l’en dégagez , vous obtenez une connaissance formelle et toute nouvelle qui vous manquait. Je dis plus : vous pourriez avoir la conception du nombre 12 sans avoir celle de cette addition: 7 + 5 == 12; car ce n’est pas le nombre 12 en lui-même dont vous avez besoin; c’est la conception de ce nombre comme unité représentative des deux unités 7 et 5 ajoutés. D’où l’on voit qu’étant donné le premier nombre 7 + 5 de la somme à trouver, trouver cette somme c’est obtenir non-seulement un nombre nouveau, mais
la conception de ce nombre dans son rapport d’égalité avec le premier. Sans ce rapport le problème à résoudre n’est point résolu ; car, encore une fois, c’est un rapport que le problème demande 1 .
Après avoir montré que les propositions arithmétiques
ne sont point analytiques, et que le principe de contra • diction ne suflit point à les expliquer, Kant se demande comment l’esprit humain, possédant la notion de 7 + 5, est parvenu à l’équation 7 + 5 = 12. Il prétend que
l’expérience visuelle est indispensable pour acquérir la notion du rapport qui constitue celte équation. 11 cite à ce propos la méthode du mathématicien Segnerus qui, pour démontrer ce rapport, représentait par 7 points le nombre 7 et par 5 points encore le nombre 5, puis ajoutait successivement ces 5 points aux 7 premiers, et créait ainsi un nouveau nombre 12 qui correspondait par superposition aux deux nombres 7 et 5 réunis. Otez, dit Kant, l’expérience de 12 points coïncidant par superposition avec 7 et 5, représentés par 12 autres points, on ne peut pas démontrer a priori que 7 et 5 font 12.
Vérités géométriques. La ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre. Cette proposition est-elle
1 M. Dugald Stewart exprime plus simplement, mais avec la même force, la même vérité, lorsqu’il distingue, dans la question qui nous occupe, la nature des objets et la nature de leur évidence. Il se sert de cet exemple ingénieux. Une inscription hiéroglyphique, dit-il, est la même avant et après l’interprétation. Cependant pour l’esprit autre chose est l’inscription obscure et l’inscription interprétée. Éléments de la philosophie de l’esprit humain, t. II. Trad. franç. de M. Farcy, p. 13-26. Voyez la réfutation de l’erreur de Condillac à cet égard, Philosophie sensualiste, leç. lie, p. 104, etc.
analytique ? Si elle l’est, qu’on prouve que, logiquement et indépendamment de l’expérience, l’idée de la ligne la plus courte est renfermée dans l’idée de la ligne droite. Ne prenez pas une ligne courbe et ne la comparez pas avec une droite pour montrer matériellement que l’une est plus courte que l’autre ; séparez-vous de l’expérience, écartez tout exemple, et dites si logiquement étant donné le sujet ligne droite vous pouvez en affirmer l’attribut ligne la plus courte. Kant s’efforce de démontrer que l’idée de plus court n’est nullement renfermée dans l’idée de ligne droite , parce que, dit-il, le sujet appartient à la catégorie de la qualité , tandis que l’autre terme appartient à celui de la quantité ; et il pense que si primitivement la vision ne nous avait pas appris que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre, jamais nous n’aurions tiré cette proposition de la seule notion de ligne droite. Ainsi la proposition n’est pas analytique.
Kant distingue deux sortes de vérités géométriques trop souvent confondues, les unes qui sont en effet purement analytiques, les autres qui ont un caractère synthétique. Les premières sont les axiomes, les secondes sont les véritables principes de la géométrie. Les axiomes tels que ceux-ci : a = a; le tout est égal à lui-même ; le tout est plus grand que la partie; ces axiomes, qui ne sont peut-être que diverses faces du principe de contradiction, sont indispensables à la science. Est-il en effet un seul théorème qui ne les suppose? Est-il possible de faire un seul pas en géométrie, si on n’admet pas que le même est le même, que le tout est plus grand que la
partie ? Mais, d’un autre côté, qu’on nous montre quelque vérité géométrique sortant directement d’un de ces axiomes? On ne le peut. Les axiomes sont donc à la fois indispensables et improductifs. Au contraire, prenez la dernière vérité de la géométrie, et cherchez d’où elle sort ; elle sort de la vérité précédente, qui, à son tour, sort d’une vérité antérieure, et chacune d’elles vous paraissant tour à tour principe et conséquence, il vous faudra remonter de théorème en théorème jusqu’à des vérités premières qui aient leur raison en elles-mêmes, qui soient principes sans être conséquences, c’est-à-dire jusqu’à la définition du triangle, de l’angle, du cercle, de la ligne droite, etc. Les définitions seules sont productives. Sans les axiomes, la science est impossible, mais ils ne font pas la science ; sans eux il n’est pas permis d’établir un principe, de déduire une conséquence, mais ils ne fondent ni principes ni conséquences. Les vrais principes géométriques sont les définitions, c’està-dire des jugements synthétiques a priori 1 .
Vérités de la mécanique et de la haute physique . Prenons ces deux exemples cités par Kant : Dans tout changement du monde matériel , la quantité de matière doit rester la même; dans toute communication du mouvement, l’action et la réaction doivent être égales. Ce sont évidemment là des jugements synthétiques; car l’idée de matière n’implique pas le moins du monde que dans tous les changements la quantité
I M. D. Stewart a fait la môme distinction, Éléments de la philosophie de l'esprit humain, trad. fr., p. t3.
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de matière reste la même ; de même on peut avoir l’idée de mouvement sans savoir que l’action et la réaction sont toujours égales. On ajoute d’un côté à la notion de matière, (le l’autre à celle de mouvement, des notions qui n’y étaient pas contenues; on fait un jugement synthétique. De plus, ce jugement a le caractère de l’universalité et de la nécessité; il n’est donc pas dû à l’expérience; il est donc synthétique a priori.
Il n’est pas difficile de se convaincre que la métaphysique repose également sur des jugements synthétiques a priori. Il y a, selon Kant, une métaphysique naturelle (lui a toujours été, qui sera toujours, que produit et entretient l’ardent désir de voir clair dans des questions que l’intelligence humaine se propose éternellement; ces questions sont Dieu, l’àme, le monde, son éternité ou son commencement, etc. Voilà les objets de la métaphysique ; ses principes sont les principes mêmes à l’aide desquels l’intelligence humaine tente de résoudre les questions auxquelles elle ne peut échapper; il suffit d’en citer quelques-uns : tout ce qui arrive a une cause ; tout phénomène, toute qualité suppose un sujet; tout événement suppose le temps, tout corps l’espace, etc.’, etc. Or, examinez ces principes, et vous verrez que ce ne sont pas moins que des jugements synthétiques; car le second terme du rapport que ces jugements expriment n’est nullement renfermé dans le premier : le temps n’est pas renfermé dans l’événement, ni l’espace dans le corps, ni le sujet dans la qualité, ni la cause dans le fait 'lui commence à paraître ; ces jugements ne sont donc l'as analytiques. Ce n’est pas non plus l’expérience qui
* înlroduit dans l’intelligence les notions de cause, desub-
1 stance, de temps, d’espace, etc., etc.; ce sont là des
, • • K - notions a priori : les jugements qui les contiennent sont , donc des jugements synthétiques a priori.
Il doit être maintenant de la plus parfaite évidence que toutes les sciences dignes du nom de sciences théorétiques sont fondées sur des jugements synthétiques a priori ; reste à savoir comment de tels jugements sont possibles ; en d’autres termes, comment il y a des jugements qui contiennent un élément indépendant de toute expérience, et quelle peut être la valeur de pareils jugements. Cette question n’est rien moins que celle de la valeur même de la raison pure, auteur de ces jugements. Hume est celui de tous les philosophes qui a osé aborder celte question avec le plus de fermeté, mais sous une seule de ses faces, dans le célèbre principe de causalité, et on sait qu’il a expliqué la nécessité de ce principe par l’habitude. Or, si le principe de causalité s’explique ainsi, tous les autres principes nécessaires s’expliqueront de la même manière ou d’une manière analogue, car ces principes sont de la même nature que le principe de causalité. Mais résoudre les principes nécessaires dans l’habitude, c’est détruire le caractère de certitude dont ils sont revêtus, c’est par conséquent ruiner toute la science théorétique, la haute physique, la mécanique, la géométrie, les mathématiques, aussi bien que la métaphysique. Kant remarque à cette occasion que si Hume, au lieu de s’en tenir au principe de causalité, eût examiné les autres principes nécessaires, il aurait peut-être reculé devant les conséquences rigoureuses
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de son opinion. En effet, si Hume rejette la notion de nécessité impliquée dans le principe de causalité, il lui aurait fallu la rejeter aussi dans les autres principes qui la renferment également, il aurait dû rejeter tout jugement synthétique a priori, c’est-à-dire toutes les mathématiques pures, conséquence extrême mais rigoureuse, qui peut-être aurait retenu cet excellent esprit sur la pente du scepticisme.
Puisque les jugements synthétiques a priori existent, ils sont donc possibles, et on peut en dire autant d’un certain nombre de sciences théorétiquesqui reposent sur ces jugements. Il faut bien que les mathématiques pures soient possibles, puisqu’elles existent; mais on ne peut faire la même réponse pour la métaphysique; jusqu’ici elle a si peu atteint le but qu’elle s’était proposé, qu’on ne peut contester à personne le droit d’élever cette question : comment la métaphysique est-elle possible ?
Si par métaphysique on entend une disposition naturelle de l’esprit humain à se poser et à résoudre un certain nombre de problèmes, on doit répondre assurément que la métaphysique est possible, puisque elle est; mais, selon Kant, tous les systèmes nés de cette disposition naturelle sont tellement défectueux et si peu satisfaisants qu’il n’est pas permis de leur donner le nom de sciences; de sorte que si par métaphysique on entend non pas une disposition naturelle, mais une vraie science, on est forcé de répondre que la métaphysique n’est pas. Mais, en même temps, Kant n’hésite pas à proclamer qu’elle est possible ; il en appelle au besoin éternel de la nature humaine; il compare la métaphysique à une plante dont
on peut bien couper les rejetons qui ont poussé jusqu’ici, mais dont on ne peut extirper les racines. Il ne désespère donc point de la métaphysique comme science; mais il la renvoie à l’avenir, et il ne veut qu’en poser les fondements et en vérifier l’instrument. Cet intrument, c’est 1$ raison pure, avec les puissances qui sont en elle ; les fondements, ce sont les jugements synthétiques a priori que la raison pure développe, à mesure qu’elle se développe elle-même. Autant valent et cet instrument et ces fondements, autant plus tard vaudra l’édifice entier La Critique de la raison pure n’est donc, à vrai dire, qu’une introduction à la science, une Propédcutique. Sa tâche est à la fois très vaste et très bornée; très bornée, car il ne s’agit pas ici des objets de la raison , qui sont infinis, mais de la raison seule; très vaste, car il faut suivre cette raison dans tous ses développements, pourvu que ces développements n’aient rien à faire avec l’expérience et avec les sens, et qu’ils conservent ce caractère de pureté qui constitue les jugements synthétiques a priori . Or, comme il plaît à Kant, dans la langue qu’il s’est faite, d’appeler transcendental ce qui porte le double caractère d’être indépendant de l’expérience et de ne point s’appliquer aux objets extérieurs, il appelle philosophie transcendental e\e système parfait de recherches qui porterait sur la connaissance a priori . Ce qu’il entreprend est un simple; essai, une exquisse d’une telle philosophie. Il reste à faire, dit-il, un novum organum , qui ne serait ni celui d’Aristote ni celui de Bacon, et qui serait l 'organum de la raison pure. La critique est un canon de ce nouvel organum .
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D ailleurs, Kant n’hésite point à le reconnaître, la critique doit être une réforme entière et radicale do la philosophie, et, par conséquent, celle de l’histoire même de la philosophie, puisque la critique seule peut fournir à 1 histoire une pierre de touche infaillible pour apprécier la valeur des systèmes. Sans elle que peut faire 1 histoire, sinon de déclarer vaines les assertions des autres au nom de ses propres assertions, qui n’ont pas plus de fondement?
L Introduction expose clairement les principaux traits de cette grande entreprise. Ce qui y frappe au premier coup d’œil, comme dans le Discours de la méthode, c est la hardiesse et l’énergie de la pensée. Kant s’adonne ouvertement pour un véritable révolutionnaire. Comme Descartes, il dédaigne tous les systèmes antérieurs à sa Critique ; il s’exprime sur le passé de la philosophie du ton tranchant et superbe des philosophes du dix-huitième siècle. En parlant avec ce dédain de tous les systèmes qui ont précédé, et en les présentant comme un amas d’hypothèses arbitraires qui contiennent à pçine quelques vérités comme par hasard, il ne lui vient pas une seule fois à l’esprit que les auteurs de ces systèmes sont des hommes ou ses égaux ou ses supérieurs, Platon, Aristote, Descartes, Leibniz. Mais Pourquoi serait-il respectueux envers le génie? il ne est pas même envers la nature humaine. 11 lui accorde 'en une disposition innée à la métaphysique, mais cest une disposition malheureuse et qui jusqu’ici n’a produit que des chimères ; et il se flatte, lui, à la fin du ix-huitième siècle de commencer pour la première fois
la vraie métaphysique , après trois mille ans d’efforts inutiles. On serait tenté de supposer dans un tel dessein, sous de telles paroles, un orgueil immense. Pas le moins du monde. Kant était le plus modeste des hommes ; mais l’esprit de son temps était en lui. Et puis on ne fait pas les révolutions avec de petites prétentions, et Kant voulait faire une révolution en métaphysique. Comme toute révolution, celle-là devait donc proclamer l’absurdité de tout ce qui avait précédé; sans quoi il n’aurait fallu songer qu’à améliorer, et non pas à tout détruire pour tout renouveler. Kant , préoccupé de sa méthode, ne voit qu’elle partout. Ce n’est pas de son propre génie qu’il a une grande opinion, c’est de sa méthode. C’est de là qu’il se relève, c’est de là qu’il triomphe. Descartes a dit qu’en se comparant aux autres hommes, il se trouvait supérieur à très peu et inférieur à beaucoup et qu’il devait tout à sa méthode. Socrate aussi, deux mille ans avant Kant et Descartes, rapportait tout à sa méthode, qui, au fond, était la même que celle du philosophe français et du philosophe allemand. Cette méthode est la vjaie; c’est la méthode psychologique, qui consiste à débuter par l’homme, par le sujet qui connaît, par l’étude de la faculté de connaître, de ses lois, de leur portée et de leurs limites. Elle naît avec Socrate, se développe avec Descartes , se perfectionne avec Reid et avec Kant , et à chaque pas qu’elle fait, elle renouvelle la philosophie.
Reid est de son siècle ; il est sévère envers le passé, qu’il connaît assez mal; mais comme, au milieu des
plus grandes hardiesses de sa critique, contenu par le génie pratique de son pays, il ne s’écarte jamais de la ligne droite du sens commun, il a suscité un mouvement moins vaste peut-être que celui du philosophe allemand, mais qui du moins a eu cet avantage de la durée, promis seulement à la modération et à la sagesse K Kant, pour avoir été plus audacieux, plus radical, et n’avoir pas appliqué sa méthode avec la prudence nécessaire, a vu de bonne heure les rênes de la philosophie allemande lui échapper et tomber en des mains bien autrement téméraires. La philosophie allemande se peut comparer à la révolution française, sa contemporaine. L’une et l’autre partent à peu près du même point, celle-ci des lois pures de la raison humaine, indépendamment de toute expérience, cellelà des droits primitifs et éternels de l’humanité, indépendamment de toute histoire ; toutes deux proclament également le mépris du passé et les espérances les plus orgueilleuses ; puis bientôt elles s’enivrent et s’égarent, et parcourent une carrière pleine d’aventures, semant de toutes parts autour d’elles le bien et le mal, accumulant les ruines et frayant la route à un avenir inconnu. Plus heureuse que la révolution philosophique de l’Allemagne , la révolution française est enfin arrivée à son terme, tempérée et organisée dans la charte qui nous gouverne 1 2 . La charte de la philo-
1 Voyez Philosophie écossaise, avertissement , p. xi.
2 On parlait ainsi au commencement de 1820. Depuis, et la charte de 1814 et celle de 1830 ont péri sous les fautes accumulées des gouvernements et des partis, et la révolution a repris son cours.
sophie allemande n’est pas encore écrite. Kant n’était pas destiné à cette œuvre. La sienne était bien différente : elle était toute critique et toute destructive; Kant devait abattre les faux dogmatismes, et surtout le dogmatisme mesquin et honteux du sensualisme de son temps; et cette entreprise, il l’a accomplie, grâce à cette méthode dont nous venons de vous faire connaître le caractère d’après les deux préfaces et l’Introduction de la Critique delà raison pure. Il est temps d’aborder cette Critique elle-même, et d’entrer dans l’intérieur de ce rand monument.
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