CINQUIÈME LEÇON
Sujet de la leçon : analyse de la théorie de Kant sur l'entendement on de la logique irantcendenialt. — Fonction de l’entendement. — Facultés particulières qu'il suppose : imagination, réminiscence et conscience. — Fausse et contradictoire théorie sur la conscience et l’unité de la conscience. — Division de la logique transcendentale en analytique et en dialectique: objet de l’analytique transcendentale : analyser les éléments purs de l’entendement. — Méthode pour les déterminer : c’est dans l'étude des jugements qu’il faut les chercher. — Les jugements peuvent être envisagés sous quatre points de vue, et daus chacun de ces points de vue on distingue trois sortes de jugements : 1 ° quantité (généraux, particuliers, singuliers); 2° qualité (affirmatifs, négatifs, limitatifs); 3» relation (catégoriques, hypothétiques, distinctifs); 4° modalité (problématiques, assertoriques, apodictiques). — Les formes des jugements sont les concepts purs ou a priort. ou les catégoriel de l’entendement. — Catégories : quantité (totalité, pluialité, unité); qualité (affirmation, négation, limitation); relation 'substance et accident, causalité et dépendance, communauté); modalité (possibilité et impossibilité, existence et non-existence, nécessité et contingence). — Sans les catégories l’expérience est impossible : jugement sur Locke et sur Hume. — Jugement sur la liste des catégories d’Aristote. — De l’usage des catégories : du schématisme on de la condition qui rend possible l’application des concepts aux objets. — Principes qui résultent de cette application. — De la valeur objective des catégories. — Distinction des phénomène! et des noumene». — Jugement sur le système de Leibniz. — Quelques observations sur la distinction établie par Kant entre U sensibilité et l'entendement, et sur la liste des catégories.
Nous vous avons fait connaître, dans la dernière leçon, cette partie de la Critique de la raison pure que Kant appelle l 'Esthétique transcendentale ; nous allons aborder aujourd’hui la Logique transcendentale.
Vous savez que la logique est pour Kant l’étude de l’entendement, et que l’entendement est, avec la sensibilité, l’une des deux grandes sources d’où dérive toute la connaissance humaine.
La sensibilité nous fournit les intuitions, ou certaines représentations des objets, au moyen des sensations que ces objets excitent en nous; mais ces représentations ne sont que les éléments épars de la connaissance, elles ne sont pas la connaissance elle-même. Pour que celle-ci ait lieu, il faut que nous puissions rassembler et réunir ces éléments en un tout, les ramener à une unité, ou faire de nos intuitions isolées et partielles ce qu’on nomme une idée, une notion, un concept [Begriffe) ; il faut, par conséquent, qu’à notre sensibilité, à cette faculté passive au moyen .de laquelle nous recevons des intuitions, s’ajoute un pouvoir actif, une véritable faculté, qui s’empare de ces intuitions pour en former un ensemble et produire ainsi une véritable connaissance. Cette nouvelle faculté dont Kant exprime la fonction en disant qu’elle consiste à penser (denkeji) les objets dont la sensibilité se borne à nous donner des représentations, c’est l’entendement (Verstand). 11 n’y a pas de connaissance humaine dans laquelle ne concourent à la fois l’entendement et la sensibilité.
« De ces deux facultés, dit Kant, l’une n’est pas pré- » férabie à l’autre. Sans la sensibilité, nul objet ne nous » serait donné ; sans l’entendement, nul objet ne serait » pensé. Les pensées sans matières sont vides, les intui- » lions sans concepts sont aveugles. D’après cela, il est » tout aussi nécessaire de rendre nos concepts sensibles, » c’est-à-dire de les appliquer à l’objet donné par l’in- » tuition, que de rendre nos intuitions intelligibles, c’est- » à- dire de leur appliquer les concepts). Ces deux pou- » voirs ou capacités ne peuvent pas non plus échanger
» leurs fonctions. L’entendement ne peut rien saisir in- » tuitivement, et les sens ne peuvent rien penser. C’est » pourquoi il ne faut pas confondre leurs rôles ; mais » on doit, si Ton veut rester dans le vrai, les dislin- » guer soigneusement. »
Ce n’est pas tout; si l’on veut avoir une idée exacte de l’entendement dans le système de Kant, il faut savoir aussi quelles sont les facultés particulières que suppose, selon lui, cette faculté fondamentale. La fonction de
l’entendement est de ramener à l’unité la variété de nos
représentations ou de nos intuitions; mais cette unité, nous ne pourrions l’obtenir, si nous n’avions pas la faculté de rapprocher, de rassembler les diverses parties qui doivent former le tout : celte faculté, c’est l’imagination. Comme vous le voyez, son rôle est d’opérer la réunion, la synthèse sans laquelle l’entendement ne pourrait penser les objets. Mais cette réunion ne se fait pas d’un seul coup, pour ainsi dire; elle se fait successivement. Il faut que je parcoure l’une après l’autre toutes les parties, et pour cela il faut que mon imagination, chaque fois qu’elle passe à une partie nouvelle, reproduise toutes les parties précédentes ; sinon, celles-ci seraient perdues pour moi et la réunion serait impossible. L’imagination est donc, sous ce point de vue, une faculté reproductive; on la nommela réminiscence. Enfin il ne suffit pas que l’imagination reproduise les diverses parties; pour que cette reproduction soit efficace il faut que nous soyons convaincus intérieurement que ce que reproduit l’imagination est le même que ce qu’elle avait produit d’abord, et cette conviction, c’est la conscience
qui nous la donne. Il y a donc, en résumé, trois facultés, l’imagination, la réminiscence et la conscience, au moyen desquelles l’entendement pense les objets que lui livre la sensibilité.
Ici se présente une contradiction tellement frappante, qu’il est surprenant qu’aucun critique ne l’ait signalée et que Kant lui-même ne l’ait point aperçue. Dans l’esthétique transcendentale *, la conscience est donnée comme une modification de la sensibilité; et dans le chapitre que nous analysons, elle est donnée comme une des trois facultés qui sont au service de l’entendement. D’abord Kant l’avait jugée incapable de spontanéité et entièrement passive; maintenant il la déclare douée de l’activité spontanée qui caractérise l’entendement. Les deux assertions soûl absolument contradictoires. Nous avons vu que le passage de l’esthétique transcendentale qui fait de la conscience une modification de la sensibilité a été ajouté dans la seconde édition. Celui de la logique transcendentale dont nous nous occupons a subi aussi de grands changements d’une édition à l’autre; mais, dans l’une comme dans l’autre édition, K$nt rapporte toujours la conscience à l’entendement. C’est toujours la conscience qui produit cette conviction que ce qui est maintenant rappelé par la réminiscence est le même que ce qui était d’abord dans l’esprit, c’est-à-dire que Kant rapporte à la conscience celte synthèse primitive dans laquelle nous est donnée toute proposition, tout jugement. Il y a, dans la se-
l Wus haut, |i. 71, etc.
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conde édition, un paragraphe intitulé : De l'unité primitivement synthétique de l’aperception, dont voici la première phrase : « Le je pense doit pouvoir accompagner « toutes mes représentations, car autrement quelque « chose serait représenté en moi sans pouvoir être « pensé, c’est-à-dire que la représentation serait impos- « sible, ou du moins qu’elle serait pour moi comme si « elle n’existait pas; » et tout le reste de ce paragraphe (§ 16 de la seconde édition) est consacré à développer cette vérité psychologique, que la diversité des représentations ou intuitions serait non avenue si à cette diversité, qui est l’intuition sensible proprement dite, ne s’ajoutait quelque chose qui donne de l’unité aux intuitions diverses fournies par la sensibilité. L’aperception de la diversité, Kant l'appelle aperception empirique , et l’unité qui s’ajoute nécessairement à la diversité pour en faire un objet de l’entendement, cette unité, Kant * la rapporte à ce qu’il appelle aperception pure , pour la distinguer de l’aperceptiou empirique, ou bien encore aperception primitive , « parce qu’elle est cette con- « science de soi-même qui produit le je pense , accom- « pagne tous les faits île pensée, et ne peut être précédée « par aucun d’eux, » ou bien encore unité transcendcntale de la conscience, pour marquer qu’elle est le fondement de la possibilité de la connaissance a priori. Cette théorie d’une vérité parfaite subsiste parmi les détours et les obscurités de tout ce paragraphe et du paragraphe suivant, ainsi intitulé : Le principe de l'unité synthétique de V aperception est le principe suprême de tout usage de l' entendement. ^
Citons encore un certain nombre de phrases essentielles.
« Paragraphe 17 de la seconde édition. L’unité syn- « thétique de l’aperception est le point le plus élevé « auquel on doit rattacher tout usage de l'entendement, « toute la logique, et, d’après elle, la philosophie trans- « cendentale. Il y a plus, cette faculté est l’entendement « lui-même. »
« Toute réunion des représentations exige l’unité de « la conscience. L’unité de la conscience est donc la « seule chose qui constitue le rapport des représenta- « tions à un objet, et par conséquent leur valeur objec- « tive, ce qui fait que ces représentations deviennent « des connaissances. »
« La première connaissance pure de l’entendement, « celle sur laquelle repose tout l’usage qu’on en peut « faire ultérieurement, celle aussi qui est entièrement «indépendante de toutes les conditions de l’intuition « sensible, est te principe de l’unité primitive et syn- « thétique de l’aperception. »
« Toutes mes représentations dans une intuition don- « née quelconque sont soumises à cette condition que « je puisse les rapporter comme miennes à un même « moi identique. »
Après s’être ainsi expliqué, n’est-il pas étonnant que dans le paragraphe 18 de la même édition Kant appelle 1 unité de la conscience unité empirique, et cela parce qu elle lie des représentations ou intuitions? « Elle « n’est donc, dit-il, qu’un phénomène elle-même, et « elle est entièrement accidentelle. » Ici nous nous ser-
virons de Kant contre Kant lui-même. Ce qu’il y a d’accidentel, ce sont les intuitions, les représentations, les données de la sensibilité ; mais l’unité que la conscience y ajoute n’a point le même caractère. Les données de la sensibilité sont empiriques, l’unité de la conscience ne l’est point: la diversité est un phénomène que la conscience aperçoit; mais s’ensuit-il que le moi identique, dont Kant vient de nous parler, ce moi dont l’identité et l’unité sont le fond même de la conscience, s’ensuit-il que ce moi identique soit un pur phénomène, parce qu’il nous est donné dans la même aperception que des phénomènes? Si par cela seul que dans l’aperception de conscience interviennent des éléments empiriques, des phénomènes, l’aperception totale est qualifiée d’empirique et de phénoménale, il est à jamais impossible que nous connaissions autre chose que des phénomènes, c’est-à-dire de la diversité, puisque le moi identique ne peut être connu que dans une aperception, que cette aperception, si pure qu’elle puisse être, doit nécessairement contenir quelque élément de diversité. Alors tout est nécessairement empirique ; par exemple, l’intuition pure du temps, ou celle de l’espace, que Kant appelle des intuitions a priori, deviendraient des intuitions empiriques, parce qu’elles sont liées à des éléments empiriques. Cette nouvelle théorie est la destruction de la théorie générale de la connaissance, qui distingue dans toute connaissance complète et achevée des éléments empiriques et des éléments a priori.
Enfin Kant dit ailleurs ( Logique transcendentale, au